‹ Le premier texte de la Rochefoucauld (Reflexions ou sentences et maximes morales) publChapitre 10 sur 33 · LUI · texte numérisé non relu

LUI

C'est une espèce de bonheur de connoistre jusques à quel point on doit estre mai- heureux.

La félicité est dans le goust, et non pas dans les choses; et c*est par avoir ce qu'on aime qu'on est heureux, et non pas par avoir ce que les autres trouvent aimable.

Quand on ne trouve pas son repos en soymesme, il est inutile de le chercher ailleurs.

On n'est jamais si heureux ny si mal-heureux que l'on pense.

Ceux qui se sentent du mérite se picquent

46 Reflexions morales.

toujours d'estre malheureux, pour persuader aux autres et à eux-mesmes qu'ils sont au dessus de leurs malheurs, et qu41s sont dignes d'estre en butte à la fortune.

Rien ne doit tant diminuer la satisfaction que nous avons de nous-mesmes que de voir que nous avons esté contens dans Testât et dans les sentimens que nous desaprouvons à cette heure.

On n'est jamais si malheureux qu'on croit, n'y si heureux qu'on avoit espéré.

On se console souvent d'estre malheureux par un certain plaisir qu'on trouve à le paroistre.

Quelque diference qu'il y ait entre les fortunes,

Réflexions morales. 47

il y a pourtant une certaine proportion de biens et de maux qui les rend égales.

Quelques grands avantages que la nature donne, ce n'est pas elle, mais la fortune , qui fait les Héros.

Le mépris des richesses dans les Philosophes estoit un désir caché de venger leur mérite de l'injustice de la fortune, parle mépris des mesmes biens dont elle les privoit : c'estoit un secret qu'ils avoient trouvé pour se dédommager de l'avilissement de la pauvreté; c'estoit enfin un chemin détourné pour aller à la considération qu*ils ne pouvoient avoir par les richesses.

La haine qu'on a pour les Favoris n'est autre chose que l'amour de la fiiveur. Le dépit de ne la pas posséder se console et s'adoucit un peu par le mépris de ceux qui la possèdent ; c'est enfin

48 Reflexions morales.

une secrette envie de la destruire, qui fait que nous leur ostons nos propres hommages, ne pouvant pas leur oster ce qui leur attire ceux de tout le monde.

Pour s'établir dans le monde, on fait tout ce que l'on peut pour y paroistre étably.

Quoy que la grandeur des Ministres se flatte de celle de leurs actions, elles sont bien souvent les effets du hazard ou de quelque petit dessein.

Il semble que nos actions ayent des estoilles heureuses ou malheureuses, aussi bien que nous, d'où dépand une grande partie de la louange et du blâme qu'on leur donne.

. Il n'y a point d'accidens si malheureux dont

Reflexions morales. 49

les habiles gens ne tirent quelque avantage, ny de si heureux que les imprudens ne puissent tourner à leur préjudice.

La fortune ne laisse rien perdre pour les hommes heureux.

Il faudroit pouvoir respondre de sa fortune pour pouvoir respondre de ce que Ton fera.

La sincérité est une naturelle ouverture de cœur. On la trouve en fort peu de gens, et celle qui se pratique d'ordinaire n'est qu'une fine dissimulation pour arriver à la confiance des autres.

L'aversion du mensonge est une imperceptible ambition de rendre nos témoignages conside-

5o Réflexions morales.

rables, et d'attirer à nos paroles un respect de religion.

La vérité ne fait pas tant de bien dans le monde que les apparences de la vérité font de mal.

Comment peut-on répondre de ce qu'on voudra à l'avenir, puis que l'on ne sçait pas précisément ce que Ton veut dans le temps présent?

On élevé la Prudence jusqu'au Ciel, et il n'est sorte d'éloge qu'on ne luy donne; elle est la reigle de nos actions et de nostre conduite ; elle est la maistresse de la fortune ; elle fait le destin des Empires; sans elle, on a tous les maux; avec elle, on a tous les biens ; et comme disoit autrefois un Poëte, quand nous avons la Prudence, il ne nous manque aucune Divinité , pour dire que nous trouvons dans la Prudence tout le secours que nous demandons aux Dieux. Cependant la Prudence la plus consommée ne sçauroit nous

Reflexions morales. 5i

asseurer du plus petit effet du monde, parce que, travaillant sur une matière aussi changeante et aussi inconnue qu'est l'homme, elle ne peut exécuter seurement aucun de ses projets : d*où il faut conclure que toutes les louanges dont nous flattons nostre Prudence ne sont que des effets de nostre amour propre, qui s'applaudit en toutes choses et en toutes rencontres.

Un habille homme doit sçavoir régler le rang de ses interests, et les conduire chacun dans son ordre: nostre avidité le trouble souvent, en nous faisant courir à tant de choses à la fois que, pour désirer trop les moins importantes, nous ne les faisons pas assez servir à obtenir les plus considérables.

L'amour est à i'ame de celuy qui aime ce que Tame est au corps qu'elle anime.

Il est malaisé de définir Tamour : tout ce qu'on

32 Reflexions morales -

peut dire est que, dans l'àme, c'est une passion de régner; dans les esprits, c'est une simpathie, et dans le corps, ce n'est qu'une envie cachée et de* licate de jouir de ce que l'on aime après beaucoup de mystères.

Il n'y a point d'amour pur et exempt du meslange de nos autres passions que celuy qui est caché au fonds du cœur, et que nous ignorons nous-mesmes.

U n'y a point de déguisement qui puisse long temps cacher l'amour où il est, ny le feindre ou il n'est-pas.

Comme on n'est jamais en liberté d'aimer ou de cesser d'aimer, l'amant ne peut se plaindre avec justice de l'inconstance de sa Maistresse, ny elle de la légèreté de son Amant.

Si on juge de l'amour par la pluspart de ses

Reflexions morales. 33

e£Gns, il ressemble plus à la haine qu'à l'amitié.

On peut trouver des femmes qui n*ont jamais fiiit de galanterie, mais il est rare d'en trouver qui n'en ayent jamais Êiit qu'une.

Il n'y a que d'une sorte d'amour, mats il y en a mille différentes copies.

L'amour, aussi bien que le feu, ne peut subsister sans un mouvement continuel, et il cesse de vivre dés qu'il cesse d'espérer ou de craindre.

Il est de l'amour comme de l'aparition des

54 Reflexions morales,

esprits : toat le monde en parle, mais peu de gens en ont vu.

L'amour preste son nom à un nombre infini de commerces qu'on luy attribue, où il n'a non plus de part que le Doge en a à ce qui se fait à Venise.

Page 1