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Le premier livre imprimé en Franche-Comte découvert et décrit

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tHPRlUERIE DODIVERS ET C'', QRANDE-RDE, I

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(Extrait des Mémoires de la [Socjété d'Emulation du Doubs.) séance du 8 no'vexn'bre 1879.

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EN FRANGHÉ-GOMTÉ

Rien n*est moins élucidé que la première phase de l'histoire de rimprimeric. Les propagateurs de Tart nouveau qui allèrent de ville eu ville, avec un matériel ambulant comme eux, n'ont pas laissé de trace dans les annales des localités ou ils vécurent et exécutèrent des commandes. Ils avaient cependant conscience de l'importance de leur mission : les formules pompeuses qu'ils employèrent pour dater leurs livres en témoignent ; mais il est probable que l'opinion publique de l'époque fut assez indifférente à Jeur égard. S'ils rendaient le livre accessible à tous, ils tendaient d'autre part à en bannir celte ornementation qui jusqu'alors avait donné au manuscrit tant de prestige. Pour le clergé, qui les employait exclusivement, ils ne pouvaient être que des ouvriers; pour la masse, ils devaient passer inaperçus. C'est donc uniquement par leurs produits que nous pouvons connaître leurs noms, juger de leur habileté et reconstituer leurs itinéraires. Mais leurs produits ont été en majeure partie des livres de dévotion ou de liturgie, c'est-à-dire des volumes destinés à être journellement feuilletés et voués conséquemment à une destruction rapide. Ainsi s'explique l'extrême rareté de ces produits et la difficulté de déterminer le premier livre imprime

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dans chaque province ou dans chaque ville de quelque importance.

En Franche-Comté, par exemple, on considère comme le premier imprimé local un Missel à Tusage du diocèse de Besançon, composé à Salins, en 1485, par Jean des Prés, imprimeur, et édité par.lui avec le concours de deux associés, Benoît Bigot et Claude Bodram (t). C'est un fort beau volume, du format in-4**, à deux colonnes soigneusement alignées, avec intercalation de passages et de signes divers imprimés en rouge. Dans un avertissement, placé à la fin du Propre des saints^ il est dit que ce livre fut commandé par l'archevêque de Besançon Charles de Neufchâtel , qui voulut ainsi remédier à la pénurie et à l'incorrection des livres d'église, la plupart détruits ou mutilés durant les longues années de guerre que son diocèse venait de traverser (2). Déjà, de 1476 à 1480,

(1) LA.IRE, Dissertation sur l'origine et les progrès de l'imprimerie en Franche-Comtéy Dole, 1785, in-8. — L. de SaintetAgathb, dans les Mém. de r Académie de Besançon, 29 janvier 1872.

(2) « In Ghristo reverandissimi ac piissimi patris et pastorls vigilantissimi domini Garoli de Novocastro, Dei et apostolice Sedis gracia Archimandrite Bisuntini, expresse maadato, in sue diocesis antique ac celebri opido de Salinis (Spiritus-Sancti explente gracia) presens Missalium elaboratum opus, ad usum et secundum Bisuniinum Ordinarium, ad finem usque perductum est. Rara profecto et fere riulla Missalia (his et diversorum geuerum aliis libris inibi impietate guerrarum absorptis) ad manum habebantur; et que supererant, innumeris remissionibus confusa, haud parum damnosa suis lectoribus erant, quandoquidem et sine artificiosa punctuatione et absque grata commoda que, quotatione inculta, doctis lectoribus videbantur. His discriminibus, per solertes et industries viros Johannem de Praxis, Benedictum Bigot et Glaudium Bodram, conspicuos et plurimum commendandos impressores, occursum est et subventum. Sane hi, suo ab opère omnem lectoribus inimicum abalienantes remissionem securis ac fidelibus, punctuationi et quotationi inservierunt : in punctuatione siquidem Franciscum Petrarchara, in quotatione vero modernes theologos imitantes. Porro, si qui, generis emulorum, hos artifices lacerare dente mordaci présumant, ab Aristotele meminerint dictum esse : « In omnibus bene • agere et in nulle deviare divinitatis quam humanitatis potius est. » Enimvero haud absurde conticere emulos Fabius facit, dum dicit ;

le même prélat avait eu recours à un impiûmeur de Bâle, Bernard Richel, pour faire éditer un bréviaire à l'usage de son diocèse (i), circonstance qui contribuerait à prouver que Jean des Prés n'avait pas eu de prédécesseur comme typographe dans la province de Franche-Comté. Mais cet imprimeur débuta-t-il réellement par le Missel de 1485? Est- il croyable que s'il n'eût rien produit antérieurement dans la province, il aurait pu trouver des associés pour répondre à une importante commande? Il était donc vraisemblable que Jean des Prés avait dû s'essayer à quelque travail préalable, afin d'inspirer confiance dans les procédés du nouvel art et dans son aptitude à les mettre en œuvre.

