CHAPITRE Xill
M0USTÉR1EN. — HOMME.
$ 1 . Crâne d’Engis. — Les ossements humains qui proviennent [d une manière certaine de gisements moustériens font à peu près défaut. L'homme de cette époque devait en majeure partie appartenir à la race de Néanderthaï. Aussi, très probablement, une portion des débris décrits dans notre chapitre VIII, p. 232, doivent-ils être reportés au moustérien.
Esper, en 1774, lit mention d’ossements humains découverts par lui dans la caverne de Gaylenreuth, en Franconie, associés'au grand ours des cavernes, à l’ours gris
et au glouton. Mais ces os humains ne furent pas étudiés suffisamment, et surtout leur mode de gisement n’a pas été constaté avec assez de soin.
11 en est de même des débris humains que Buckland annonça, en 1823, avoir été trouvés, dans la grotte de Kirkdale (Yorkshire), mêlés à des restes d'ours des cavernes, de mammouth, de tichorhinus et surtout d’hyène.
Dix ans plus tard, en 1833, Schmerling publia un fait analogue observé d'une manière plus précise dans les grottes d’Engis, province de Liège (Belgique). Ces grottes, au nombre de deux, sont situées dans une colline calcaire très escarpée.
La première, large de 5 mètres, haute de 6 a 1 entrée, mesure 17 mètres de profondeur. Le dépota ossements atteignait 2 mètres d’épaisseur sur le devant de la grotte et allait en diminuant vers le fond. 11 a fourni une dent incisive, une vertèbre dorsale et une phalange d’homme, accompagnées de silex taillés en forme triangulaire, le tout mêlé à des débris d ours, d hyène, de cheval et de ruminants.
La seconde grotte, très voisine, mais à un niveau un peu plus bas, a son entrée haute de o mètres et large de 4, regardant le nord comme celle de la précédente. Cette grotte se compose d’une première chambre longue de 12 mètres ; c’est la principale. 11 y a en outre une autre petite chambre et divers couloirs. Le dépôt ossifère atteint 2m,o0 vers l’entrée. Il se compose en général d’une terre très sèche mêlée de pierres arrondies et anguleuses. Pourtant, dans la chambre principale, vers une galerie qui est dans le fond, le dépôt est cimenté par des infiltrations stalagmitiqucs et forme brèche osseuse. C’est sous cette brèche, large de I mètre cl épaisse de lm,50, fortement adhérente à la paroi, qu’a été trouvé le crâne humain connu dans le monde savant sous le nom dccru/n? d Engis
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Il était entouré (le débris de rhinocéros, de cheval, d’hyène et d’ours, dans une terre n’indiquant aucun dérangement. La brèche osseuse superposée, composée de restes de petits animaux, contenait une dent de rhinocéros et quelquesunes de cheval et de ruminants. Il est bon de noter aussi qu’il ne se forme plus actuellement de dépôt slalagmitique en ce point.
Un autre crâne humain, d’un jeune individu, se trouvait sur le fond de cette grotte à côté d’une dent de mammouth. Il est tombé en morceaux quand on a voulu le retirer. Schmerling signale encore des dents détachées, quelques fragments de crâne, deux vertèbres, une clavicule, deux fragments de radius, un fragment de cubitus, quelques os du métacarpe, une demi-douzaine de métatarsiens, trois phalanges de la main et une du pied, le tout appartenant au moins à trois individus.
Comme décomposition, altérations, colorations et poids, les os humains sont semblables à ceux des autres animaux. Sont-ils contemporains? Toutes les considérations exposées par Schmerling semblent l’indiquer, et l’on ne parait pas en avoir douté jusqu’à présent. Le fait pourtant ne me semble pas prouvé.
L’homme des temps géologiques n’enterrait pas ses morts. Les ossements humains sonLdonc très rares eL fort disséminés dans les gisements quaternaires. Les grottes n en contiennent que très exceptionnellement. Telle est la loi générale déduite de fort nombreuses observations. Eh bien, les deux grottes d’Engis font exception à celte loi.
