‹ Le pragmatisme americain & anglaisChapitre 1 sur 57 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

L'auteur de ce travail en conçut l'idée première vers 1910, du temps qu'il était pensionnaire à la Fondation Thiers. L'Académie des Sciences Morales et Politiques ayant justement mis au concours une étude sur le Pragmatisme pour la fin de l'année 191 1, il rédigea un peu à la hâte, sur cette matière encore insuffisamment explorée par lui, un mémoire qui obtint la première récompense. L'une des secondes était décernée à M. Robet, dont la mort prématurée nous a certainement privés d'un très bon ouvrage.

Le sujet nous était apparu assez important pour mériter une étude beaucoup plus approfondie que notre mémoire. Nous résolûmes d'en faire l'objet d'une thèse. Nous regrettons de publier ce travail aujourd'hui seulement, c'est-à-dire beaucoup plus tard qu'il ne serait arrivé si les circonstances nous avaient permis de nous y consacrer d'une façon continue.

Depuis une dizaine d'années, la matière de notre étude a progressé. La littérature pragmatiste, sans avoir mis au jour de productions aussi marquantes que dans la période précédente, s'est enrichie cependant d'une façon notable. En même temps, elle est devenue beaucoup plus aisément accessible au public français. Les études sur ce sujet, les traductions aussi se sont

multipliées. L'on a réuni en volumes tels articles importants qu'un lecteur de notre pays ne pouvait consulter qu'à la Bibliothèque Victor Cousin, ou tels autres qu'il devait, s'il en était curieux, aller chercher outre- Manche.

Il faudrait souhaiter, dans l'intérêt de la culture, que ee progrès fût assez accentué pour rendre notre travail inutile. Nous croyons que cela n'est pas, et que le pragmatisme, suivant une expression qui rencontre trop souvent son emploi, demeure encore plus célèbre que connu. Les ignorances, les confusions, les contresens sont fréquents sur ce sujet, même parmi les philosophes. L'on pourrait citer tel d'entre eux qui critique longuement le pragmatisme tel qu'il l'imagine en soutenant une thèse parfaitement conforme au pragmatisme tel qu'il est. Peut-être les ouvrages les plus répandus en la matière ne suffisent-ils pas à en donner une idée exacte au lecteur français, trop souvent porté à interpréter les penseurs étrangers à travers les systèmes qu'il connaît, pour peu qu'une ressemblance verbale lui fournisse un semblant de justification. En tout cas, la littérature pragmatiste est dès maintenant assez abondante ainsi qu'assez dispersée pour ne pouvoir être connue en peu de temps et, par suite, pour mériter d'être analysée dans sa totalité.

Or, il est curieux de constater qu'une étude satisfaisante de ce genre fait encore défaut. En France, nous avons eu d'excellents articles de détail, mais tous les livres consacrés au pragmatisme sont restés jusqu'à ce jour déplorablement superficiels. En anglais, l'on peut trouver des études plus sérieuses : citons celle de M. Pratt parmi les adversaires du pragmatisme, celle de M. Murray parmi ses défenseurs. Mais elles sont bien brèves, et dominées par des intentions polémiques. Le seul travail d'ensemble assez nourri que nous con-

naissions est l'ouvrage hollandais d'un pasteur sud-africain, De Kennislccr van het Anglo-Amcrikaansch Pragmatisme (La Haye, De Swart et Zoon, 1913, 46S p. in-8), par Tobias Ballot Muller. Encore ce livre est-il épuisé, et son auteur, qui en préparait une nouvelle édition, a été malheureusement emporté par la grippe en novembre 19 18.

Ainsi, nous vo3'ons subsister les raisons qui nous ont conduit à entreprendre cette étude du mouvement pragmatiste. Nous en avons indiqué le caractère, ou du moins l'intention, en la nommant « historique et critique ». Il nous suffira d'ajouter de brèves explications sur ces deux points.

Nous avons tenté de suivre la formation et le développement du pragmatisme selon une méthode rigoureusement historique. C'est dire en particulier que nous n'avons jamais négligé la chronoloo^ie. Nous avons voulu marquer à la fois les différents aspects de la pensée pragmatiste et ses différentes phases. Chez chaque philosophe et à chaque étape, nous avons cherché à dégager à la fois les nouveautés apportées et les influences subies. Nous sommes, par suite, remonté aux origines du mouvement, mais en nous bornant, le plus souvent, aux origines immédiates. Rien n'empêcherait d'étudier, à propos du pragmatisme, les Stoïciens, Protagoras ou Heraclite — tous d'incontestables ancêtres ! — mais l'on n'apporterait sans doute par là aucune lumière sur la naissance de ce mouvement, et c'est cette naissance que nous avions pour tâche d'éclaircir.

