TRACES DE FEU ET SILEX TAILLÉS
§ i . gisement de Thcnay. — Jusqu'à présent, dans -^ la longue énumération que nous avons faite, nous ne sommes arrivé qu'à des résultats négatifs. Nous abordons maintenant les observations positives. Elles sont moins nombreuses, mais elles sont concluantes.
Dans la séance du 19 août 1867 du congrès international d'anthropologie et d'archéologie préhistorique (1) réuni à Paris, l'abbé Bourgeois fit une communication intitulée : Etude sur des silex travaillés trouvés dans les dépôts tertiaires de la commune de Thenay^ près Pontlevoy [Loir-et-Cher). En parlant de ces silex taillés :
« J'ai, dit-il, comparé minutieusement ces instruments tertiaires avec ceux que j'ai recueillis en si grand nombre à la surface du sol dans la même contrée, et je n'ai pas tardé à remarquer la complète identité des types fondamentaux Quoique l'aspect général de ces instruments
dénote un travail grossier, néanmoins on y observe des retouches fines et faites avec habileté. Pour apprécier le talent des ouvriers primitifs qui les ont fabriqués, nous devons tenir compte de la nature des silex qu'ils avaient à leur disposition
« Beaucoup de ces instruments ont été déformés par l'action du feu, et conséquemment il faut admettre que rhomme était en possession de cet élément
(l) Bourgeois, Compte rendu du congrès de Paris, 1867, p. 67.
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0 Enfin, je trouve là presque tous les signes auxquels ou reconnaît Taction de l'homme, savoir : les retouches, les entailles symétriques, les entailles artificielles produites pour correspondre à une entaille naturelle, les traces d'usure et surtout la reproduction multipliée de certaines formes.
(( La présence des silex taillés à la base du calcaire de Beauce est un fait étrange, inouï, de haute gravité, mais un fait indubitable pour moi »
Puis, comme effrayé par la portée de ce fait, Tabbé Bourgeois conclut :
« Nous devons sans doute vieillir Thomme européen, mais nous devons peut-être aussi rajeunir nos fossiles. »
Pour bien se rendre compte de l'importance de la découverte de l'abbé Bourgeois, il suffit de jeter un coup d'oeil sur notre tableau des terrains tertiaires, p. 28. On voit que le calcaire de Beauce de Thenay, contenant des silex taillés et brûlés, fait partie de l'aquitanien, c'est-à-dire qu'il est oligocène ou miocène tout à fait inférieur. Depuis son dépôt, les mers de nos régions ont profondément varié, le climat s'est grandement modifié, puisque alors vivaient dans nos pays de vigoureux .palmiers et de grands crocodiles; enfin, la faune des mammifères s'est complètement renouvelée au moins trois fois.
A l'appui de sa communication^ Bourgeois a produit un certain nombre de silex. Les membres du congrès ont pu les examiner à loisir chez le marquis de Vibraye(i). C'étaient les premiers échantillons trouvés, suffisants pour frapper un œil exercé comme celui du paléontologue de Pontlevoy, mais, j'avoue, peu concluants pour le commun des visiteurs. En outre, les restrictions sur l'ancienneté du gisement, antiquité parfaitement démontrée, avaient
(1) Hébert, Bull. Soc. géol., â décembre 1867, p. 184.
involontairement indisposé les géologues et les paléontologues. Les silex de Thenay n'eurent, il faut Tavouer, pas de succès. M. Worsaae fut à peu près le seul à les admettre comme taillés (i).
Bourgeois ne se tint pas pour battu. Il continua ses recherches avec ardeur, recueillit peu à peu de meilleurs échantillons et finit par convaincre individuellement plusieurs géologues et paléontologues. Je fus un des premiers convaincus. Après moi (2), vinrent MM. Valdemar Schmidt et Raulin (3). Nous ne nous sommes prononcés qu'en pleine connaissance de cause, après avoir non seulement examiné les collections de Bourgeois à Pontlevoy, mais encore après avoir étudié avec soin le gisement.