Celte vraisemblance devra se convertir en certitude. Je

« Felices essent artes si de illis soli artifices judicarent. » — Deo gracias. »

La souscription finale de ce Missel est ainsi conçue : « Divinis exactum auspiciis, claro Salinensi opido.xsecundum Bisuntine metropolitane Ecclosie missarum annualium usum , opus clarissimum caracteribus , impensa Johannis de Pbatis diligenter correctis, olimpiadibus vero Domini minesimo GGGG» LXXXV. »

(l) Ge bréviaire, du format in-S" (22 centimètres sur 16), se compose de deux volumes, l'un renfermant les prières et offices depuis TAvent jusqu'à la veille de Pâques» l'autre partant de ce dernier point et se terminant par les vigiles du premier dimanche de l'Avent. Sur le verso du feuillet initial du premier volume, on lit, au-dessus des armoiries de l'archevêque Gharles de Neufchâtel, cet intitulé : « Presens Breviarium, cum suis regulis et constitutionibus, collectum per reverendissimum in Ghristo patrem et dominum, dominum Garolura de Novocastro, Dei et apostolice sedis gratia Archiepiscoj)um Ecclesie metropolitane Bisuntinensis, ad laudem omnipotentis Dei ejusque interaerate Virginis et Matris Marie ac omnium civium supernorum , necnon ad decorem prefate sue Ecclesie metropolitane Bisuntinensis totiusque cleri utilitatem, in inclita urbe Basiliensi impressum ac bene correctum féliciter finit, sub anno Incarnationis Dominice millésime quadringentesimo octuagesimo, die vero décima septiraa mensis augusti. » A la fin de chacun des volumes est cette souscription : « Ex Dei adjutorio, a quo omne datum optimum, finit Breviarium sccundum usum Ecclesie metropolitane Bisuntinensis, per Bernardum Richel, civem Basiliensem impressura, anno currente, a partu Virginis salutifero, millésime quadringentesimo septuagesimo nono. »

viens, en effet, de rencontrer, dans la riche série de livres du quinzième siècle que possède la bibliothèque de Bei^ançon, un volume imprimé à Salins par Jean des Prés , qui me paraît être antérieur à la production du Missel,

Ce volume, que personne n'avait remarqué jusqu'ici, est un Bréviaire à Fusage du diocèse de Besançon. Il est du format petit in-8^ : 165 millimètres sur 110; les feuillets y sont groupés par cahiers de huit, mais les pontuseaux du papier affectent la disposition horizontale, qui caractérise habituellement les livres du format in-12. Le nombre des feuillets est de 301. Le texte est disposé sur deux colonnes de 35 lignes chacune par page. Les caractères sont de l'espèce minuscule gothique et d'une variété très fine. Tout est imprimé à l'encre noire : de sorte que les passages formant rubrique ont dû être postérieurement soulignés en vermillon au moyen du pinceau. Les grandes lettres ont été omises, car c'était alors l'usage de laisser aux enlumineurs le soin de les tracer au pinceau. Dans la première partie du livre, celle occupée par le psautier, on a omis également d'imprimer toutes les majuscules de l'intérieur du texte, ce qui a nécessité un repiquage au pinceau très considérable. Il n'y a pas de numérotage individuel des feuillets : chaque cahier est signé par une lettre apposée au bas de la première et de la cinquième page de ses feuillets. Les sept premiers feuillets, remplis par le calendrier et les formules de bénédictions^ sont imprimés à longues lignes et ne portent pas de signatures. Les cahiers du psautier^ qui viennent ensuite, se succèdent suivant les lettres de l'alphabet minuscule, depuis a jusqu'à g inclusivement. La partie dominicale emprunte les lettres majuscules, de A jusqu'à K. La partie des offices propres reprend la série des majuscules à la lettre L ; mais comme cette partie se compose de seize cahiers, les trois derniers sont chiffrés par des signes abréviatifs de l'alphabet minuscule. Le commun des saints n'a que deux cahiers, qui sont signés par des majuscules redoublées : AA et BB. Les heures de la Vierge occupent le cahier CC, qui a

10 feuiUets. Enfin deux cahiers sont occupés par l'énoncé des règles particulièi^es au diocèse de Besançon, et ces deux cahiers ont pour signatures les deux premières lettres majuscules : A et B.

