CHAPITRE VL
CilELLÉEN. — FAUNE.
L’examen de la faune et de la (lore vient pleinement confirmer les conclusions du chapitre précédent.
$ 1. Eléphants. — Les éléphants sont les mammifères terrestres quaternaires les plus faciles à observer. Etant les plus gros, leurs ossements ont mieux résisté aux diverses causes de destruction, et lorsqu'on les découvre, ils attirent davantage l’attention. Aussi sont-ils très répandus, non seulement dans le sol, mais encore dans les collections. Ce sont aussi les mieux étudiés et les plus faciles à reconnaître. Nous allons donc tout d’abord nous occuper de ces grands animaux. Les dents sont les parties
(I) Sauvage, Association française pour l’avancement des sciences, 1877, le Havre, p. 618.
les mieux conservées, les plus communes et en même temps les plus caractéristiques. C’est donc sur elles que porteront surtout les considérations qui vont suivre.
Les dents d’éléphant se composent d’un plus ou moins grand nombre de lames formées d’une substance intérieure nommée dentine , revêtue d’émail, lames liées les unes aux autres par de la substance cémenteuse. Les sommets de ces lames, faiblement mamelonnés et passablement irréguliers, comme digités, se perdent dans la substance cémenteuse, de sorte que la couronne des dents intactes est unie et assez régulièrement arrondie. L’absence de collines ou mamelons apparents est le caractère qui distingue les éléphants des mastodontes, genre voisin le plus important.
Pourtant, entre les mastodontes aux fortes collines et les éléphants aux dents à couronne arrondie, il y a des intermédiaires. Ils ont été découverts sur les bords de l’Irawadi, en Birmanie, ctdansles régions montueuses subbimalayennes. Le sommet de chaque lame forme une véritable colline transversale plus ou moins surbaissée. Le caractère intermédiaire est si saillant, qu’à une époque où le transformisme n’était pas encore introduit dans la science, Clift a donné à une de ces espèces le nom de Masl odon clephantoïdes. Quelque temps après, en 1837, Cautley etPalconer l'ont appelé Elephas Cliftiï, puis ils ont fait de cette espèce et de deux ou trois autres voisines le genre Stécodonte, dont nous n’avons pas à nous occuper davantage ici.
Par la détrition ou effet de la mastication, le sommet des lamelles des dents d’éléphant s’use assez rapidement et la surface plane, plus ou moins oblique, laisse voir, au milieu du cément, la coupe des lames de dentine entourée d’un cordon d’émail. D’après la forme de cette coupe, Cuvier a divisé les éléphants en deux groupes : les élasmodontes, dont l’émail est en ruban diversement fes-
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tonné, et les loxodontes, dont l’émail est en losange. L’éléphant actuel d’Asie appartient au premier groupe ; celui d’Afrique, au second.
Dans le pliocène supérieur ou saint-prestien et dans le quaternaire d’Europe existent trois espèces d’éléphants fossiles, qui toutes les trois appartiennent au groupe des élasmodontes. C’est dire que toutes les trois ont les lames en ruban. Mais ce ruban varie de largeur suivant l’espèce, ce qui fait que, dans une dent de même nature et de même âge, le nombre des lames n’est pas égal pour une même longueur. L’épaisseur du cément et du cordon d’émail varie aussi suivant l’espèce ; enlin ce cordon est plus ou moins régulier, plus ou moins festonné. Ces caractères suffisent la plupart du temps pour bien déterminer l'espèce. Ils correspondent à des caractères affectant d’aulres parties du squelette, caractères qui se présentent bien plus rarement à l’observateur, et qui par conséquent sont d’un emploi beaucoup plus restreint.
§ i2. Elephas meridionalis. — Des trois espèces européennes d’éléphants, la plus ancienne est celle que Nesti a appelée Elephas meridionalis. C’est celle dont les lames des dents sont les plus épaisses, celle dont les cordons d'émail sont aussi les plus larges, à allures les plus irrégulières, par conséquent à rubans très festonnés, sans régularité. Parfois on dirait qu’il y a des tendances à la forme en losange. Comme taille, c’était probablement l’espèce la plus grosse. Les dents sont les plus larges et les plus épaisses. D’après Edouard Lartet, les défenses étaient cylindriques, très fortes et peu courbées.
Cet éléphant est surtout commun en Italie, où on le trouve non seulement seul, mais aussi associé aux mastodontes, comme dans levai d’Arno, et en Piémont, dans la province d’Asti. Il est donc, au-delà des Alpes, certainement du pliocène inférieur ou astien.
Assez commun en France, il caractérisé le gisement de Saint-Prest, où il est seul comme proboscidien. On le trouve également seul, au milieu de gisements analogues, dans le petit bassin saint-prestien de Durfort (Gard) et dans le dépôt travertineux de Saint-Martial (Hérault). On le trouve aussi dans les alluvions sous-volcaniques de l’Auvergne et du Yelay, mais sans le mastodonte, qui occupe un niveau inférieur. 11 est cité également dans la Bourgogne, aux environs de Lyon, de Marseille et de Nice.
En Angleterre il a été recueilli dans le crag de Norwich, qui est saint-prestien, associé, dit-on, au Mastodon arvernensis , qui estastien. Que cette association ait lieu en Italie, pays plus au sud, d’oii le meridionalis paraît s être disséminé, il n’y a rien de surprenant ; mais retrouver en Angleterre cette association qui n’a pas été constatée en France, pays intermédiaire, cela doit mettre en éveil. Le mélange ne s’est-il pas fait par suite d’un remaniement? C’est d’autant plus possible que le crag de Norwich est une formation marine où les débris de mammifères terrestres n’ont pu arriver que charriés.