La brèche osseuse qui recouvrable crâne avait une composition toute particulière. Elle était constituée d’un amas de pelitsossemenls exactemcntcomme les dépôts récents qui se forment dans certaines grottes servant d’abris aux animaux carnassiers de petite taille. Des accumulations de ce genre ont été observées dans la partie supérieure de la
grotte de Bize, du Chaffaud, etc. C’est par exception qu’elle contenait quelques dents de cheval et de ruminants, ainsi qu’une dent de rhinocéros. Ces dents ont très bien pu être remaniées par le piétinement et le fouissement des animaux sauvages. L’extraction de ces dents de la terre sèche ossifère était des plus faciles.
Schmerling ne s’est pas assez tenu en garde contre ces remaniements. C’est ainsi qu’il figure dans son allas des ossements de poulet et des coquilles d 'Hélix pomatia , comme trouvés avec les débris de mammouth et de rhinocéros, quand on sait que ces deux espèces n’ont apparu dans nos contrées que dans les temps actuels, et le poulet même dans les temps historiques.
Il y a plus, Schmerling décrit et figure deux dents de lamna fossiles, apportées par l’homme comme parure, et un poinçon en os très bien fait, qui certainement, ni les unes ni l’autre, ne sont moustériens. Ils se rapportent au contraire très bien aux formes et habitudes rohenhausiennes.
Enfin, l’accès difficile des deux grottes est justement un caractère très fréquent des grottes sépulcrales.
Les deux grottes d’Engis forment un seul et même tout avec la grotte d’Engihoul qui se trouve vis-à-vis, sur la rive opposée de la Meuse. Or, celte dernière, moins grande et surtout moins haute que la grotte au crâne d'Engis, a fourni pourtant encore plus d’ossements humains. Schmerling, pour ce qui concerne la tète, ne cite que 2 fragments de crâne, 1 fragment de mâchoire inférieure et 5 dents. Mais en fait d’os entiers ou fragmentés, il mentionne des clavicules, 1 omoplate, plusieurs vertèbres, plusieurs côtes, 2 bassins, 3 humérus, 3 cubitus, 3 radius, plusieurs os du carpe et du métacarpe, des phalanges des mains,
2 fémurs, 1 tibia, plusieurs péronés, quelques rotules,
3 calcanéums, 5 astragales, 2 os naviculaires, quelques
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cunéiformes, plusieurs os du métatarse et des phalanges du pied des trois rangées. Ces os se rapportent à trois individus. Cette abondance d’ossements humains représentant toutes les parties du squelette ne peut provenir que d’une sépulture. En effet, d’une part, la grotte était trop surbaissée pour être habitable; d’autre part, si les débris humains avaient été apportés par les animaux carnassiers, les plus tendres, phalanges, côtes et vertèbres, au lieu de se trouver en nombre, auraient été dévorés. Du reste, aucun de ces os humains ne porte d’empreintes de dents d’animaux féroces.
La grotte d’Engihoul et celles d’Engis ne sont donc que de simples grottes sépulcrales de l’époque robenhausienne, qui précédemment, dans les temps géologiques, avaient servi de repaire.
Le crâne d’Engis jouit d’une très grande célébrité. Les anthropologistes les plus distingués s’en sont occupés. Il suffira de citer Cari Vogt, Prüner-Bey, Virchow, Huxley, Bush, Tiirner, de Quatrefages, Broca. 11 faut pourtant avouer que ce concours d’hommes éminents n’a pas beaucoup éclairé la question. On en est encore à se demander si c’est un crâne de femme, comme on l’a généralement admis tout d’abord, ou si c’est un crâne d’homme, comme on est porté à le croire maintenant. N’ayant pas vu l'original, je ne puis me prononcer.