Gela ne suffisiait pas à Thabile explorateur^ il voulait une reconnaissance 'publique et éclatante. Il la chercha à la session de Bruxelles du congrès international d'anthropologie et d'archéologie préhistoriques, en 1872(4). 11 demanda qu'une commission fut nommée pour examiner ses échantillons et se prononcer sur la taille. L'avis de cette commission, composée de quinze membres, fut partagé. Cinq membres, MM. Steenstrup, Virchow, Neirynck, Fraas etDesor, déclarèrent ne pas trouver trace de travail humain ; huit reconnurent des pièces taillées : MM. d'Omalius, de Quatrefages, Gartailhac, Capellini, Worsaae, Engelhard, Valdemar Schmidt et Frank; un, M. de Vibraye, se prononça pour la taille, mais avec réserves ; enfin, le dernier, M. vanBeneden, ne se trouva pas assez éclairé pour se prononcer. La découverte de Bourgeois, au moins comme taille du silex, a donc obtenu la majorité des voix.
(1) Gaudry, Bull. So>i. géologique, 2 décembre 1867, p. 185.
(2) MoRTiLLET, Bull. Soc. géologiqtie, 2 décembre 1867, p. 180.
(3) R\ULiN, Bull. Soc. géologique, ^ avril 1870, p. 519.
(4) Bourgeois, Compte rendu du congrès de Stnixelles, 1872, p. 81.
Mais si au lieu de compter les suffrages on les pèse, ce qui est bien plus rationnel en science, le succès est plus grand encore. Parmi les adhérents, nous remarquons tous les membres qui^ s'étant occupés d'une manière plus ou moins spéciale de silex taillés, peuvent à juste titre passer pour les meilleurs connaisseurs. Le gros des dissidents, au contraire, est composé de savants étrangers à la question ; si étrangers, que Tun d'eux, M. Fraas, est allé jusqu'à dire, pendant le cours du congrès, que les haches de Saint-Acheul sont une invention de Tamour-propre français.
Les questions scientifiques ne se mettent pas aux voix. Elles s'imposent peu à peu par l'étude, l'observation, la discussion. Bourgeois, pour atteindre ce résultat, ne négligeait aucun moyen, aucune occasion. Ainsi, il a doté le musée des antiquités nationales de Saint-Germain d'une série de choix qui permet de convaincre tous les vrais observateurs regardant sans parti pris. De même, à l'Exposition des sciences anthropologiques de 1878, il exposait ses meilleurs échantillons. Echantillons qui, après sa mort, survenue pendant le courant de l'exposition, sont I allés prendre place dans les collections de l'Ecole d'anthro- \ pologic de Paris.
Maintenant, discutons la question à fond.
Bourgeois a d'abord constaté qu'une partie des silex aquitaniens de Thenay a subi l'action du feu. Cette action se reconnaît par le craquellement. En effet, dans la formation du calcaire de Beauce de Thenay, on rencontre un certain nombre de silex complètement craquelés. Les uns sont tout fendillés d'une manière polygonale; les autres, plus altérés encore, ont leur surface efiFrittée et creusée de petits trous irréguliers. Ce sont les craquelures parties par petits éclats. Un craquellement et effrittement tout à t^it semblable se produit dans les silex soumis au feu.
HOHIdË TERTIAIRE.
Oui, ciit-on, il y a craquellement ; mais est-on certain que ce craquellement n'ait pas été produit par de simples actions météorologiques?
Ces actions, bien connues et décrites, chapitre xi, p. 79,
ne donnent pas un craquelage et un éclatement, si je puis m'exprimerainsi, semblable à celui des silei deThenay. Le craquellement de ces derniers silex est donc bien incontes-, lahlement dû au feu.
Il ï a plus, c'est qu'une grande chaleur finit par décolorer le silex et que, parmi les silex brûlés de Thenay, on en rencontre de décolorés, et ce sont justement les plus alJérés par le craquelage.
La série de Thenay du musée de Saint-Germain montre encore que non seulement les silex ont subi l'action du feu, mais que des fragments de calcaire ont été calcinés et décolorés par la chaleur.