Un autre gisement anglais fort intéressant de YElepïtas meridionalis est le forest-bed (couche à forêt). On donne ce nom à une assise qui s’étend sur 64 kilomètres de longueur, le long de la côte du Norfolk, de Cromer jusqu’auprès de Kessingland. La base de l’assise est formée d’une couche de terre végétale avec troncs d’arbres en place, véritable forêt submergée. Au-dessus il y a une puissance d'environ 3 mètres de sables et d’argiles, avec lignites, alternativement marins et fluviatiles. Dans cette assise on a recueilli les débris d’une faune tout à fait analogue à celle de Saint-Prest. Dans les deux endroits les cervidés abondent et sont très variés d’espèces. Il y a dans les deux localités, outre des bovidés, un cheval se rapprochant beaucoup de l 'Equus Stenonis, un grand castor, Y Hippopota-
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mus major , le Rhinocéros leptorhinus et l 'Elephas rneridionalis. On a cité en outre dans le forest-bed Y Elephas antiquus, animal un peu plus récent, dont il sera question ci-après. On a cité aussi l’ Elephas primigenius, le Cervus elaphus , ou cerf ordinaire, et le Cervus capreolus, ou chevreuil, qui appartiennent à une faune beaucoup plus récente. Ce mélange a tout lieu de nous surprendre, il est même contraire aux grandes lois de la distribution des animaux. En effet, la géographie zoologiquc nous montre que « chez les mammifères, comme chez les oiseaux et les reptiles, plus un animal est de grande taille, moins il y a d’espèces de son genre habitant la même région. Pour les extrêmes, tels que l’éléphant, le rhinocéros, l’hippopotame, le chameau, la girafe, l’autruche, le casoar, le crocodile, le boa, etc., il n’y en a qu’une seule espèce dans un pays donné (1). » Cela se conçoit très bien, c’est un fait nécessaire à l’équilibre de la nature. En effet, plus un animal est gros, plus il consomme; d’autre part, les espèces de même genre ayant à peu près les mêmes habitudes, la nourriture d’une région ne peut suffire à deux grosses espèces d’un même genre. Cette loi a dù exister aux époques géologiques comme de nos jours. En tout cas, certainement elle a existé à l’époque du forest-bed. Nous connaissons la llore de cette formation. M. llcer y a reconnu le sapin ( Picea excelsa), le pin commun ( Pinus sylvestris ), le pin des montagnes ( Pinus montâmes), l'if ( Taxas baccata ), le chêne, le bouleau, l’aune, le prunelier (Prunus spinosa ), le noisetier ( Corylus avcllana ), le Ceratophyllum demersum, le potamogéfon, le trèfle d’eau, le nénuphar jaune et le nénuphar blanc. Ce n’est certes pas une llore riche, capable de suffire aux besoins de trois espèces d’éléphants.
Comment donc ces trois espèces ont-elles été signalées?
(1) D’Archiac, Leçons sur la faune quaternaire, 1865, p. 69.
Y aurait-il eu fausses déterminations? Ce n’est pas probable, car les déterminations ont été faites par des savants du plus haut mérite, des paléontologues de premier ordre ! Il y a eu tout bonnement confusion, et cela se comprend facilement quand on connaît bien le gisement. Je vais le décrire d’après Lyell, MM. Gunn et Gaudry.
Les falaises, le long de la côte, présentent des escarpements qui varient de 15 à 90 mètres, et qui, en allant de haut en bas, sont formés de :
1. — Drift, alluvious quaternaires sablonneuses et caillouteuses; gisement normal de YElephas primigenius.
2. Uper boulder-clay, argiles supérieures à blocs; M. Gunn y a recueilli une dent d’Elephas primigenius.
3. — Stratified clays with sand and grave], argiles stratifiées avec sable et gravier.
4. — Thil ou boulder-clay inférieur, argiles A blocs venant du nord.
5. — Laminaled-beds, couches feuilletées d’argile, de sable et de lignite, fluvio-marines. On y a trouvé des débris de narvals et de morses, ainsi qu’une dent d 'Elephas antiquus roulée. Cette formation atteint jusqu’à 3 mètres de puissance.
g. — Forest-bed, couche à arbres que l’on découvre à marée basse sur 64 kilomètres de longueur. Vrai gisement de YElephas meri- < lionalis , du Rhinocéros leptorhinus, de V Hippopotamus major, etc.
7. Crag de Norwich qui se voit près de Cromer sous le forest-
bed. On a signalé dans ce crag YElephas meridionalis et le Mastoclon arvernensis .
Cette coupe, donnée d’après les géologues et les paléontologues les plus distingués, nous montre la faune se succédant dans l’ordre que l’on retrouve partout ailleurs. Si donc, il y a une anomalie dans les indications se rapportant au forest-bed, cela doit tenir cà quelque erreur; et la cause de cette erreur est facile à reconnaître.
En nous parlant de la forêt enfouie qui constitue le forest-bed, Lyell nous dit : « Quand la saison et l'état de
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la côle le permettent, elle se voit entre la haute et la basse mer. Dans ces dernières années, elle a été vue à bien des reprises en plusieurs endroits par M. Gunn, puis par M. Ixing, après les grandes tempêtes de l’automne de 1861. Pour que les troncs soient visibles, il faut que la violence des orages ait déblayé une quantité considérable de sable et de galets (1). » C’est au milieu des déblais de mer qu’on recueille les fossiles. Il n’est donc pas étonnant, il est même tout naturel qu’on rencontre là le mélange de fossiles propres au forest-bed, avec ceux de toutes les assises supérieures. HElephas primigenius du cl ri f t et de l’uper bouldcr-clay, habitant du sommet de la falaise, est venu rendre visite à son devancier, à son ancêtre de la base, VElephas meridionalis. Le forest-bed du Norfolk ne vient donc pas infirmer la loi de distribution des grandes espèces d’animaux, ni la loi de succession de nos trois principaux éléphants d'Europe.