Les mêmes scrupules de méthode nous ont conduit à couper en deux parties notre exposé historique. Ce n'est pas sans quelque artifice, à coup sûr, que l'on distingue dans un mouvement intellectuel une période de formation et une période de développement. Mais cet artifice

nous a semblé plus honnête que la méthode, plus o naturelle » pourtant, qui eût consisté à étudier tour à tour jusqu'au bout chacun de nos penseurs : comment celle-ci eût-elle pu nous montrer James subissant, après 1903, l'influence de ses propres disciples?

Cependant l'histoire la plus fidèle du mouvement pragmatiste nous semblerait bien vaine si elle ne nous préparait à apprécier la valeur de ce mouvement. Nous n'avons donc pas cherché seulement à le connaître, mais à le juger. A vrai dire, ces deux tâches ne nous paraissent pas absolument séparées. L'on ne peut approfondir une théorie philosophique sans examiner, par exemple, si elle présente bien la cohérence et la précision que l'on est en droit d'attendre d'elle. L'exposé conduit donc souvent de lui-même à une sorte de critique interne, comme on l'apercevra en plusieurs chapitres de ce livre. Mais un examen d'ensemble plus complet et plus systématique restait nécessaire : on le trouvera esquissé dans notre troisième partie.

Nous tenons à ajouter que nous avons le sentiment le plus vif du caractère imparfait, et même, à certains égards, incomplet de notre ouvrage. Tout d'abord, il a fallu fixer un terme à notre mouvante matière : nous ne pouvions mener indéfiniment de front le travail de documentation et le travail d'élaboration. Nous avons choisi l'année 191 1, où fut publié le dernier ouvrage inédit de James, comme la limite de la période que nous avons le plus complètement explorée. Bien entendu, nous ne nous sommes pas fait faute de recourir aux écrits publiés plus récemment ; seulement nous ne nous sommes pas imposé l'obligation d'en entreprendre une étude intégrale.

Cette lacune nettement définie est encore la moins pénible à accepter. Dans tout le cours de notre travail,

il nous a fallu élaguer des matériaux, et souvent les parties sacrifiées ne nous semblaient pas les moins dignes d'intérêt. Mais la loi de la sélection s'impose à tout' ce qui veut garder l'unité d'un être vivant, et les choix humains s'accompagnent normalement d'incertitude. Pour caractériser en peu de mots celui que nous avons fait, nous dirons que nous avons volontairement restreint notre champ d'exploration plutôt que de le travailler en surface.

Nous devons encore mettre en garde contre le sentiment peut-être trop défavorable au pragmatisme que notre discussion pourrait laisser dans l'esprit du lecteur. Nous y avons examiné les thèses nouvelles relatives à la vérité, et c'était justice, puisque la plupart de nos auteurs les avaient mises au premier plan. Mais l'esprit même du pragmatisme est sans doute supérieur à ces thèses dans lesquelles les plus célèbres de ses défenseurs l'ont momentanément enfermé.

Nous ne voulons pas terminer cette préface sans exprimer notre reconnaissance envers les maîtres qui ont bien voulu s'intéresser à notre travail et nous éclairer de leurs conseils. Nous nous faisons un plaisir de remercier tout particulièrement à cet égard M. André Lalande, et ce nous est une grande peine qu'Emile Boutroux et Victor Delbos ne soient plus là pour recevoir le témoignage public d'une égale gratitude. Nous devons beaucoup également à l'obligeance extrême de M. F. C. S. Schiller, dont les entretiens, les lettres et les livres nous ont fourni des renseignements précieux. Enfin, nous saluons ici avec tristesse la mémoire d'un jeune philosophe arraché prématurément, il y a près de huit ans, à ses amis et à ses admirateurs : le charmant Mario Calderoni, en qui le pragmatisme a perdu son logicien le plus lumineux.

N. B. — Il est certains ouvrages récents dont nous ne pouvions tenir compte, sous peine d'avoir à refondre notre travail et d'en retarder la publication à l'excès. Telles les Lettres de W. James. Telle encore, l'intéressante étude de M. Jean Wahl sur Les philosophies pluralistes d'Angleterre et d'Amérique (Alcan, 1920). Tel enfin, le livre curieux de M. Sorel sur l'Utilité du Pragmatisme.

Mai 1922.

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