Les avis sont au moins tout aussi partagés sur ce qui concerne la détermination ethnique de ce crâne. A la suite de Schmerling, qui lui trouvait des caractères négritiques, quelques auteurs l’ont rapproché des crânes australiens, et le comparant au crâne de Néanderthal, sont allés jusqu’à penser que ce pouvait être le crâne féminin de la race de. ce dernier. D’autres, au contraire, rapprochant le crâne d’Engis des races actuelles, l’ont attribué aux Celtes et aux Européens modernes. Huxley a parfaitement résumé
archéologie préhistorique.
cette différence d’opinion. « C’est là, en effet, dit-il, un crâne humain d’une bonne moyenne qui peut avoir ap- , partenu à un philosophe, ou peut tout aussi bien avoir contenu le cerveau inculte d’un sauvage (1). »
Ce qui a induit en erreur les observateurs, c’est tout d’abord la fausse détermination de l’âge auquel appartient ce crâne. On le croyait fossile, et fossile des plus anciens au point de vue humain, puisqu’on l'attribuait au moustérien. Nous venons de voir qu’il est actuel et qu’il ne remonte qu’à l’époque robenhausienne.
La seconde cause d’erreur provient de ce que le crâne d’Engis présente à la fois des caractères très marqués d’infériorité et de supériorité. Ainsi, le front est bas et étroit, mais la capacité crânienne est grande. Les arcades sourcilières assez proéminentes, surtout dans la supposition que c’est un crâne de femme, et la partie occipitale très développée ont fait comparer ce crâne à celui de Néanderthal. Il est même plus dolichocéphale, puisque son indice est 71, tandis que celui de Néanderthal est de 72. Il a une tendance à s’aplatir à l’occiput, caractère qui se remarque dans quelques crânes australiens, mais qui n’est pas typique. L’ensemble des formes de ce cràncsc rencontre encore en Belgique, eten remontant jusqu’à l’époque robenhausienne, on retrouve assez fréquemment des tètes analogues à celle d’Eugis. C’est une nouvelle preuve que le crâne découvert par Schmerling appartient bien à cette époque. L’étude des mâchoires et des autres ossements humains des grottes d’Engis et d’Engihoul vient aussi pleinement confirmer ces conclusions. Au lieu de présenter les caractères des ossements chelléens, ils se rapportent à ceux du robenhausien.
(1) Huxley, De la place de l'homme dans la nature , trad. Daily, 1808, p. 310.
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§ 2. Mâchoire de Maastricht. — C’est surtout les débris humains provenant des alluvions qui doivent être étudiés avec le plus grand soin au pointde vue du gisement. On peut dire qu’il y a beaucoup d’appelés, mais peu d'élus. Le désir d’attacher leur nom à une importante découverte, pousse bien des observateurs à présenter comme fort anciens des ossements plus ou moins récents. Nous n’avons pas à nous occuper de tous ceux qui ont été produits. Cela nous mènerait trop loin. Il faut pourtant citer la mâchoire de Maëstricht, qui doit une certaine célébrité à Charles Lyell ; le squelette de Clichy, signalé par M. Eugène Bertrand, cl les squelettes de Grenelle, recueillis par Emile Martin.
Une terrasse, sur la rive gauche de la Meuse, fut traversée, lors du creusement du canal de Maëstricht à Hocht, de 1815 à 1823. Cette tranchée se trouve au village de Smeermass ; elle a environ 18 mètres de profondeur, dont les 12 mètres inférieurs sont dans le gravier stratifié, elles six autres dans le lelim. On en retira un grand nombre de molaires, de défenses et autres ossements d’éléplnanls, ainsi que divers débris d’animaux et une mâchoire inférieure humaine avec ses dents. D’après le professeur Crahay, qui en publia la description à cette époque, cette mâchoire, qu’il dit conservée àLeydc, fut trouvée à la profondeur de 5m,70 au-dessous de la surface, au contact du lœss cl du gravier sous-jacent, dans une couche de limon sableux reposant sur du gravier et surmontée de quelques lits graveleux et sableux.