£ 3. Eleplias antiquus. — A VElephas meridionalis a succédé VElephas antiquus (2), son très proche voisin , si proche voisin qu’on pourrait dire son descendant. En effet, l'éléphant antique n’est pour ainsi dire que l'atténuation de l’éléphant méridional; plus mince et plus élancé que son prédécesseur, il est moins gros et moins grand. Ses dents proportionnellement plus courbes et moins larges, se distinguent surtout par leurs lames, qui sont plus nombreuses et moins épaisses. Le cordon d’émail est moins large et plus régulièrement festonné.
L’ Elephas antiquus caractérise l’époque quaternaire la plus ancienne, le chelléen. On l’a trouvé assez abondamment et seul à la station typique de Chelles.
On le trouve déjà, à la fin du saintpresticn, associé à
(1) Lyell, l’Ancienneté de l’homme, trad. Cliaper, 2° éd., 1870, p. 234 et 236.
(2) PI. XV, fig. 88, du Musée préhistorique.
jyg archéologie préhistoriqle.
YElephas meridionalis, comme nous venons de le voir en Angleterre, dans le forcst-bed, comme on peut le constater sur plusieurs points de l’Italie.
Vers la fin de l’époque chelléenne, on le trouve aussi associé à son successeur, YElephas primigenius. Ces enchevêtrements de faune au commencement et à la fin des époques se remarquent toujours. Ils proviennent de ce qu’il n’y a jamais eu des extinctions subites et des apparitions spontanées en nombre. Les espèces ont disparu peu à peu, et c’est très lentement que les espèces nouvelles se sont multipliées et ont étendu l’aire de leur habitat. Les nouveaux venus ont gagné du terrain en chassant les anciens occupants. Tout naturellement, pendant ces longues périodes de luttes, il a du y avoir non seulement contact, mais encore des fluctuations, c’est ce qui fait qu'il y a des mélanges dans les débris laissés par les diverses espèces. Ces mélanges, au commencement et à la fin des époques, n’empêchent pas les espèces d’être caractéristiques pendant la période de leur grand développement où elles se montrent seules et parfaitement indépendantes.
Il y a une autre grande cause de mélange contre laquelle nous devons fortement nous prémunir, surtout quand il s’agit du quaternaire. C’est le remaniement. Les fossiles chelléens proviennent en majeure partie des alluvions. Or, rien n’est plus facile, rien n’est plus commun, je dirai même rien n’est plus habituel que la présence d'objets remaniés dans les alluvions. Les alluvions préglaciaires de Lyon et des environs contiennent des Nassa Michaudi et des Dendrophyllia Collongeom, coquille et polypier fossiles lielvétieus, de la mollasse supérieure, en si grande quantité et si bien conservés, que des géologues distingués ont longtemps hésité à ranger ces alluvions dans le quaternaire. A Paris, M. Roboux a recueilli au milieu des alluvions quaternaires, associés aux ossements fossiles de 1 époque, des
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ossements de halithérium, qui sont d’autant plus certainement très antérieurs, que ce genre desirénoïde s’est éteint à la fin du tertiaire, et que le quaternaire parisien ne renferme pas de vertébrés marins. On peut aussi, dans les alluvions quaternaires de Paris et des environs, faire de véritables collections de bois fossiles et de coquilles marines provenant de tous les terrains tertiaires du bassin parisien. Ces remaniements dans les alluvions sont donc la cause la plus fréquente du mélange des Elephas antirjuus et primigenius, des silex types chelléens et types moustériens, en un mot, des faunes et des industries des deux époques.
Pour bien étudier la distribution et le groupement des espèces dans les diverses faunes, il faut rechercher avec soin les faunes pures de tout mélange. Elles seules peuvent nous fournir des documents sérieux. Ce sont elles, quel qu’en soit le petit nombre, qui doivent servir à spécialiser et caractériser les faunes de chaque époque. Abandonner cette règle, c’est se jeter dans la confusion et l’erreur.
L 'Elephas antiquus est commun en Italie, depuis le sud, la Sicile, oti il a été signalé dans plusieurs localités, jusque dans le nord, province d’Asti, en Piémont. 11 est abondant aux environs de Rome et dans le val d’Arno. Ou le retrouve en Espagne, jusque dans le midi, puisqu’il a été recueilli à Gibraltar.
En France il est disséminé un peu partout. Dans les alluvions quaternaires on peut l’indiquer de Saint-Acheul, vallée de la Somme ; de Chelles, vallée de la Marne ; de la rue Daumesnil et de Grenelle, à Paris, de Monlrcuii, de Levallois-Perret et du Pccq, près de Paris, vallée de la Seine.
En Angleterre nous l’avons vu partant du forest-bod, se maintenir dans le laminatcd-bed, et il se montre jusque
dans le drift. Mais les alluvions quaternaires d’Angleterre, qui sont en général moins anciennes que les françaises, puisqu’elles recouvrent le boulder-clay, sont aussi moins riches en débris de l 'Elephas antiquus. M. John Evans, qui, dans son excellent livre : Des âges de Ici pierre en Grande-Bretagne, donne une longue nomenclature des gisements du drift anglais, pourtant n’en cite qu’un seul avec Y Elephas antiquus. Justement celui-là n’est pas superposé au boulder-clay. C’est à Biddenham, dans la x allée de l’Ouse (1). Le drift y repose directement sur le cornbrast, terrain secondaire. On a aussi trouve 1 antiquus dans les alluvions quaternaires de la vallée de la Tamise, mais là le boulder-clay n’a pas pénétré.
