CHAPITRE XIV
EUROPE A l'Époque tertiaire.
§ 1. Aperçu général. — A Tépoque aquitanienne, c'està-dire vers le milieu de la période tertiaire, la Beauce était occupée par un grand lac d^eau douce, qui s'étendait vers Touest jusqu'à Yendôme. Les marnes et calcaires de Beauce sont les dépôts laissés par ce grand lac. Sur ses bords vivait V Antkropopithecus Bourgeoisii ; il est donc tout naturel de retrouver les œuvres de cet anthropopithèque, silex brûlés et taillés^ dans les couches riveraines du lac. C'est ce qui a lieu à Thenay.
L'apparition du précurseur de l'homme à cette époque ne doit point nous surprendre, car ce fut alors qu'apparurent les prototypes d'un grand nombre des espèces actuelles. « C'est en effet alors, dit Alcide d'Orbigny, qu'apparaissaient déjà les premiers représentants des genres ours {Ursus)y Felis^ Mustela^ Phoca, Mus, Castor , Rkinoceros, Tapirus, Cervus, etc., qui peuplent aujourd'hui la surface de la terre. C'est encore pendant cette période que se montrent, chez les reptiles, les premiers représentants des couleuvres (Coluber), des grenouilles {Rana), des salamandres, et, chez les poissons, les premières perches [Perça), Alosa, Lebias, etc. (1). »
Ce témoignage du principal fondateur de la paléontologie stratigraphique est d'autant plus probant que d'Orbigny n'a jamais pensé à l'homme tertiaire. En outre, il publiait son avis en 1852, plus de dix ans avant que M. Desnoyers eût audacieusement soulevé la question de Thomme pliocène.
(1) A. d'Orbigny, Cours de paléontologie et géologie stratigraphiques, 1852, vol. Il, p. 798.
Je dois pourtant rappeler que d'Orbigny subdivisait moins le tertiaire que nous ne le faisons maintenant. Les pat'oles que je viens de citer s'appliquent à son falunien, qui contient trois de nos étages : Taquitanien, le mayencien et Thelvétien. Étudions ce qu'était l'Europe à ces trois époques.
§ 2. Aquitanien. — L'Aquitanien tire son nom du falun de Bazas, près de Bordeaux, en Aquitaine, dépôt qui représente le mieux le type marin de cette époque. Mais ce n'est pas par l'extension des mers que l'aquitanien est caractérisé, surtout en France. Bien au contraire, il y a eu alors un large développement du sol émergé, avec de grandes nappes d'eau douce. Le sol était recouvert d'une puissante végétation qui nous a laissé de nombreuses couches de lignite, depuis les lignites des bords de la Baltique, qui donnent l'ambre, jusqu'à ceux de l'île d'Eubée, en Grèce. La flore de cette époque a été étudiée par MM. Unger, Heer et de Saporta.
Les lacs de France étaient alors fréquentés par une belle nymphéacée, par une foule de cypéracées et par des massettes. Sur leurs bords vivaient de nombreuses fougères aux frondes largement développées.
« Les Séquoia, les Taxodium^ les Glyptostrobus^ parmi les conifères; les aunes des types orientalis et subcordata; certaines myricées (Myrica banksiœfolia^ hakexfolia et ldevigata)\ des laurinées, particulièrement des camphriers ; des Andromeda du groupe des Leucothoe persistent à se montrer partout en première ligne (1) », à l'époque aquitanienne, depuis l'Eubée, par le 38* degré de latitude, jusqu'à la Baltique, par le 54* ; cela prouve que la température était chaude et sensiblement uniforme
(1) Saporta, le Monde des plantes avant Vapparitio7i de i homme, 1879, p. 289.
dans toute l'Europe. En effet, le camphrier, qui maintenant ne se montre en plein air que sur les points les plus abrités du littoral méditerranéen, où il végète, abonde dans les lignites à ambre de la Baltique. Les myrtes et les lauriers dénotent aussi un climat chaud ; mais ce qui est encore plus concluant, c'est la présence de diverses fougères des tropiques et de trois ou quatre espèces de palmiers, d'un mimosa ou scnsitivc, de plusieurs acacias, etc. Les palmiers aquitaniens ont laissé des traces de leur existence jusqu'au 52® degré de latitude ; le mimosa et les acacias jusqu'à 50^,45 dans les lignites de Bonn, sur les bords du Rhin. Avec cette tlore tropicale, nous voyons apparaître une flore tempérée, composée d'aunes, de bouleaux, de charmes, de hêtres, peupHcrs, saules, frênes, érables, qui est comme le précurseur de celle de nos jours.