On ne peut donc nier l'existence du feu. Mais ce feu n'aurait'il pas été allumé accidentellement? Dans certaine
couche de houille du bassin de Saint-Etienne, on trouve un lit de véritable charbon de bois. Gela prouve que là il y a eu un incendie pendant la période houillère. Or, personne ne songe et ne songera à attribuer cet incendie à un acte intentionnel. Les mammifères, probablement, n'existaient pas encore alors. Les incendies spontanés, possibles de nos jours, Tétaient donc aussi dan$ les temps géologiques.
Les causes de ces incendies peuvent être les feux volcaniques, les fermentations et la foudre.
Or, dans toute la région, il n'y a pas trace d'actions volcaniques.
Il n'y a pas trace non plus de dépôts tourbeux ou végétaux pouvant donner naissance à des inflammations spontanées, phénomènes qui sont toujours très rares et très exceptionnels.
Très rares et très exceptionnels aussi sont les incendies allumés par la foudre. Eh bien, dans les marnes de Thenay, les silex ayant subi l'action du feu se trouvent disséminés à divers niveaux. Il y avait là du feu qui agissait d'une manière continue, ce ne pouvait être un simple accident. C'était évidemment une action produite et entretenue intentionnellement. Il y avait donc, à l'époque aqui- / tanicnne, un être qui connaissait le feu et savait le produire.
Cet être savait aussi tailler le silex, et, en effet, dans
les marnes de Thenay on trouve des silex taillés mêlés aux
silex brûlés. Il ne faut pas oublier que nous sommes là
aux premiers débuts de l'industrie; par conséquent, les
silex taillés sont très rudimentaires. a Ces instruments, dit
i Bourgeois, très grossiers dans leur ensemble, présentent
; cependant des retouches fines et régulières. On ne trouve
I pas de lames bien détachées du nucléus, et les bulbes de
/ percussion sont rares. Cela peut provenir de ce que les silex
de la localité, qui ont été eiclusivement employés, sont caverneux et à cassures esquilleuses (1). »
Cet énoncé, exact d'une manière générale, demande pourtant quelques explications. En effet, on netrouve pas de lames, on ne trouve pas non plus de nucléus, noyaux ayant fourni les lames. Les percuteurs, ou pierres ayant servi de marteaux, sont si rares, qu'on peut à peu près dire qu'ils n'existent pas. Enfin, les conchoïdes ou bulbes de perçus sion, qui caractérisent les silex taillés par l'homme dans la période quaternaire et à l'époque robenhausienne, font ici à peu près défaut. Dans toutes les récoltes de Bourgeois, je n'en ai trouvé que deux, et encore ne sont-ils pas sur des échantillons avec retouchas. C'est ce qui explique ■^pourquoi la talITe des^sTlex de Thenay a été si longtemps repoussée et a eu tant de peine à se faire admettre.
A quoi tient cet état de choses? Il tient à ce que, pendant l'époque thenaisienne, l'éclatement du silex ne se faisait pas habituellement, comme plus tard, par percussion, mais bien par l'étonnement au feu. Les silex, contenant leur eau de carrière, étaient brusquement chauffés et brusquement refroidis, ce qui les faisait éclater ; mais les éclats ainsi obtenus étaient irréguliers et à cassures esquilleuses. C'est l'aspect qu'ont les silex de Thenay, bien qu'ils puissent par percussion se casser comme tous les autres silex, quand on agit sur des morceaux intacts.
Le grand caractère du conchoïde de percussion manquant à peu près complètement dans les silex de Thenay, il ne reste plus, après l'action du feu, pour reconnaître une œuvre intentionnelle, que la retouche. Heureusement, dans certains échantillons, cette retouche, parfaitement l caractérisée, parfaitement définie, nous fournit des preuves irrécusables du travail intentionnel.
(1) Bourgeois, Compte rendu du congrès de Bruxelles^ 1872,
9a ARCHÉOLOGIE PRËHISTORIOUE.
