CARACTÈRES D’AUTHENTICITÉ. — PATINE
5; I . Importance des caractères d’authenticité. — La
découverte de silex taillés dans le quaternaire vieillissait si fort l’homme, renversait tellement toutes les idées historiques et chronologiques jusqu’alors admises, qu’on s’est armé contre elle de tous les arguments possibles. Parmi ces arguments, il en est un dont on a usé et abusé. L’authenticité des silex taillés a été non seulement mise en doute, mais longtemps niée. Il a fallu répondre à tous les arguments, renverser toutes les objections. De là nécessité d’étudier avec soin les divers caractères qui peuvent garantir l’authenticité d’un instrument en silex. C’est ce qu'on a fait. Aussi actuellement l’homme quaternaire est-il définitivement démontré. 11 n’y a plus de doutes possibles.
L’étude des caractères d’authenticité des silex taillés n’en reste pas moins utile, parce que, l’amour des collections se généralisant, certains marchands et ouvriers parfois fabriquent et vendent des pièces fausses. Il est donc utile de bien connaître ces divers caractères. Je m’occuperai même dans ce chapitre non seulement des objets quaternaires, mais aussi de toutes les pierres taillées n’importe de quelle époque.
§ 2. Incrustations. — Dans certaines couches ou assises dcsalluvions quaternaires, des eaux chargées de carbonate de chaux déposent sur la surface des silex des incrustations calcaires. A Saint-Acheul, dans une carrière, auprès du chemin qui va du cimetière à la route nationale en longeant le mur du couvent, ces incrustations sont très fréquentes. Sur des silex taillés elles équivalent évidemment à un brevet d’ancienneté.
Il en est de meme dans les grottes quand des portions de stalactites ou de stalagmites adhèrent aux silex.
Dans certaines terres contenant du fer, de petites concrétions ferrugineuses se fixent parfois sur les faces taillées des silex. Elles sont en général très disséminées, fort petites, sous forme de simples grains, mais elles n'en garantissent pas moins l’authenticité de la pièce.
Enfin il reste à parler des objets pêchés dans certains lacs et certains cours d’eau, qui sont recouverts d’une couche plus ou moins épaisse et plus ou moins étendue d’une espèce de tuf ou concrétion calcaire généralement assez molle, bien que très caractéristique. C’est ce qu’à Paris on appelle le « crassier de rivière». C’est là un certificat d’origine, sans être un certificat de bien haute antiquité, car ce crassier se forme assez vite.
§ 3. Demi rites. — Les dcndri tes sont de très petits cristaux bruns, généralement de manganèse, groupés sur une surface plane, et se ramifiant comme des brins de mousse. En les voyant, on croirait volontiers à une empreinte de plante tossile. Il faut du temps et du repos pour que les dcndriles se forment. Donc, quand elles existent sur une pièce, certainement elle est ancienne.
Aux dcndri tes il faut ajouter de petits points noirs et plus fréquemment d’autres points plus larges, brillants,
Fig. 18.
Dcndrils.
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comme nacrés, que l'on remarque sur les faces de silex, en les faisant miroiter. Ce sont encore la des cristallisations qui dénotent un long séjour dans le sein de la terre. Dendrites et surtout cristallisations miroitantes ne sont pas rares à Chelles, à AbbeA ille et à Saint-Acheul.
£ -i. Mucédinées. — Les pièces qui gisent à la surface du sol montrent très souvent de petits points bruns, qui ont, au premier aspect, beaucoup d'analogie avec ceux que je viens de décrire. Pourtant ils sont de nature tout a tait différente. Ce sont des végétations, de petits lichens. Pour se fixer à la pierre, il a fallu que la face taillée soit devenue poreuse, par suite des actions" atmosphériques. La présence de ces lichens devient ainsi une preuve d’ancienneté.
§5. Traces de rouille. — Puisque nous en sommes aux silex de la surface, il me faut signaler ceux qui portent des traces rouges de peroxyde de lcr. A la surface du sol, les silex reçoivent fréquemment, par suite de la culture, des coups d’instruments en fer : socs de charrue, pioches, pelles, etc. Le silex, étant plus dur que le fer, l'entame. Il reste sur la pierre quelques particules du métal, qui, eu s’oxydant, produisent des taches de rouille. Ces taches sont très caractéristiques. On arrive facilement a les distinguer de celles provenant de quelques cristaux de pyrites qui pouvaient se trouver dans la pierre. Ces dernières sont généralement arrondies, très foncées au centre, moins colorées à mesure qu'on se rapproche du pourtour. Les taches dues au choc des instruments aratoires sont irrégulières, plus ou moins allongées, d’une teinte à peu près uniforme, généralement peu intense. Elles sont fort utiles pour déterminer la provenance des échantillons qui ont séjourné à Pair libre
^ 6. Roulement. — Certaines pièces ont été roulées par les cours d’eau. Elles se sont arrondies, les angles sont en
partie effacés. Gomme on ne taille pas des instruments pour les perdre dans les allumions, ces pièces doivent être anciennes. On en trouve dans les alluvions quaternaires de laPortc-Mcrcadé à Abbeville, de Saint-Acheul, de Levallois-Perret, de la gare du Pecq, etc.
Au bord de la mer, comme dans les environs de Boulogne (Pas-de-Calais) et au Portrieux (Côtes-du-Nord), on trouve aussi, parmi les galets du rivage, des pièces détachées des falaises, qui, charriées par les vagues, ont leurs angles émoussés.
§ 7. Vernis ou lustre. — La cassure fraîche du silex et en général de toutes les pierres est mate et terne. Avec le temps elle devient brillante et luisante. C’est ce qu’on nomme le vernis ou le lustré. Grâce à l’absence de ce caractère, on reconnaît habituellement les objets nouvellement fabriqués.