Le climat de l'Europe, beaucoup plus uniforme que le climat actuel, était donc à peu près celui du nord de l'Afrique comme chaleur, avec beaucoup plus d'humidité, climat subtropical, avec une moyenne de !20 à 23 degrés.
Au milieu des palmiers, des fougères, des séquoias, des acacias, des lauriers, des myrtes, des chênes, très nombreux et très variés alors, des aunes, des bouleaux, etc., habitaient des animaux bien plus différents des espèces actuelles que les plantes. Gela tient à ce que les animaux, étant des organismes beaucoup plus compliqués que les végétaux, se modifient plus profondément et plus rapidement dans les temps géologiques que ces derniers.
Dans le bassin de la Loire, Bourgeois (1) a constaté la présence de deux espèces d'acérothériums, genre de rhinocéros sans corne; un anchitérium, animal ressemblant à un paléothérium par son système dentaire, et au cheval par ses membres ; un petit tapir; un petit suin ou cochon ;
(1) Bourgeois, Congrès archéologique de France, 1872, p. 9.
VAmphùragulus eleganSy sorte de chevrolin à longues canines cuitriformes ; de petits ruminants sans cornes ; deux espèces d'amphicyons , carnassiers intermédiaires entre Tours et le chien; un crocodilien, etc.
§ 3. SnecessioB des faunes. — Sur les débris de cette faune, si éloignée de la faune actuelle, se trouvent immédiatement superposés les restes d'une faune toute différente, bien distincte de la première, plus distincte encore de la faune actuelle. Ces restes se recueillent dans les sables d'eau douce de TOrléanais ou à la base des faluns, lorsque la mer falunienne, comme à Thenay, a dénudé et remanié les sables d'eau douce. Cette faune se composait, dans le bassin de la Loire, de dinothériums, grands proboscidiens dont les défenses se recourbaient vers la terre comme les dents de morse; de mastodontes, éléphants à dents tuberculeuses; de rhinocéros, de carnassiers de grande taille, de nombreux ruminants, de crocodiliens et de tortues. Il y avait aussi un singe voisin des gibbons, le pliopithèque antique.
Dans un excellent travail intitulé : les Enchaînements du monde animal dans les temps géologiques, M. Albert Gaudry (1) signale six faunes de mammifères terrestres, intermédiaires entre celle de Taquitanien et la faune quaternaire, les quatre premières miocènes et les deux autres pliocènes. Ce sont, à partir de la plus ancienne :
1° Faune des calcaires de Montabuzard et des sables de rOrléanais, dont je viens de parLer, caractérisée par la disparition en France des marsupiaux et le commencement des proboscidiens ; apparition des Mastodon et des Dinotherium. Commencement des genres cochon et loutre ; proa.iors singes connus : Oreopithecus et Pliopithecus ;
2" Faune de Saiisan et de Simorre (Gers), de Sainl-
(1) Gaudry, Enchaînements du mo7ide animal, iSlS, p. 5.
Gaudens (Haute-Garonne), de la Grive-Saint-Alban (Isère), de la Ghaux-de-Fonds (Suisse), d'Eibiswald (Styric), disparition des Cainotherium et des Anthracotherium, Les ruminants sont dans un état d'évolution un peu plus avancé que précédemment. Commencement des antilopes, castors, campagnols, chats ; apparition du Dryopithecu%^ anthropoïde très élevé ;
3" Faune d'Eppelsheim (Hesse-Darmstadt) et peut-être d*GEningcn (Suisse), apparition des hippopotames, des lagomys et des hipparions, chevaux avec deux doigts rudimentaires, précurseurs des véritables chevaux ;
4" Faune de Pikermi (Grèce), de Baltavar (Hongrie), du mont Léberon (Vaucluse) et de Goncud (Espagne), la dernière du miocène ; règne des herbivores, qui forment d'immenses troupeaux; grand développement des hipparions ; apparition des gazelles , cerfs , porcs-épics, hyènes ;
5° Faune de Montpellier (Hérault) et de Casino (Toscane), la première du pliocène. L'hipparion existe encore, mais le dinothérium, Tancylothérium et beaucoup d'autres genres qui avaient vécu dans les périodes précédentes disparaissent. Apparition des singes semnopithèques ;
6* Faune de Perrier, duCoupet, de Vialette (Haute-Loire), de Chagny (Saône-et-Loire), apparition des chevaux, des bœufs, des éléphants, des marmottes, des lièvres, des zorilles (?), des ours. Les antilopes deviennent rares et les cerfs se multiplient; Téléphant coexiste avec le mastodonte. Fin du pliocène.