, Cerlaines pièces éclatées par le feu, par conséquent plus ou moins irrégulières dans leur ensemble, ont un de leurs côtés garni de petites entailles symétriques, juxtaposées, abattant d'une manière régulière un des angles tranchants. Toutes les entailles sont faites d'un seul et même côté,
; lEcole d'anUitopologie de Pari
sans qu'il y en ail une seule sur la face opposée. Ce n"est point là un effet du hasard, mais bien une œuvre cherchée, voulue et intentionnellement exécutée.
Cette régularité exclut toute idée de chocs et de roulis. Du reste, les pièces, ainsi retouchées, ne sont pas roulées ; tous les autres angles sont restés viTs. Il n'y a d'abattu que l'angle qui porte les entailles.
On pourrait peut-ëireprétendreque, par suite delà presaion contre un corps dur, une des arêtes se serait détruite
eu laissant partir de petites esquilles dans le sens opposé à la pression. Ce résultat se produit quelquefois dans les accumulations de silex. Mais, dans ce cas, Faction n'est jamais parfaitement régulière, la retouche produite ainsi par pression est toujours plus ou moins inégale, plus ou moins grossière. En outre, la partie ainsi retouchée est généralement en creux, tandis que dans les échantillons de Thenay, retouchés, les retouches s'étalent d'une manière régulière en décrivant un arc de cercle extérieur. Cette forme oe peut exister que par suite d'un travail intentionnel. Ce travail existe donc bien réellement. II est certain que la taille de ces sile^ ji'cst contestée que^arce^^ijls sont tertiaires. S'ils étaient quaternaires ou robenhausiens, personne ne soulèverait la moindre difficulté.
Dois-je répondre à une dernière objection : la rareté des silex complètement craquelés et des pièces parfaitement taillées? Sur 5 à 6 mètres cubes de silex extraits des marnes aquitaniennes de Thenay, on n'a trouvé qu'une trentaine de très bons échantillons. C'est plus que le nécessaire IJJn seul échantillon incontestab!e suffirait. Au lieu d'un, nous en avons trente^. Et puis, les échantillons de choix sont toujours rares en tout et partout. Plus les silex sont craquelés, plus ils s'émiettent et^ par conséquent, se détruisent facilement. C'est ce qui explique pourquoi, en fait de craquelage, il n'y a pas beaucoup de très bons échantillons. Quant aux silex taillés, ils sont aussi abondants que dans les alluvions quaternaires. Saint-Acheul passe pour un gisement des plus riches. Admettons qu'on y ait recueilli vingt mille silex ouvrés. On a tiré plus de 50000 mètres cubes de gravier : cela ne fait pas un silex ouvré par 2 mètres cubes ; c'est encore moins qu'à Thenay
Reste la question de gisement.
Les premières recherches de Bourgeois ont été faites dans les berges d'un chemin creux et dans les talus d'un
AHCHÉ0L001B PRÉHISTORIQUE.
petit vallon au fond duquel coule le ruisseau de Tlicnay. On lui a objecté : Vous explorez l'affleurement de berges «t de talus, qui nous dit que les silex que vous signales ne sont pas des silex de la surface qui ont glissé sur la penle?
(LolMl-Cbàr). Eeliells l/SO.
Pour répondre à celte objection, — qui constitue une reconnaissance de la valeur des pièces produites, ■ — Bourgeois a ouvert une tranchée dans le talus du vallon. Il avait beau s'enfoncer dans le coteau, il trouvait toujours les
mêmes silex brûlés, les mêmes silex taillés. Toujours aussi on lui objectait que des fissures, des fentes avaient pu se produire et laisser pénétrer des silex provenant du haut du plateau.
Ce fut alors que, pour réduire les opposants au silence, Bourgeois (1) résolut de creuser un puits au milieu du plateau, entre le talus du chemin creux et les berges du petit vallon. Ce puits, exécuté au printemps de 1869, vint lui donner pleinement raison.