En Suisse, de belles dents d 'Elephas antiquus ont été recueillies à la base du lignite de Dürnten, canton de Zurich. Le gisement, parfaitement constaté, est des plus importants, à cause de ses rapports avec les dépôts glaciaires. 11 est incontestablement antérieur à la grande extension des glaciers alpins. En effet, les boues glaciaires à cailloux irréguliers, polis et striés, et les blocs erratiques anguleux se développent puissamment au-dessus de la formation qui contient le lignite. Il suffit d’ouvrir les yeux pour voir, aussi cette observation n’a soulevé aucune contestation. 11 n’en est pas de même de la question de savoir s il y a eu des phénomènes glaciaires antérieurs au lignite.
Le combustible repose sur des argiles d un gris clair, vrai blanc-fond des bassins d’eau douce, lacs et marais ; ces argiles empâtent très fréquemment des cailloux roulés. M. Charles Grad, qui les a examinés, dit formellement : « Je n’y ai pas remarqué de stries glaciaires (2). »
(1) Evans, les Ages de la pierre en Grande-Bretagne, 1S7S, p. S30.
(2) C. Grad, Recherches sur des charbons feuilletés interglaciaires, 1877, p . 4.
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Pourtant M. Ilcer déclare qu’à Unterwetzikon « les cailloux roulés reparaissent au-dessous de l’argile, cL avec eux des blocs calcaires striés (1). » M. Heer est un trop bon observateur et connaît trop bien les glaciers pour que son observation puisse être mise en doute. Seulement on peut se demander s’il n’y a pas des causes de mélange? Eh bien, il y en a deux à signaler. La première est actuelle. Le sol a été étudié au moyen de puits qui traversaient tout d’abord une puissante assise de terrain glaciaire. Des éléments de ce terrain ne se sont-ils pas glissés accidentellement dans les portions extraites du fond? Il ne s’agissait point de recherches scientifiques, mais de recherches industrielles qui n’avaient pas à se préoccuper de ce résultat.
La seconde cause est ancienne. Il y a eu des mouvements de terrain et des bouleversements géologiques depuis le dépôt du lignite. Pour l'établir, il inc suffira de citer M. Charles Grad : «Cette formation est assez tourmentée. J’ai trouvé les couches exploitées d’une part à 10 mètres, de l’autre à 4 mètres de profondeur. Dans l’ensemble, elles paraissent relevées du côté de la montagne. Sur un point des galeries, un filon de gravier traverse obliquement le charbon. Sur un autre l’argile y entre sous forme de coin. Sur d’autres encore, le dépôt carbonifère remplit des poches dans le gravier ou l’argile, ou bien il se redresse verticalement, recouvert seulement à la surface du sol d’un peu de terre végétale. Ces accidents dénotent des glissements survenus après la formation du charbon (2). » Ces glissements, qui sont dus certainement à la pression du glacier supérieur, peuvent bien avoir introduit sur certains points des éléments glaciaires sous les lignites. C’est très probablement ce qui est arrivé.
(1) Ü. IIeer, le Monde primitif de la Suisse, 1872, p. 507.
(2) C. Grad, Recherche s sur les charbons feuilletés interglaciaires de la Suisse, 1877, p. 3.
M. L. Rütimeyer a signalé (1) dans les lignites préglaciaires de Wetzikon, canton de Zurich, un groupe de petites branches de conifères, pins ou sapins, avec les bouts taillés en pointe, paraissant nattées ensemble. Comme il n’y a pas trace de denLs de rongeurs, ce serait un travail humain prouvant qu’en Suisse, comme en France, l’homme a été le contemporain de VElephos antiquus.
§ 4. Elephas inlermeclius et E. armeniacus. — Les
dents de l’ Elephas antiquus (2) varient beaucoup. Lorsqu’on en examine de grandes séries, on reconnaît qu’elles forment une chaîne continue qui, partant du type bien caractérisé, remonte, d’une part, jusqu’à VE. meridionalis et descend, de l’autre, jusqu’à VE. primigenius. Comme l’espace entre l’ antiquus et le primigenius est beaucoup plus grand qu’entre Y antiquus et le meridionalis, les amateurs d’espèces ont fait plusieurs coupures dans la chaîne descendante. C’est ainsi que Jourdan, de Lyon, a créé un Elephas intermedius qui n’est qu'une variété, tout au plus une race, de Y antiquus, et qui, du reste, se rencontre dans les mêmes conditions de gisement.
Falconer, d’après trois dents provenant du village de Sharvun, près d’Erzerum, a aussi fait, sous le nom Elephas armeniacus , une coupure qui doit être ramenée, comme simple variété, à Y antiquus . Cette variété, qui a été signalée en Italie et a été créée sur des dents venant d’Arménie, est une véritable transition entre Y antiquus lx\>e et Y Elephas inclicus, éléphant actuel d’Asie. Tout ce groupe appartient à la section des élasmodontes.
Une autre espèce quaternaire de la même section, Y Elephas melitensis de Falconer, est un exemple bien cuti) L. Rütimeyer, Spuren des Menschenans interg laciæren Ablagerungen in der Schweiz, 1875, figures.
(2) Musée préhistorique, pl. XV, fig. 87 à 89.