« Cette couche, écrit-il, était intacte et non remaniée, mais la mâchoire humaine était isolée, et la défense d’éléphant la plus voisine en était à om,50 de distance horizontale. La plupart des autres ossements de mammifères se trouvèrent, comme cet os humain, dans le gravier ou dans son voisinage, mais quelques-unes des défenses et
des dents d’éléphant se rencontrèrent beaucoup plus près de la surface ( I ). »
Ce récit de la découverte, donné d’après Charles Lyell, contient un certain nombre de contradictions. Le lehm ou lœss a 6 mètres de puissance, et la mâchoire a été rencontrée à 5m,70 au contact du gravier. Bien plus, à trois ou quatre lignes de l’endroit où il est dit que la mâchoire était au contact du lœss et du gravier, l’auteur ajoute que la plupart des autres ossements se trouvèrent, comme cet os humain, dans le gravier. Désireux d’éclaircir et de préciser la question, je me suis adressé au directeur du musée de Leyde. M. K. Martin m’a répondu que la mâchoire humaine de Maëstricht manque au musée de l’Université, qui contient pourtant les os fossiles provenant de la même localité et des coupes très exactes de la tranchée. D’après ces coupes, la mâchoire se trouvait entre le diluvium et 1 alluvion qui, dans le lieu indiqué, sont bien nettement superposés; c’est-à-dire qu’elle était entre les graviers quaternaires et l’assise terreuse que M. le professeur Martin rapporte à l’alluvion récente.
En 1864, Spring a cité d’autres ossements humains provenant aussi du lehm ou lœss de Maëstricht, mais M. de Binkhorst, qui les avait indiqués à Spring, a reconnu qu’ils n’étaient pas quaternaires.
§ 3 . Squelette de Cliciiy. — A la séance du 21 mai 1868 de la Société d’anthropologie, M. Eugène Bertrand a signalé un squelette humain qu’il a découvert dans une carrière de gravier de l’avenue de Clichy, aux portes de Paris. Les os, plus ou moins complets et plus ou moins brisés de cesquelettc, fortement imprégnés d’une teinte rouge, étaient entassés sans ordre dans un espace très réduit. 11 y avait au
(1) Cli. Lyell, V Antiquité de l'homme, trad. de M. Cliaper, 1864, p. 357 ; ou 1870, p. 375.
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même endroit des débris appartenant aux genres éléphant, bœuf, cheval et cerf. Celte réunion tout à fait anormale doit nous mettre en garde contre la date ancienne du groupement. En effet, comment expliquer avec les données quaternaires le groupement de presque tous les os du squelette humain, tandis que les os d’animaux de quatre genres différents étaient isolés et sans relations entre eux? Il y aurait donc eu une grâce d’Etat pour l’homme. Les os humains, bien que groupés, étaient dans le tohu-bohu le plus complet. Une force naturelle capable de les amalgamer ainsi, les aurait certainement dispersés et disséminés, d’autant qu’ils sont de poids fort divers. S’ils se sont ainsi trouvés entassés pêle-mêle dans un espace fort restreint, associés à d'autres ossements, c’est qu’ils ont été cachés par les ouvriers. Les ouvriers des carrières de graviers des environs de Paris ont l’habitude de cacher ainsi les ossements et les silex taillés qu’ils rencontrent, afin de les conserver et de les avoir sous la main quand il se présente un amateur auquel ils peuvent les vendre. De fait, c’est pendant l’absence des ouvriers que M. E. Bertrand a fait sa découverte, et la cachette était dans une paroi verticale, juste à la hauteur des mains.
Mais quel a bien pu être le gisement vrai des ossements humains, le gisement qu’ils occupaient avant d’avoir été placés dans la cachette? Leur teinte fournit une indication très précise. Elle est d’un rouge qui jure avec la couleur des graviers auxquels on donnait autrefois le nom de diluvium gris. Au contraire, ce rouge est semblable à celui d’une couche beaucoup plus récente qui couronne la carrière. Il est donc évident que le squelette humain provenait de cette couche, dans laquelle la présence d’un squelette entier n’a rien de surprenant. Les ossements humains de Levallois n’ont donc rien de moustérien et même rien de quaternaire.
§ 4. Squelettes de Grenelle. — Il en est de môme des squelettes de Grenelle, autour desquels on a fait beaucoup de bruit, surtout au point de vue craniologique.