(Voir ci-contre la coupe du puits que j'ai relevée moimême. )
La preuve ne pouvait être plus concluante. A 60 centimètres on rencontra un banc régulier de calcaire, de 32 centimètres d'épaisseur, sans fissures, qui, par conséquent, n'avait rien pu laisser passer. Ce banc supportait une couche de falun avec nombreuses coquilles marines ; de plus, sa face supérieure était toute percée de trous de pholades. Tous les objets inférieurs étaient donc certainement antérieurs à la mer falunienne ou mayencienne. De nombreux lits ou feuillets très réguliers de marne blanche, alternant avec un second banc intact de calcaire et une couche d argile verte, vinrent aussi témoigner que Fes silex trouvés au fond du puits sont bien de Tépoquc de la formation de Tensemble^ c'est-à-dire de Tépoque des calcaires de Beauce ouaquitaniennc. Le puits a été poussé jusqu'à 4°^, 83. C'est à4",23de profondeur que les silex brûlés et taillés commencèrent à se montrer. Il ne reste maintenant plus de doute sur leur antiquité et leur position géologique. Les travaux de recherche de silex à Thenay n'ont fait découvrir que quelques débris à' Acerotherium dans la couche d'argile verte. L'acérothérium, comme son nom l'indique, est une espèce de rhinocéros sans corne. C'est un des membres
(1) Bourgeois, Bull. Soc. géologique, 24 mai 1869, p. 901.
ARGHÉOLOaiE PRÉHISTORIQUE.
de la faune aquitanienne, faune qui a été retrouvée beaucoup plus complète et plus caractérisée sur d'autres points des mêmes couches, de sorte que leur détermination ne saurait être mise en doute.
§ 2. CoDgflomérat trachytlque du Cantal. — Si les prétendus silex taillés de Thenay étaient réellement taillés, comment concevoir que cette découverte ne se soit pas confirmée ailleurs? Telle est la dernière objection que font les opposants en détresse. Objection sans fondement, car un fait peut bien n'être observable que sur un point. C'est tout comme si Ton niait une éclipse parce qu'elle n'est visible que sur une toute petite partie de notre globe. Non seulement les autres gisements peuvent avoir été détruits par les diverses modifications géologiques qui se sont succédé depuis l'aquitanien, mais ils peuvent être, plus probablement encore, enfouis sous les dépôts postérieurs. Non seulement l'existence de nombreux dépôts recouvrant l'aquitanien y rend les recherches difficiles et fort restreintes, mais l'attention des chercheurs n'est portée dans cette direction que depuis fort peu detemps. Il ne serait donc point étonnant, il serait même tout naturel que ces chercheurs n'aient encore rien trouvé d'analogue aux silex taillés de Thenay.
Tel n'est pourtant pas le cas.
Dans le courant de 1877, M. B. Rames, géologue distingué d'Aurillac, m*a communiqué des silex tertiaires analogues à ceux de Thenay. Les traces de travail étaient très rudimentaires, pourtant assez prononcées pour stimuler de plus amples recherches. J'engageai fort M. Rames à les entreprendre. C'est ce qu'il fit, et, à l'Exposition des sciences anthropologiques de 1878 (i), il a pu envoyer quelques échantillons intéressants, un entre autres qui, s'il avait
(i) MoaTiLLET, Revue d'anthropologie, 15 janvier 1879, p. 118,
été ramassé à la surface du sol, n'eût fait doute pour personne. Ces silex proviennent du Puv Courny. près d*Aurillac. Ils se trouvent dans des couches de sables quartzeux et d'argile blanchâtre, renfermant aussi des ossements de Mastodon angustidens^ de Dinotherium giganteum, à'Hipparton^ etc. Cette faune est caractéristique du miocène tout à fait supérieur ou tortonien. Le gisement est donc plus récent que celui de Thenay. Les silex se distinguent aussi par un caractère industriel: au lieu d'être éclatés par le feu, ils le sont par percussion. Ils rentrent ' ainsi dans la grande catégorie normale des silex taillés. On peut dire qu'il y a eu progrès industriel de Taquilanien ou miocène inférieur au tortonien, miocène supérieur.