Conformément aux habitudes de l'époque, il n'y a pas de feuillet constituant un titre. La nature du livre est indiquée par deux formules initiales et des souscriptions. La première de ces formules initiales est ainsi conçue :

c Gristi nomine invocato. Incipit psalterium cum antiphonis versiculis et hymnis prout per anni circulum in ecclesia metcopolitana et diocesi Bisuntinensi decantatur. »

La principale souscription se lit à la fin de la partie domtnicale du Bréviaire. C'est là que gît la signature de l'œuvre, c'est-à-dire le nom du lieu d'impression, celui de l'imprimeur et la date du produit. Mais ces indications, englobées dans des formules poétiques du plua méchant style, ne sont pas toutes immédiatement saisissables : le dégagement de l'une d'elles nous a tnême coûté quelques efforts. Voici le morceau dans son ensemble :

€ Impressoris manus que presens perfecit opus. Eacide similis Vulcanique arma capessans. De Pratis hujus artis veri productus Achiles. Que sunt digna suis inlerdum gaudia curis. Anno milleno : bis quater valut centeno. Sali nis in valle : herculeo nomine Clara. Dédit bisuntinis : hoc presens munus aptum. »

Essayons de traduire en humble prose celte élucubration d'un assez triste versificateur :

La main de Timprimeur qui accomplit le présent ouvrage

Fut (ligne d*un Eacide et disposa des armes de Vulcain.

Des Prés, devenu 1* Achille de cet art véritable,

Ayant ainsi de dignes jouissances comme intermède de ses soucis,

L'an millième, avec deux nombres multipliés par quatre ainsi que

[la centaine], A Salins, dans une vallée' illustre par un renom herculéen, Fit aux Bisontins cet opportun cadeau.

Aucune ambiguïté n'est possible au sujet du nom de l'imprimeur et de eelui de la localité où le livre fut édité : il s'agit bien de Jean des Prés et de la ville de Salins, exactement comme dans la souscription finale du Missel de 1485. Mais ici la date, au lieu d*être exprimée par le mot millesimo suivi de chiffres romains, est énoncée par une formule qui a dû être étriquée, pour qu'elle se prêtât aux exigences de la versification . De là ce vers chronologique :

Anno milleno, bis quater velut centeno ;

vers que nous avons interprété par cette paraphrase, qui ellemême ne saurait se passer d'un commentaire :

« L*an millième, avec deux nombres multipliés par quatre ainsi que la centaine. »

L'an millième avec quatre fois la centaine, cela nous donne mil quatre cent : à quoi il faut ajouter deux nombres multipliés par quati*e, bis quater; littéralement « deux fois de suite quatre fois. » Quels sont les deux nombres multiplicandes que les nécessités de la mesure du vers ont fait sous-en tendre?

Le premier de ces nombres est forcément vingt, car il est certain que notre Bréviaire salinois n'est pas antérieur à 1480, vu qu'en celte année là Timprimeur bâlois Bernard Richel avait produit un bréviaire à l'usage du diocèse de Besançon, sous les auspices de l'archevêque Charles de Neufchâtel, le prélat même qui se fit plus lard le. patron de Jean des Prés.

Quel nombre multiplié par quatre y a-t-il lieu d'ajouter à la date 1480? Si nous descendions seulement jusqu'à deux dans l'échelle des nombres, nous obtiendrions par multiplication le nombre huit, et il en résultei*ait la date 1,488 pour notre Bréviaire, date inadmissible, car elle ferait naître ce volume trois ans après le Missel du même imprimeur, ce que

rexamen comparatif des deux travaux ne permet pas de snç* poser un seul instant. En effet, lors de la confection du 5revîaire, Jean des Prés n'a qu*un outillage des plus imparfaits : il n'a pas la possibilité de tirer en rouge les passages ayant le caractèi'e de rubriques; de plus il opère encore seul et cherche visiblement à se faire valoir. Quand il confectionne le Missel, il a trouvé des associés, il se flatte d'ayoir des correcteurs à son service ; son outillage est complet, et il semble n'avoir plus besoin de s'intituler ï Achille de son art. Il est à remarquer, d'autre part, qu'en 1488, l'imprimerie fonctionnait à Besançon , qu'elle y produisait , pour le compte de l'administration diocésaine, un recueil de Statuts synodaux (l), qui débute par un grand titre et dont toutes les pages sont surmontées de titres-courants, agréments typographiques qui n'apparaissent ni dans l'un ni dans l'autre des volumes produits à Salins par Jean des Prés. '