§ 4. Succession des flores. — Les plantes étant moins complexes, leurs évolutions ont été moins tranchées. Aussi M. Gaston de Saporta, entre la flore aquitanienne que j'ai décrite précédemment et la flore quaternaire, n'en signalet-il que deux, qu'il désigne sous le nom de flore moUassique ou miocène supérieure et flore pliocène. Pourtant il danne
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quelques détails sur une flore intermédiaire qu'il appelle mio -pliocène.
La flore mollassique du miocène supérieur était très riche et très variée; les espèces à feuilles caduques tendent de plus en plus à prédominer. Les peupliers ne furent jamais si puissamment développés ni si variés. L*Europe mollassique était certainement plus riche en peupliers que le monde entier ne Test maintenant. Les fougères se rapprochent graduellement des formes encore existantes. Les graminées se multiplient; les bouleaux, les aunes, les charmes, les saules, les platanes, sont alors répandus en tout lieu. Les érables n'ont jamais été plus florissants, plus nombreux et plus diversifiés. Les tilleuls apparaissent. Des celtis ou micocouliers, des figuiers, des laurinées, des myrtacées, des tulipiers, liquidambars, robiniers et autres espèces des régions chaudes se mêlent aux espèces précédentes. Quelques palmiers se montrent encore, mais ils sont de plus en plus clairsemés et ce sont les derniers qui ont habité l'Europe centrale. M. Heer, qui a étudié cette flore à OËningen avec un soin et un talent remarquables, «stime que sur le bord du lac de Constance, par le 48® degré de latitude, le climat était semblable à celui de Madère, de Malaga, du sud de la Sicile, du Japon méridional et de la Géorgie, avec une moyenne annuelle de 18 à 49 degrés centigrades.
La flore mio-pliocène est une flore de transition entre le tortonien et Tastien. On place actuellement entre ces deux époques une formation à laquelle on donne le nom de couches à congeries. C'est la flore de ces couches et des terrains attenants qui forme la flore mio-pliocène. En Autriche, près de Vienne, les couches à cougeries reposent sur une assise qui contient une 'flore analogue à celle d'CËningen, mais où les palmiers ont disparu. Puis les Callitris^ les camphriers et les acacias disparaissent à
leur tour dans les couches à congeries qui contiennent encore des séquoias et de vrais bambous. A Sinigaglia, en Italie, beaucoup plus au sud, nous trouvons encore des traces de palmiers au niveau à congeries, mais associés à des formes miocènes. Un caractère essentiel de cette flore est l'association répétée du hêtre et du platane, qui tous les deux recherchent Thumidité, mais dont l'un demande la fraîcheur, l'autre la chaleur. Le climat était donc alors doux et humide.
La flore pliocène est composée d'un mélange de types éteints ou se rapprochant d'espèces disséminées dans toutes les directions qui tendent plus ou moins au sud, et de types sensiblement semblables à ceux qui vivent actuellement dans nos régions. 11 y a incontestablement un passage des formes anciennes aux formes actuelles, et ce passage est tellement marqué qu'il est impossible d'établir des coupures nettes quand on a des échantillons d'une série stratigraphique continue. Les extrêmes forment des types bien tranchés, mais les échantillons des assises intermédiaires les relient de la manière la plus complète. Un caractère important de la flore pliocène, c'est d'être bien moins uniforme que les flores précédentes. Non seulement elle varie beaucoup suivant le degré de latitude, mais aussi suivant l'altitude au-dessus de la mer, l'exposition et autres conditions topographiques. Dans son ensemble, elle dénote un climat plus chaud que celui de nos jours, moins que celui des périodes précédentes. Ainsi, dans la flore pliocène de Meximieux près de Lyon, se trouvaient une taxinée actuellement japonaise, un chêne vert, plusieurs laurinées, un magnolia, un tulipier, un laurierrose^ un grenadier, un bambou.