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rieux et bien concluant de l’influence des milieux et de la transformation des espèces. A l’époque pliocène, Malte a été réunie à la Sicile, ce qui a permis à la faune de la grande île de pénétrer dans la petite. Puis, séparée de la mère patrie, la petite île n’a plus offert aux éléphants qui l’habitaient qu'une région fort étroite, et par conséquent des ressources nutritives très restreintes. Sous cette influence , les individus de moindre taille, et par suite de moindres besoins, se sont trouvés dans les meilleures conditions; ils ont fait souche et, grâce à la sélection, il s’est formé dans bile de Malte une série de races d’éléphants de plus en plus petites. M. A. Leitli Adams les a divisées en trois principales :
L’ Elephas mnaidriensis , le plus grand, haut de 2m,10 à 2m,15, intermédiaire par sa dentition entre Y antiquus et le meridionalis ;
L ' E . melitensis , atteignant lm,50, du môme groupe que le précédent; intermédiaire, comme développement du corps, entre le tapir et le petit rhinocéros de Java;
Enfin l’ E . Falconen, le dernier degré de l’échelle, n’ayant que 90 centimètres de haut. Pourrait bien n’être que des jeunes individus des types précédents? C’est ainsi que des dents de tout jeunes antiquus et même primujenius, prises pour des dents de melitensis adultes, ont fait citer cette espèce à Rome et à Paris.
L’affinité avec le meridionalis, éléphant pliocène, par conséquent vivant sous une température très douce, d’une part, et de l’autre, les relations avec l’éléphant actuel de l’Inde, montrent que Y Elephas antiquus était un animal qui, pour vivre et se développer, demandait un climat fort tempéré, même assez chaud.
$ 5. Elephas priscus ou africanus. — La question de la température est tranchée d’une manière encore plus nette par la présence, dans le quaternaire, de Y Elephas
africanus ou éléphant d’Afrique actuel. D’après Edouard Lartet, c’est à cette espèce que se rapportent les débris découverts à San-Isidro, près de Madrid, avec des instruments chelléens en silex. Elle remonte encore bien plus au nord. L’éléphant d’Afrique a été trouvé dans la plaine de Sarliève, en Auvergne, dans les alluvions quaternaires de Paris, et même en Allemagne, sur les bords du Rhin, à Wittemberg (Prusse), à Eichstedt (Bavière), etc. C’est lui qui a été décrit par Goldfuss sous le nom d ' Elephas prisais , loxodonte parfaitement caractérisé.
Mais il existe des loxodontes incomplets sous le nom d 'Elephas africanus. MM. Gemellaro et Anca ont décrit des dents d’un éléphant fossile de Sicile, et M. Anca une dent de Rome. 'Ces dents n’appartiennent pas au type parfaitdel’A’. africanus. Elles ne sont qu’un acheminement de VE. antiquus à cette forme ou espèce. C’est un intermédiaire, nouvelle preuve de la liaison de tous ces animaux entre eux, confirmation du transformisme.
§ 6. Eléphants quaternaires de 1 Amérique et de l’Inde. — Nous avons vu précédemment, page 186, que pendant le quaternaire l’Amérique, comme l’Afrique, s’est trouvée réunie à l’Europe. Cette réunion devait exister à l’époque quaternaire. En effet, des instruments chelléens ont été recueillis dans le drift américain. En outre, dans le Canada, à Hamilton, par exemple, on a rencontré des débris d’un éléphant nommé Elephas Jacksoni , qui n’est autre que V Elephas antiquus , caractéristique de l’époque chclléenne. L’ Elephas Columbi , du Texas, de l’Alabama, du Mexique et autres régions entre le 20e et le 32° degré de latitude, est une forme intermédiaire entre l 'antiquus et l 'indiens, qui vient confirmer les conclusions tirées du Jacksoni.
Celte soudure de l’Amérique du Nord et de l’Europe a dû exister déjà avant le quaternaire, car on trouve en Amé-
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rique des mastodontes, genre éteint chez nous avant la fin du pliocène. Ce genre parait même s’être maintenu dans le nouveau continent beaucoup plus tard qu’en Europe. En effet, on a signalé une espèce de mastodonte, le Mastoclon giganleum de Cuvier, dans le quaternaire de l’Ohio, de la Caroline du Sud, de la Nouvelle-Angleterre, etc., avec les éléphants. C’est donc dans ces parages que ce genre est allé s’éteindre. La soudure a dû se maintenir pendant l’époque mouslériennc, car on a aussi recueilli en Amérique des débris qui se rapportent exactement à Y Elephas primigenius , dont je parlerai ci-après.
Les instruments chelléens indiqués dans l'Inde se trouvent aussi associés à des ossements d’éléphants dans les alluvions anciennes de Narbana et de Gadarwara. Ce sont Y Elephas insignis , et surtout Y E . namaclicus , que l’on dit assez voisin de l’éléphant actuel du pays. Malheureusement je ne les connais pas assez pour pouvoir discuter la question. A ces éléphants sont associés : un rhinocéros, deux hippopotames, un cheval, deux bœufs, un cerf, un ours. Comme groupement de genres, cette faune a une analogie frappante avec la faune chclléenne d’Europe. Quant aux espèces, elles paraissent presque toutes éteintes, et diffèrent assez notablement des espèces vivantes du pays.
^ 7. Kliiuoceros Merckii. — Le Rhinocéros Merckii est le compagnon de Y Elephas antiquus dans le chelléen ou quaternaire inférieur de l’ouest de l'Europe. 11 appartient à un groupe d’espèces ou de races qui se développent dans le pliocène. Les espèces ou races ont tellement d'affinités entre elles, qu’il est bien difficile de les séparer et de les définir nettement. En tout cas, cette parenté et ce groupement prouvent que le R. Merckii est un animal de climat très doux, plutôt chaud, comme scs très proches voisins du pliocène.
Le groupe se compose, outre le Merckii , des Rhino-
ceros hemitoechus, leptorhinus , megarhinus et etruscus.