Les alluvions de la plaine de Grenelle, dans l’enceinte de Paris, se composent de deux assises parfaitement distinctes, que Belgrand appelle, l’inférieure, graviers de fond ; la supérieure, alluvions du dernier grand lit de la Seine. Quelle que soit la valeur de ces noms, le fait est parfaitement exact. Tout à fait à la base des carrières, les couches contiennent beaucoup de cailloutis, annonçant un courant fort et assez violent. Toute la partie supérieure est composée de lits de sable et de petits graviers parfois mêlés d’un peu d’argile. C’est donc le produit de courants beaucoup plus calmes et plus doux. Mais ces deux assises ne diffèrent pas seulement par le volume et la pureté des éléments, elles se distinguent encore et surtout par les débris organiques qu’elles contiennent.
Les graviers de fond ont fourni à leur actif explorateur, Emile Martin, entre autres trois {canines, une incisive et une molaire d’hippopotame, et trois magnifiques molaires d 'Elephas antiquus, faune chelléenne ; plus du mammouth, du rhinocéros tichorhinus, du renne, du cerf du Canada, de l’aurochs, de l’urus, etc., faune moustériennc. En fait d’industrie, quelques instruments chelléens et d'abondants silex moustériens. Cette assise peut-elle se subdiviser en deux formations distinctes superposées, ou bien y a-t-il mélange des objets des deux époques, par suite de remaniements arrivés au moment de la réexcavation moustériennc des vallées? C’est ce qu’on ne peut pas dire, faute d’observations précises. Toujours est-il que « ces ossements ont tous été recueillis dans la partie inférieure des sablières, dans le gravier de fond (1) >\.
(l) Belgrand, la Seine, bassin parisien aux âges antéhistoriques, 18G9, p. 186.
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Les al I lirions supérieures sont à peu près stériles; à part des débris de squelettes humains, Martin n’y a signalé, et avec hésitation, que des os de renne et quelques silex taillés assez roulés. C’est donc une formation particulière mal datée. Les nombreux ossements humains, parmi lesquels sept crânes et quatre frontaux, découverts par Emile Martin, étaient « dans 1 alluvion du dernier grand lit de la Seine, c est-à-dirc à très peu de hauteur au-dessus des eaux actuelles et bien au-dessous du niveau des grandes crues du fleuve moderne (I) ». En effet, le niveau du sol recouvrant la carrière se trouve à 30m, 90. Les basses eaux de la Seine actuelle, dans la localité, sont à 24m,07, soit une différence de 6m,23. Or, les grandes eaux dépassent sou- \eiiL ce chiffre. Ainsi, la crue de 1633, la plus grande connue, a atteint 33m,47. La carrière Baron, contenant les ossements humains, s est donc trouvée recouverte de 2m,57 d eau. Depuis 1732, le fleuve a submergé onze fois cette partie de Paris. Il faut donc avoir une bien grande dose d’imagination pour ranger, ainsi que l’a fait certain auteur, les alluvions à ossements humains de Grenelle dans les moyens niveaux.
Ces ossements n étaient pas enfouis bien profondément; en moyenne lm,40. Ce ne sont pourtant pas des produits de sépulture. Les squelettes étaient trop incomplets et trop diversement posés pour admettre cette supposition. Ce ne sont pas non plus des produits des grands courants, car les ossements étaient souvent dans leur relation normale et se trouvaient disséminés dans des espaces assez restreints. Ces corps ont évidemment été amenés là par les fortes crues du fleuve. On est en présence de victimes des inondations. Par suite de tourbillons ou remous, il s’est fait dans les alluvions sableuses des all'ouil-
(1) Bclguand, la Seine , p. 180.
lements plus ou moins profonds, dans lesquels le corps des victimes a été enfoui; puis les eaux diminuant, le creux d’afFouillement s’est peu à peu rempli de couches successives de sable et de petit gravier. Ces actions de creusement et de remplissage s’observent fréquemment dans tous les grands cours d’eau. Une preuve certaine que telle a été la cause de l’ensevelissement des squelettes de Grenelle, c’est que la partie supérieure d’un de ces squelettes a été trouvée presque entière la tête en bas. C’est justement la position que prend un corps humain dans un remous.
Depuis que Paris coupe la vallée de la Seine au niveau de la Cité, le cours des eaux du fleuve ne doit plus avoir assez de force pour occasionner dans la plaine de Grenelle des affouillements suffisants. L’ensevelissement des squelettes doit donc remonter à une époque antérieure à la domination romaine. Là s’arrêtent les données chronologiques.