M. Tardy (i), en décembre 1869, a présenté à la Société d'anthropologie de Paris un silex, incontestablement taillé intentionnellement, comme on peut s'en assurer par son éclatement en lames, son plan et son conchoïde de percussion. Le présentateur aurait extrait lui-même ce silex />; / du conglomérat trachytique des environs d'Auri|%ac, cou- ^^l-/ glomérat reconnu par M. Rames pour appartenir à la base ^ du pliocène ou au sommet du miocène, tortonien. Malheureusement, l'aspect du silex est tellement analogue, tellement semblable même à celui des silex taillés du quaternaire, qu'on ne peut s'empêcher de lui attribuer cette date. L'erreur, du reste, s'expliquerait très bien. C'est à la surface du conglomérat que M. Tardy a rencontré son échantillon. A cette surface, il peut très facilement y avoir eu mélange avec le quaternaire.
§ 3. Tertiaire de Portugal. — La découverte de Bourgeois est confirmée d'une manière bien plus brillante et bien plus concluante encore par celles de M. Carlos
(1) Taudy, BulLd la Soc. d'anthropologie, 16 décembre 1869^ p. 703, 2 figures;— BulL Soc, géologique, 10 janvier 1870, p. 358,
»g ARCHÉOLOGIE . PRÉHISTORIQUli:.
Hibeiro (1). Cet ingénieur a présenté, en 1871, à l'Académie des sciences de Lisbonne, des silex et des quar- Izites tailiés provenant des assises quaternaires et tertiaires de la vallée du Tage. L'année suivante, il a soumis les mêmes silex à la réunion du congrès international d'anthropologie et d'archéologie préhistoriques de Bruxelles (2) .
Ces silex n'obtinrent pas un grand succès. Bourgeois ne reconnut tout d'abord aucune trace de travail intentionnel. Un nouvel examen des divers échantillons lui fit pourtant remarquer un silex évidemment taillé ; malheureusement, ce silex n'avait pas été trouvé en place. Il suspendit donc son jugement. M. Franks (3) seul déclara qu'à son avis plusieurs des silex des environs de Lisbonne,
(1) Rlbéiho, Descripfâo de alijuns silex e quarf sites lascados enconti-ados nascamadas de teri-eno leiviai-io, 1)i7l,iD-4°, 10 plan-
[2] RiBEiRUj Compte rendu du congrès de Bi-uxeltes, 18TÏ, p. 9S, 3 plïDclies.
[î) Franks, Compte rendu du conp-ès de Bruxelles, 1873, p. 99.
présentés par M. Ribeiro, étaient taillés intentionnellement. Profitant de l'Exposition internationale de Paris, en 1878, M. Ribeiro exposa, dans la galerie des sciences anthropologiques, une série de silex et de quartzites tertiaires au nombre de quatre-vingt-quinze. Les ayant tous examinés avec le plus grand soin, j'ai reconnu qu'il y en avait vingt-deux portant des traces indubitables de travail!). Tous les paléoethnologues auxquels mon colIègu3 et ami Emile Gartailhac et moi avons montré ces échantillons, ont été du même avis. M. Gartailhac les a fait photographier en majeure partie et en a figuré huit dans les Matéinaux (2). J'en ai reproduit six dans la planche III de mon Musée préhistorique. Le travail intentionnel de ces silex et quartzites est très bien établi, non seulement par leur forme générale, caractère qui peut être trompeur, mais encore et surtout, ce 'qui est plus concluant, par des plans de frappe très nets et par des conchoïdes de percussion fort développés, parfois doubles, en relief sur une face, en creux sur la face opposée. Il ne saurait donc y avoir de doutes. Ces divers échantillons sont taillés à grands éclats ; presque tous affectent une forme triangulaire, sans retouches, qu'ils soient en quartzite ou en silex. En examinant l'ensemble, on croirait voir une série moustérienne, seulement plus grossière que d'habitude. Il y a aussi quelques disques. Une seule pièce présente des retouches ; mais, comme on voit sur ses faces des taches ferrugineuses dues au choc des instruments de fer, il est certain qu'elle vient de la surface et elle peut être bien plus récente. Plusieurs échantillons montrent encore sur les plats, et même dans les conchoïdes de percussion
(1) MoRTiLLET, Bull. Soc. d'onthropologie, 21 novembre 1878, p. 428; — Revue d'anthropologie, 15 janvier J879, p. 116.