Le R. etruscus, de Falconer, est spécial au pliocène ; c’est lui qui accompagne l 'Elephas meridionalis , à Saint- Prest. On peut l’admettre comme espèce distincte; pourtant il a tellement d’affinités avec le Merckii, que ce dernier semble n’en être qu’une variété ou simple race, qui a pris du développement et de l’ampleur.
Le R. hemitoechus, également de Falconer, n’est qu’un synonyme du Merckii des Allemands. Comme ce dernier nom est le plus ancien, c’est celui que l’on doit conserver.
Le R. leptorhinus, de Cuvier, renferme des formes un peu différentes. Falconer y a fait un triage et a appliqué le nom à des débris quaternaires d’Italie : environs de Rome, val de Chiana, près d’Arezzo, Monte-Tignoso, près de Livourne, et à ceux de Nice, Alpes-Maritimes. Ce sont des Merckii. Le R. leptorhinus doit donc être considéré comme synonyme de cette dernière espèce.
Le R. megarhinus , de de Cbristol, n'est autre que le leptorhinus, et par conséquent le Merckii.
Il ne reste donc que deux formes distinctes : l'une le Rhinocéros etruscus, propre au pliocène ; l’autre le Rhinocéros Merckii, de Kaup et Jæger, qui a reçu divers noms, et qui est spécial au chelléen, quaternaire inférieur.
L’association de Y Elephas antiquus et du Rhinocéros Merckii, très fréquente dans le chelléen, s’est rencontrée entre autres dans la grotte de Grimaldi, près Yintimille (Italie) ; dans les alluvions des bas niveaux, à Levallois- Perret et à Grenelle, ainsi que dans les alluvions des hauts niveaux, à Montreuil, environs de Paris, ce qui montre que ces niveaux n’ont rien à voir avec la chronologie géologique; dans les lignites de Dürnten (Suisse); dans le forestbed (Norfolk), le drift de Biddenham (Bedfordshire), les alluvions fluviatiles de Gray’s Thurrock (Essex), et dans
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!e Long-Hole, grotte de la péninsule de Gower (Glamorganshirc), Angleterre.
§ 8. Hippopotame. — Déjà dans le pliocène s’est développé un hippopotame très voisin de VHippopotamus amphibius, qui vit actuellement dans le centre de l’Afrique, et qui naguère descendait jusque sur les côtes de la Méditerranée par la vallée du Nil. Seulement il atteignait des proportions beaucoup plus grandes, aussi Cuvier l'a-t-il nommé Hippopotamus major. Le val d’Arno en fournit de magnifiques spécimens. C’est lui qui a été recueilli à Saint-Prest avec YElephas meridionalis et le Rhinocéros etruscus , association qui caractérise le saintprestien.
Le chelléen renferme aussi des débris d’hippopotames; mais ils ont diminué de taille. M. Gaudry ne trouve pas de différence entre les ossements chcllécns d’hippopotames et ceux de Y Hippopotamus amphibius de nos jours.
Ces ossements sont très disséminés dans les alluvions quaternaires de France, mais généralement très peu abondants. M. Rivière a recueilli cet animal dans la grotte de Grimaldi (Italie), sur les frontières des Alpes-Maritimes, associé à YElephas antiquus et au Rhinocéros Merckii. La même association s’observe aux environs de Paris, dans les alluvions des hauts niveaux de Montreuil et dans celles des bas niveaux de Levallois-Perret et de Grenelle.
On retrouve aussi Y Hippopotamus amphibius, en Angleterre, dans le forest-bed du Norfolk, et dans le drift. A Biddenham, comme à Grimaldi, comme à Paris, il est associé à Y Elephas antiquus et au Rhinocéros Merckii. A Saint-Achcul, dans la vallée de la Somme, on a retrouvé l’hippopotame et Y Elephas antiquus. A Acton, dans la vallée de la Tamise, on a recueilli l’hippopotame et Le Rhinocéros Merckii. C’est là l’association normale et régulière. Pourtant lTiippopotame semble avoir disparu d’Angleterre et de France un peu plus tard que ses deux
compagnons. On le rencontre parfois tout seul mêlé à F Elephas primigenius et au Rhinocéros tichorhinus , animaux caractéristiques de l’époque moustérienne, quater- ‘ naire moyen.
Nous connaissons les mœurs de Y Bippopotamus amphihius. C’est un animal qui craint le froid, qui a besoin d’un climat doux. 11 a l’habitude de se plonger fréquemment et longuement dans l’eau; c’est de là que lui vient le nom à' amphibius. Cette habitude est telle, qu’en captivité on est obligé de lui faire un bassin, aussi bien dans sa loge fermée que dans son parc ouvert, car il se baigne en toute saison. L’hippopotame amphibie ne peut donc vivre dans un pays où l’eau gèle fortement. Sa présence dans le clielléen montre que, pendant cette époque, non seulement le climat était chaud comme moyenne, mais qu’il n’y avait pas de grands froids d’hiver capables de couvrir l’eau d’une épaisse couche de glace.
La distribution de l’hippopotame en Europe, pendant le quaternaire, vient pleinement confirmer ces déductions. L’hippopotame ne paraît pas avoir habité l’Allemagne. Il n’a pas même été signalé à Canstadt, qui, comme nous le verrons quand il s’agira des coquilles et des plantes, jouissait pourtant d’un climat fort doux. Il remonte, il est vrai, jusqu’au sud de l’Angleterre, mais sans y être abondant. Il en est de même en France. Pour le trouver fort répandu, il faut aller plus au sud en Italie. En effet, 1 Italie paraît être la région de prédilection de l’hippopotame fossile. On y trouve en abondance trois formes ou races distinctes :
Ilippopotamus major , dans le pliocène.