Si maintenant nous étudions froidement, en vrais naturalistes, les débris humains provenant des alluvions supérieures de la plaine de Grenelle, nous reconnaîtrons qu’ils se rapportent par de nombreux caractères aux races qui occupaient la France à l’époque robenhausienne. Mais il n’est pas possible de les faire remonter plus haut.
§ 5. Crâne de l'Olmo. — En juin 1863, les travaux du chemin de fer de la vallée de l’Arno, en amont de Florence, mirent à découvert, dans la tranchée de l'Olmo, val Chiana, un peu au-delà d’Arezzo, un crâne humain. Il gisait plus bas que le plan actuel de la voie, dans des marnes bleues lacustres compactes, à 15 mètres au-dessous de la surface du sol, dont il était séparé par des couches de gros sable ferrugineux ou sansino, de gravier, d’alluvions anciennes et d’alluvions récentes. Des recherches pratiquées à l’entour firent trouver des fragments de
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charbon et un silex brun taillé en pointe. Plus tard, on rencontra au même niveau, à 2 ou 3 mètres de distance, une màciioirc inférieure de cheval, et une pointe de défense d’éléphant, qui était seulement à 13 mètres de profondeur. Crâne humain, silex taillé, mâchoire de cheval et défense d’éléphant ont été déposés au musée géologique «le Florence.
M. I gino Cocclii, qui a recueilli ces précieux débris et étudié avec soin le gisement, rapporte le crâne de l’Olmo au quaternaire inférieur. M. Forsyth Major, dans une communication faite, le 20 avril 1876, à la Société italienne d’anthropologie, prétend que le crâne de l'Olmo est pliocène. Il pense que les mammifères quaternaires qui, d’après M. Cocclii, auraient été trouvés dans l'argile lacustre du haut plateau d’Arezzo, proviennent des sables superposés â cette argile. Pourquoi ne donne-t-il pas au crâne humain la même origine? Ou l’argument ne vaut rien, ou il est bon pour tout l’ensemble.
M. Forsyth Major établit aussi que les mammifères pliocènes ne manquent pas dans les environs d’Arezzo, et il cite une molaire d'Elephas méridional^ recueillie en cherchant du lignite, dans le lit de la Chiana, près de son conlluent avec l’Arno.Là, les lignites reeouvrentdes argiles bleues. Mais ce point est loin de l’Olmo ; il se trouve â un niveau bien inférieur. 11 y a plus, les argiles bleues de l'Olmo ne sont point surmontées de lignites. Il n’y a donc pas de rapprochements à faire.
Non seulement le crâne de l'Olmo n’est pas pliocène, mais il est encore moins ancien que ne l’admet M. Cocchi. En elfet, il le place tout à fait au commencement du quaternaire, avant le glaciaire. Or, le silex taillé retiré des mêmes argiles bleues qui contenaient le crâne, est une pointe du Mousticr des plus caractérisées. Cette pointe, associée aux débris d’animaux quaternaires, ne peut laisser
de doutes. Le crâne del’Olmo est incontestablement moustérien.
Le crâne de l’Olmo, très allongé, est à peu près aussi dolichocéphale que celui de Néanderthal. Malheureusement, comme il se trouve très fracturé, il n’est pas pos sible de prendre exactement son indice céphalique ; son occiput large et fort développé le rapproche aussi du Néanderthal ; mais il en diffère complètement par les arcades sourcilières, qui sont plates, presque nulles, et parle front, qui, au heu d’être fuyant, est presque perpendiculaire, formant façade, surmontée d’une voussure par suite du subit et grand aplatissement de la région pariétale, on peut même dire de tout le dessus de la tête. Le front de l'Olmo est l’antipode de celui de Néanderthal.
Ce dernier est tout à fait fuyant, rendu plus nul encore en apparence par des arcades sourcilières très développées.
Celui de l’Olmo se relève, avec une très faible inclinaison, sans que les arcades sourcilières altèrent le moins du monde sa hase. Une voussure produite par l’aplatissement du dessus de la tête délimite nettement son sommet.