La multiplication du nombre deux par quatre nous conduirait donc à assigner au Bréviaire salinois une date que démentirait l'imperfection typographique de ce volume. Force nous est dès lors de rétrograder dans l'ordre numérique et d'essayer la multiplication par quatre du nombre qui précède deux, c'est-à-dire do Yunité simple. Nous obtenons ainsi le nombre quatre, qui, ajouté à 1480, fournit la date 1484. Avec cette date, le Bréviaire salinois apparaît comme l'œuvre du début de Jean des Prés , et il n'y a plus à s'étonner de son imperfection; il précède d'une année le Missel salinois, et la supériorité relative de ce Missel s'explique par l'existence d'un

(1) « Statuta sinodalia, cum Speculo sacerdotum : Spéculum anime peccatricis, Ganones penitentiales, Tractatus de horis canonicis dicendis, Tractatus de arte bene moriendi, Spéculum ecclesie. -— Finit Spéculum ecclesie, una cum aliis tractatibus. Impressum Bisuntii, anno Domini millésime quadringentesimo octuagesimo septimo, prima die martii. > — In-fol., 28 centim. de haut sur 20 de large. — Le changement de millésime ayant lieu alors à la fête de Pâques, et le l" mars étant antérieur à cette fête, la date ci-dessus transcrite doit être considérée comme appartenant à l'année 1488,

produit antérieur du môme typographe ; il devance enfin de quatre années le premier livre imprimé à Besançon, et Ton doit trouver naturel qu'il ne s'y rencontre pas , comme dans ce dernier volume, un grand titre ainsi que des titres-courants faisant têtes de pages.

On le voit, la date 1484 est la seule qui, tout en donnant une explication plausible de l'énigme chronologique du Bréviaire salinois, permette que Ton se rende compte de Tinsuffisance des moyens typographiques et des prétentions singulières de Tauteur de ce volume. Nous pensons donc que la date 1484 est la seule traduction possible de cette malencon* treuse formule :

« Anno milleno, bis quater velut centeno. »

Cette restitution aura pour conséquence de reculer d'une année le point de départ de Timprimerie en Franche-Comté , comme aussi de reléguer au second rang des produits de la typographie comtoise le Missel édité à Salins en 1485. Mais Jean des Prés, auteur du Bréviaire et du Missel, n'en devra pas moins être considéré comme Timportateur de l'imprimerie dans notre pi'ovince.

Il serait intéressant de savoir à quel courant de propagande typographique se rattachait notre Jean des Prés, et quel avait été son itinéraire avant do travailler à Salins pendant les an* nées 1484 et 1485. Un indice semblerait à cet égard résulter de Texamen du papier dont se compose le Bréviaire, Ce papier a pour filigrane, ou marque de fabrique, un P fleuronné à queue fourchue. Or cette marque ne compte pas au nombre de celles qui se trouvent sur les papiers de notre région au quinzième siècle : généralement on y voit une tête de bœuf. Le P à queue fourchue est, au contraire, fréquent sur les papiere fabriqués dans l'Ile de France, durant la seconde moitié du quinzième siècle (l). Pourrait-on baser sur uu aussi frêle

(l) MiDoux et Mattoî* , Etudes sur les filigranes des papiers em-

indice la présomption que Jean des Prés nous serait venu de la région parisienne? En attendant' des indications plus précises que nous promet un libraire érudit, M. Claudin, remarquons que le nom de notre premier imprimeur a une allure essentiellement française, puis gardons- nous aussi d'oublier que l'archevêque Charles de-Neufchâtel, pour qui Jean des Prés opérait, ne quittait guère alors la cour du roi Louis XI, ses diocésains ne lui pardonnant pas d'avoir tiré profit de l'annexion violente de la Franche-Comté à la France.

ployés en France aux xiv* et xv* siècles : n" 327-336; Paris (Laon), 1868, in-8».

Besançon. Imprimerie Dodivers.

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