Bippopotamus amphibius, dans le quaternaire.
Bippopotamus Pentlancli, de Hermann de Meyer, appartenant également au quaternaire. Cette dernière forme ou espèce, plus petite que Y amphibius, est très abondante en Sicile. Le principal gisement et le premier signalé est
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celui de la grotte de San Ciro, près de Palerme. Les ossements y sont si nombreux, qu’en 1829 on eut l’idée de les exploiter pour les raffineries de sucre. Il en fut extrait 400 quintaux ; de Christol, en ayant examiné 30, y recueillit trois cents astragales. L’ensemble devait donc renfermer environ quatre mille astragales, soit les dépouilles de deux mille individus. Ces hippopotames étaient associés à VElcp/ias antiquus , ainsi qu’à des ossements de cochon, de bœuf, de cerf, d’ours, de canidés, et d’un gros félin. D’autres grottes, entre autres celles de Maccagnone, de Montc- Gallo et de Monte San Fratcllo, contiennent aussi des débris d’hippopotames. C’est probablement la découverte de ces amas d’ossements d’hippopotames qui a suggéré aux anciens l’idée de l'épisode mythologique des Titans ou géants ensevelis sous les rochers qu’ils entassaient pour escalader le ciel. Maintenant leur élude sérieuse sert à détruire les dernières croyances au ciel mythologique et théologique.
La diminution de taille de Y Hippopotamus Pentlanclt n’est-ellc pas, comme pour VElephas inelïtensis, le résultat de 1 habitat restreint? Les hippopotames se sont trouvés en grand nombre enfermés dans une île, une sélection s’est faite qui en a réduit la taille. Ce qui confirmerait celle hypothèse, c'est que le même phénomène s’est produit dans les autres îles de la Méditerranée. Ainsi V II ippopolamus Pentlandi a été retrouvé à Malte et à Candie. Sur le continent, la petite forme est l’exception, la grande la règle; en Sicile l’inverse a lieu, la grande forme devient l'exception, et la petite prend grandement le dessus cl constitue une race ou espèce distincte.
§ 9. Carnassiers. Machæroiîus, — Les carnassiers, assez nombreux à l’époque chcllécnnc, n’oflrent rien de bien caractéristique. Il y avait de grands félins, comme le lion et le tigre, qui, au premier abord, semblent
indiquer un climat chaud. 11 n’en est pourtant rien, ces animaux pouvant supporter une certaine rigueur de température. Ils se sont maintenus en Europe pendant l’extension des glaciers. On les trouve même à l’époque magdalénienne, plus froide encore. Nous nous en occuperons en étudiant le quaternaire moyen ou époque moustérienne.
Il en sera de même de l’hyène, dont le cas est tout à fait analogue et qui probablement a disparu de nos contrées plus tard encore que les grands félins.
Un carnassier fort répandu à l’époque chelléenne était V Ursus spelæus ou grand ours des cavernes. C’est lui qu’a choisi Edouard Lartet pour caractériser sa première époque quaternaire, qu’il a appelée Epoque de l’ours des cavernes, mais l’ Ursus spelæus s’est maintenu très abondant à l’époque moustérienne. Nous nous occuperons de lui en traitant de la faune de cette époque, afin de jeter un coup d’œil d’ensemble sur tous les ours quaternaires, qui sont jusqu’à présent assez embrouillés.
Il ne nous reste donc à parler ici, en fait de carnassiers éteints ou émigrés, que d’un animal de forme tertiaire, dont les derniers produits sont venus s’éteindre au commencement du quaternaire. Il s agit du I\î achærodus latulens d’Owen. Le genre des machaérodus appartient aux félins. U est caractérisé par de grandes canines supérieures, tranchantes et cultriformes , qui dépassent de beaucoup les autres dents. Les machaérodus avaient ainsi une mâchoire armée de poignards, avec lesquels ils pouvaient couper et tailler le cuir le plus épais des pachydermes dont ils faisaient leur proie. Ce genre, qui a commencé avec le miocène inférieur, d’après M. Pomel, est venu s’éteindre à la base du quaternaire.
Le Machærodus latidens est très rare. Les échantillons types, sur lesquels M. Owen a établi 1 espèce, ont été recueillis, en 1832, par Mac Enery, dans la caverne de
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Kent, près Torquay (Devonshire). Depuis, des fouilles fort importantes ont été faites dans cette caverne. MM. Boyd Dawkins et W.-A. Sandford ont examiné avec soin plus de quatre mille ossements en provenant, et n’ont pas retrouvé un seul échantillon de machaérodus. En France, le Machærodus latidens a été signalé dans une couche de sable et cailloux de la grotte de Baume-les-Messieurs (Jura), et dans des alluvions quaternaires du Puy (Haute- Loire). En Italie il a été indiqué par M. Issel, dans un gisement quaternaire du col de Chiappara, près Rocchetta Cairo, versant nord de 1 Apennin Ligure, et recueilli dans les grottes des environs de Syracuse, Grotta Santa et Mandia dei Gappuccini, associé aux hippopotames. C’est tout ce qu’on en connaît.
§ 10. Chevreuil. — La faune chelléenne renferme encore divers mammifères appartenant à d’autres familles, surtout des ruminants, mais ils n’offrent rien de particulier. Pourtant nous allons nous occuper d’un de ces derniers, le chevreuil ou Cervus capreolus. Cette espèce, qui est, encore très répandue dans le monde vivant, existait déjà à l’époque chelléenne. Elle peut nous fournir de précieux renseignements sur la température qu’il faisait alors.