C’est entre ces deux extrêmes que se rangent nos fronts actuels, qui se relèvent moins perpendiculairement et s’arquent régulièrement vers le sommet. Si l’on superpose ces trois genres de front, la ligne des crânes néanderthaloïdes est toujours la plus inclinée, la ligne de l'Olmo la plus verticale, et les lignes de nos fronts actuels restent intermédiaires. En exagérant les caractères et les expressions, on peut dire que le front néanderthaloïde se développe en ligne droite, les fronts actuels en ligne courbe, et celui de l’Olmo en ligne brisée.
Après cet examen des principaux caractères du crâne de l’Olmo, nous devons conclure, avec M. Cari Yogi, qu’il représente bien un type distinct de celui de Néanderthal.
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Pourtant, MM. de Quatrefages et Hamy, dans leur Crania elhnica, en font le crâne féminin de leur race de Canstadt, en l’associant à deux autres crânes non datés, celui de Stœngenœs, en Suède, et celui de Clichy, crânes qui certainement sont beaucoup plus récents. La partie féminine de cette fameuse race aurait donc vécu à une tout autre époque que la partie masculine (1).
Et puis, le crâne de l’Olmo est-il bien un crâne de femme? L’épaisseur considérable des os et leur contexture grossière permettent d'avoir des doutes.
§ 6. Mœurs et coutumes. — Le climat devenant plus froid à l’époque moustérienne, l’homme a eu naturellement plus de besoins qu’à l’époque précédente, où la température était douce et uniforme.
Il a tout d’abord compris l’utilité d’une habitation servant d’abri. Aussi a-t-il commencé à se retirer dans les grottes. Les grottes avec dépôt archéologique moustérien sont assez nombreuses, comme on a pu le voir au chapitre de la distribution géographique. Elles l’auraient été bien davantage encore s’il n’avait pas fallu disputer ces demeures aux animaux féroces, surtout aux grands ours. De ces luttes, il nous reste quelques traces ; parfois on ne trouve dans un repaire que quelques rares pierres taillées, ce sont les témoins d’une. lutte malheureuse, dans laquelle 1 homme a succombé, en laissant ses instruments comme témoins.
Pendant l’époque chelléenne, la douceur du climat permettait à l’homme d’aller tout nu. Mais quand les neiges et les gels de la période glaciaire sont arrivés, il a senti le besoin de se couvrir. Les peaux d’animaux étaient des
(1) Celte singulière théorie, bien que très développée dans les Crania ethnica, doit être entièrement attribuée A M. Ilamy, car elle se trouve déjà dans la Paléontologie humaine parue en 1870 tandis que la première livraison des Crania n’est que de 1873.
étoffes toutes trouvées; seulement, pour les transformer en vêtements commodes, il fallait les débarrasser des parties graisseuses et les assouplir en raclant la face inférieure. Il fallait aussi les percer pour les fixer ensemble et avoir un vêtement plus ample ; leur faire des entailles servant de boutonnières pour les fermer autour du cou ou sur la poitrine; enfin, ouvrir des fentes destinées à passer les bras. Tous ces besoins nouveaux ont forcé l’homme à modifier son outillage. Pour la préparation des peaux, il a inventé le racloir, outil des plus simples et pourtant admirablement approprié à l’usage auquel il était destiné. Les pointes au sommet aigu et aux bords tranchants servaient à percer les peaux et à les taillader.
Comme nourriture, la chair venait se joindre aux fruits sauvages. Bien que froide, la température, comme je l’ai établi, était assez uniforme. Il y avait donc très peu de migrations parmi les animaux sauvages. Les migrations sont le résultat des grandes variations de température. Les moyens d’existence de l’homme moustérien étaient ainsi à peu près toujours les mêmes. Il ne sentait pas le besoin de changer de pays, de voyager. On peut dire qu’il était à peu près sédentaire. Ce fait est bien établi parla nature de ses outils, qui sont assez généralement en roches locales. On ne trouve pas dans les stations de celle époque des instruments fabriqués avec des matières provenant de pays lointains.
Telles sont les données générales que nous avons sur l'homme moustérien.
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