L'étude des flores nous démontre de la manière la plus complète que le climat de l'Europe, pendant les temps tertiaires, est toujours allé en se refroidissant d'une manière
continue et régulière. A partir de Taquitanien jusqu'à répoqile quaternaire, le refroidissement de la zone tempérée actuelle ne s'arrêta pas, mais ses progrès furent très îents. Ils se sont surtout manifestés par la marche envahissante progressive des plantes à feuilles caduques et l'émigration vers des régions actuellement plus chaudes des plantes à feuilles persistantes. Les types actuels de Rolre flore apparurent et se multiplièrent successivement.
§ 5. Honvement des mers. — Nous avons vu qu'à Fépoque aquitanienne la Beauce était occupée par un grand kc d'eau douce. A l'époque mayencienne, de grands cours d'eau ont amené dans cette région les sables de l'Orléanais, puis la mer a envahi peu à peu la contrée. Cette mer mayencienne a pris successivement de l'extension, et pendant l'époque helvétienne en était arrivée à submerger une bonne partie de l'Europe.
Un grand golfe remontant la Loire pénétrait jusque dans îe département de Loir-et-Cher, qu'il occupait en partie. Espèce de Baltique renversée, il envoyait un bras vers le nord, couvrant le département de l'Ille-et-Vilaine jusque vers les côtes de la Manche.
Un autre golfe, remontant la Garonne jusque dans le Lot-et-Garonne, le Gers et les Basses-Pyrénées, couvrait )a Gironde et les Landes.
Dans le bassin méditerranéen, la mer couvrait l'angle nord de l'Aude, la moitié sud de l'Hérault, tout le département des Bouches-du- Rhône, empiétant sur le Gard, le Var, les Basses-Alpes, et, remontant le long du Rhône jusque dans l'Ain au-delà de Bourg, puis se dirigeant vers le nord-est à travers l'Isère, la Savoie, la Haute-Savoie et l'Ain, pénétrait en Suisse, qu'elle traversait en écharpe, passait en Allemagne, occupant le pied des Alpes et la vallée du Danube, et s'arquait vers Vienne en s'élargissant toujours. De Vienne elle s'étendait \usque vers la Cas-
pienne et la mer Noire, qu'elle réunissait en allant au delà recouvrir en majeure partie l'Asie Mineure.
De la Suisse passant en Alsace, elle remontait très probablement la vallée du Rhin jusqu'à Wiesbaden et Francfort.
Après une interruption, elle réapparaît plus au nord le long du Rhin, couvrant toute la Hollande, tout le nord de la Belgique et passant en Angleterre.
On la retrouve aussi très développée en Italie ; elle remplissait la. vallée du Pô, communiquait avec le bassin méditerranéen par Savone et couvrait la moitié de la péninsule.
Par contre, la Manche ne paraît pas avoir existé, TAnr gleterre était réunie à la France. Au sud, la Corse parait aussi avoir été réunie à TEsterel dans le département du Var.
Le centre de l'Espagne était occupé par de grands lacs, la mer recouvrait le sud de la péninsule ibérique, et un golfe pénétrait assez avant dans la vallée du Tage, s'élargissant largement au sud et au nord de Lisbonne.
Pendant les époques qui ont succédé à l'helvétien, ces mers se sont retirées peu à peu. Aussi, pour ce qui concerne la France, la mer pliocène ne forme plus qu'un golfe arrondi dans le bassin de la Garonne et de TAdour. Elle pénètre un peu du côté de Perpignan, et dans le bassin du Rhône elle remonte jusque vers Orange, s'étendant à l'ouest du côté de Montpellier et de Cette.
C'est aussi pendant les époques qui ont succédé à l'helvétien que se sont produits de puissants phénomènes volcaniques dans l'Auvergne, le Velay, l'Ardèche et sur les bords du Rhin.
Nous avons vu dans quel milieu et dans quelles conditions géologiques vivait V Anthropopithecus Bourgeoisii,
H Anthropopithecm Ramesù\ plus récent, appartient au
tortonien, caractérisé par ]a faune de Pikermi et du mont Léberon (p. 1 H), par la flore mio-pliocène (p. 112). Il vivait après le retrait des mers helvétiennes et avant les éruptions des volcans du plateau central, les volcans du Cantal.
C'est à peu près dans les mêmes conditions que vivait V Anthropopithecus Btbeiron\ appartenant à la même époque géologique, le tortonien.