Dans le gisement de Chelles, le chevreuil s’est rencontré associé à VElephas untiquus. Ils sont aussi signalés tous les deux à Montreuil, près Paris. On les signale également tous les deux dans le forest-bed du Norfolk et dans la grotte de Grimaldi. Mais les débris de chevreuil sont très rares et tout à fait exceptionnels dans les alluvions et cavernes quaternaires de France et d’Angleterre. Ils manquent même complètement dans tous les gisements, sans mélange, du quaternaire moyen ou moustérien de ces deux pays. Au contraire, dans les régions plus chaudes, comme en Italie, on les retrouve à peu près partout. Le chevreuil a été cité de la grotte de Zoppega, près San-Bonifazio de
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Vérone ; dans la brèche ossifère de Santa-Teresa, golfe de la Spezia ; dans les cavernes des Monti Pisani, nord de la Toscane, etc. Il résulte de ces observations que le chevreuil existait, en Angleterre et en France, pendant l’époque chelléenne et qu’il a émigré de ces pays pendant l’époque moustérienne. En Italie, au contraire, il s est maintenu pendant tout le quateinane.
Or, nous savons que le chevreuil est un animal essentiellement des régions à température modérée. Il craint tout à la fois le grand froid et le grand chaud. Nous le voyons maintenant occuper toute la zone centrale de l’Europe et pénétrer en Asie dans les parties tempérées. Il n’existe pas dans le Nord, les hivers sont trop froids. Il ne traverse pas la Méditerranée, les étés seraient trop chauds. Dans sa zone d’habitation, toutes les fois qu’il le peut, il recherche une température moyenne. Ainsi, si le pays est accidenté, il descend dans les plaines l’hiver et monte sur les hauteurs l’été. Sa présence dans le chelléen prouve qu’a cette époque la température était douce sans chaleurs trop vives. Son absence dans le moustérien montre que la température s’était suffisamment refroidie pour le faire enuo-rer. Il est revenu ensuite quand la température s’est de nouveau adoucie dans nos régions. On le rencontre très fréquemment dans les tourbières postquaternaires. ^
£ 11. Coquilles terrestres et d’eau douce. — L’étude des mollusques terrestres et d’eau douce nous montre que pendant le quaternaire la température s’est fortement refroidie. f .
Le chelléen et même le commencement du moustérien
d’Angleterre renferment des coquilles d’eau douce qui ne vivent plus dans le pays. Pour les retrouver, il faut aller plus au sud. Ce sont :
Unio rhomboïdeus ou liltoralis, suivant les auteurs, recueillis dans les graviers de Barnwell, vallée du Gain, af-
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iliicnt de 1 Ouse, avec les deux espèces suivantes. Il se trouve vivant dans presque toute la France, mais surtout dans le Centre et le Midi. Pourtant Picard, dans son Catalogue des coquilles terrestres et fluviatiles de la Somme, ne le cite pas de ce département. On le recueille dans les vallées de la Seine, de 1 Oise et delà Marne. Cette espèce craint les eaux tioides. Lllc n existe pas en Suisse. En Savoie, ainsi que dans le Dauphiné, elle manque dans tous les cours d’eau descendant des Alpes.
Hydrobia ou Bythinia marginata , graviers de Barmvell ; Biddenham, près de Bedford, vallée de l’Ouse ; drift du petit vallon de Ilackncy, au nord-est de Londres, à peu de distance de S h acklewel 1 . Cette petite coquille a aussi été r e — cueillie, en certaine abondance, dans les alluvions quaternaires des environs de Paris. Pour la retrouver vivante, il faut descendre jusque dans la France centrale, l’Aveyron et le Jura ; elle se multiplie vers le sud-est, de la Haute-Garonne au Var.
Corbicula fluminalis, Cyrena fluminalis ou consobrina, gi ai ici s de Bai nwell , petit vallon de Hackncy, avec l’espèce précédente; vallée de la Tamise à Gray’s Thurrock, Ilford, Erith et Crayford ; environs de Salisbury. Pour retrouver vivante cette charmante petite bivalve, il faut aller jusqu’à l’extrémité orientale du bassin méditerranéen, en Egypte et en Syrie.
La Corbicula fluminalis a aussi été signalée en France dans les alluvions chelléennes de Menchecourt, près d’Abbeville (Somme). Ces alluvions m’ont donné une preuve très évidente de la diminution de la température pendant le quaternaire. J’y ai recueilli à divers niveaux des Ilelix cirbustorwn. Cette coquille terrestre se modifie très sensiblement d’après les changements de température. Dans une région chaude elle prend un grand développement et s’aplatit. Dans une région froide elle diminue de volume et devient
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globuleuse. Dans le premier cas la bouche s’élargit, dans îe second elle se rétrécit. En Dauphiné, en Suisse et surtout en Savoie, j’ai pu suivre, en partant des plaines chaudes et m’élevant sur les montagnes froides, tous les degrés de transformation de cette espèce. Eh bien, à Menchecourt dans les assises inférieures, certainement chelléennes, qui ont donné la Corbicula fluminalis , j’ai rencontré de très grands individus de Y Hélix arbustorum, avec tous les caractères de la variété des pays chauds. Plus haut j’ai ramassé la variété des régions froides, petits individus globuleux à bouche étroite.
Le Cyclostoma elegans est aussi une coquille terrestre qui varie beaucoup de taille et de développement des ornements suivant le degré de température. Eh bien, dans les assises chelléennes de Menchecourt, j’ai recueilli des cyclostomes élégants, plus gros et plus profondément ciselés que les individus qui vivent encore aux environs d Abbeville. Il faisait donc plus chaud cà l’époque chelléenne que de nos jours. Les mollusques terrestres et d'eau douce viennent ainsi pleinement confirmer les déductions tirées de l’examen des mammifères. L'étude de la flore permet d’aller encore plus loin.