Pourtant certains milieux, comme les argiles imperméables, peuvent conserver pendant des temps fort longs les silex mats et ternes. De ce qu’un objet en silex n’a pas de lustré, on ne peut pas en conclure d’une manière absolue qu’il est récent. Seulement il faut grandement s’en méfier et ne l’accepter pour authentique qu’autant qu’on en a vérifié le gisement.
Le lustré est donné généralement par le frottement. Tel est celui des silex des alluvions quaternaires.
Il peut aussi provenir de certaine dissolution d’une légère partie de la surface. C’est ce qui s’observe sur les quartzites du midi de la France et parfois même sur les silex.
Le véritable vernis, plus brillant encore que le, lustré, est dû au frottement du sable sur le silex. On l’observe soit dans les rivières, soit dans les déserts. Ainsi dans la Seine les silex acquièrent un vernis très remarquable, tout à fait caractéristique.
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Dans le désert, le sable, mis en mouvement par le vent au lieu de l’être par l’eau, produit le même effet, pourtant moins vif. Les silex taillés d’Egypte sont tous plus ou moins brillants. En outre, bien que blonds en général, ils prennent une teinte brune tout a lait superficielle, qui est d’autant plus brillante qu’elle est plus foncée.
Ce véritable vernis du désert nous amène a la patine.
§ 8. Patine. — La patine est une altération de la surface de la pierre.
Le silex, généralement blond ou brun à 1 état frais, passe au blanc de porcelaine par 1 action de la chaleur, de la lumière, de l’humidité et surtout de I acide carbonique. Cette altération parfois est toute superficielle, parfois aussi elle pénètre de 1 et 2 millimètres a 1 intérieur. Elle peut même transformer les échantillons en entier sur des épaisseurs plus grandes encore. Ainsi sous le tuf du moulin de la Grèze, à Saint-Gernin de l’Arche (Corrèze), MM. Massenat et Lalande ont recueilli des silex mouslériens complètement altérés. Ils étaient transformés jusqu’au centre en cacholong. C est le nom qu on donne a cette altération blanche du silex. Elle est le produit de la combustion des matières organiques colorantes et du départ soit de l’eau de composition, soit de la silice hydratée soluble.
En tout cas il y a certainement un départ de matière. Par suite il se produit des vides dans les pierres. Ces vides donnent accès à des matières minérales, fer, manganèse, etc., la patine se colore alors de diverses manières. Aussi dans des gisements analogues les objets peuvent être patinés très diversement. A Amiens, séparés par 1 ou 2 kilomètres, existent deux gisements d’alluvions quaternaires : Saint-Acheul et Saint-Roch. Tous les deux contiennent les mêmes objets d’industrie, faits avec le même silex; pourtant à Saint-Roch les coups de poing sont
presque exclusivement d’un beau blanc, tandis qu'nSainl- Acbeul les patines sont colorées très diversement.
Il arrive môme parfois, dans les alluvions, qu’un échantillon csL patiné d’une couleur d’un côté et d’une couleur toute différente de l’autre.
A la surface du sol on voit fréquemment des pièces, reposant sur de l’argile, être parfaitement cacholonnées sur la face supérieure et à peine altérées sur la face inférieure. Les échantillons de ce genre sont abondants dans le département de la Vienne.
§ 9. Utilités de la patine. — L’étude de la patine peut rendre de grands services.
Elle peut servir à reconnaître la distribution des pièces dans les diverses couches. Ainsi, à Saint-Acheul, il est rare, bien rare, qu’on trouve les silex taillés soi-même. On les achète aux ouvriers. Eli bien! grâce à la patine, qui varie suivant les niveaux, on peut parfaitement se rendre compte de l’endroit d’où ils proviennent.
On peut contrôler des indications et déjouer des mystifications. Jusqu’à présent les sablières de Montreuil, près Paris, n’ont point donné de silex taillés. Dans une visite que nous y faisions, Bclgrand, M. Hébert et diverses autres personnes, un des assistants poussa un cri de surprise eL prétendit avoir découvert un silex taillé. Il me fut facile de démontrer que c’était une plaisanterie. Le silex présenté était bien taillé, mais sa patine ne permettait pas d’admettre qu’il provint du point où l’on prétendait 1 avoir trouvé.
Les patines permettent de constater des remaniements. Dans les alluvions du Pecq, par exemple, on trouve des coups de poing ou instruments chcllécns plus ou moins endommagés dont les cassures présentent deux ou trois patines différentes et de moins en moins profondes. Ces outils évidemment ont été ébréchés par des remaniements qui ont eu lieu à des époques successives et diverses.
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Les patines permettent aussi de constater que certains outils ont été repris cL retaillés longtemps après leur première fabrication.
La patine sert très bien à distinguer un silex ancien d un silex récent, mais elle n'est pas une garantie de très haute antiquité.
Certains silex, mis dans des conditions favorables, se cacholonnent et se patinent très vite. Quelques années d exposition au grand soleil et à la pluie suffisent. J ai même vu des silex de Charbonnières (Saône-et-Loire) commencer à se patiner en dix ou douze ans de conservation a l’air, au musée de Saint-Germain.
La patine peut être surtout fort utile pour indiquer l’ancienneté relative de deux groupes d’objets se trouvant dans les mêmes conditions. Ainsi le plateau de Pontlevoy (Loir-et-Cher) a fourni de très nombreux silex taillés trouvés mêlés indistinctement à la surface du sol. Eh bien, tous ceux qui affectent des formes quaternaires, sont beaucoup plus palmés que ceux qui affectent des formes actuelles se rapportant à l’époque robenhausienne ou de la pierre polie. La matière première et le milieu étant les mêmes, il faut en conclure que les plus patinés sont beaucoup plus anciens.