(2) Gartailhac, Matériaux pour l'histoire de Vhommej octobre 1879, p. 433, 1 planche.
iOO ARCHÉOLOGIE PRÉHISTORIQUE.
en creux, des traces et fragments de grès, ce qui établit qu'ils proviennent bien des couches en place. Or, ces couches de grès intercalées avec des argiles et des calcaires constituent, dans la vallée du Tage, une vaste formation qui, sur quelques points, atteint 400 mètres de puissance. Les couches sont souvent disloquées, et soulevées parfois presque jusqu'à la verticale. C'est bien là évidemment un terrain tertiaire. Telle est, du reste, la détermination qu'en donne M. Ribeiro, directeur du relevé géologique de Portugal, par conséquent l'homme le plus compétent en cette matière. Sur les vingt-deux échantillons taillés, neuf, tout au plus, sont indiqués par M. Ribeiro comme provenant du miocène. Parmi les autres, donnés comme pliocènes, sept sont en silex et six en quartzite. Dans mon tableau, j'ai donc placé les assises portugaises entre le miocène et le pliocène, sans indication d'étage.
Pendant que l'imprimeur lirait les premières feuilles de cet ouvrage, et par conséquent mon tableau des terrains, j'étais à Lisbonne, au congrès international d'anthropologie et d'archéologie préhistoriques. J'ai pu constater de la manière la plus exacte et la plus positive, non seulement la vérité de la découverte de M. Ribeiro, mais aussi la position géologique précise de certains silex travaillés.
Les membres du congrès se sont rendus à Otta, au milieu d'une formation d'eau douce très puissante et très étendue. C'est un grand bassin lacustre, sablo-argileux dans le centre, sablo-cailiouteux sur les bords. L'être intelhgent qui taillait le silex, ne pouvait laisser des traces de son industrie que sur les rives du lac; aussi est-ce sur les bords du lac qui baignaient la base du Monte-Redondo qu'ont eu lieu les recherches. Elles ont été couronnées de succès. M. Bellucci, l'habile chercheur de l'Ombrie, a dé- ^ couvert en place un silex incontestablement taillé. Avant de le détacher, il l'a montré à bon nombre de nos collègues.
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Ce silei tenait fortement dans la roche. Il fallut employer le marteau pour l'eitraire. Sa position datait bien de l'époque du dépôt. En effet, au lieu d'être à plat sur une surface qui aurait pu se colmater et se consolider plus tant, il était fixé â la partie inférieure de la lèvre supérieure d'une excavation d'érosion atmosphérique. Il est donc impossible de désirer une démonstration plus complète en re qui touche la présence des silex dans le gisement.
F, Couche de gr» Il cuilloui nliceai, paedingne.
G. Couche de grèi.
D. Sarfsce «vac cailloux désagrégéi.
Reste à déterminer l'âge de ce gisement.
Si les silex taillés demeuraient près du bord, il n'en était pas de même des débris de végétaux et des corps d'animaux qui flottaient sur l'eau. Ils étaient poussés plus avant dans le lac et finissaient par se déposer au milieu du sable et du limon. Ce sont surtout les limons qui nous ont conservé ces divers fossiles. Eh bien, dans une couche li mono-sableuse, à 3 kilomètres et demi au sud-est de Monte-Redondo, couche appartenant sans aucun doute au lac dont nous nous occupons, nous avons pu voir *%., :.^,. :^,:. :', .-,,-.'
t02 ARCHÉOLOOIE PRÉHISTORIQUE.
en ace des ossements et surtout des mâchoires d'hipparion, animal éminemment tertiaire. La flore des couches de ce grand lac tertiaire, étudiée par M. 0. Heer, et la faune par M. Albert Gaudry, montrent que ce lac appartient au tortonien ou miocène supérieur.
A Tépoque tortonienne existait donc dans le Portugal un être intelligent éclatant le silex tout comme Thomme quaternaire.