‹ Le premier texte de la Rochefoucauld (Reflexions ou sentences et maximes morales) publChapitre 12 sur 33 · LXXXXI II · texte numérisé non relu

LXXXXI II

Ce qui rend nos inclinations si légères' et si changeantes, c'est qu'il est aisé de connoistre les qualitez de l'esprit, et difficile de connoistre celles de l'ame.

L'amitié la plus désintéressée n'est qu'un tra-

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lie, où nostre amour propre se propose toujours quelque chose à gaigner.

La reconciliation avec nos ennemis qui se fisiit au nom de la sincérité, de la douceur et de la tendresse, n'est qu'un désir de rendre sa condition meilleure, une lassitude de la guerre, et une crainte de quelque mauvais événement.

Quand nous sommes las d'aimer, nous sommes bien aises que l'on devienne infidelle, pour nous dégager de nostre fidélité.

LXXXXVII.

Le premier mouvement de joye que nous avons du bonheur de nos Amis ne vient ny de la bonté de nostre naturel, ny de l'amitié que nous avons pour eux : c'est un effet de Tamour propre, qui nous flatte de l'espérance d'estre heureux à

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nostre tour, ou de retirer quelque utilité de leur bonne fortune.

LXXXXVIII.

Nous nous persuadons souvent mal à propos d'aimer les gens plus puissants que nous ; Tinterest seul produit nostre amitié, et nous ne nous donnons pas à eux pour le bien que nous leur voulons faire, mais pour celuy que nous en voulons recevoir.

Dans l'adversité de nos meilleurs amis, nous trouvons toujours quelque chose qui ne nous déplaist pas.

Comment prétendons nous qu'un autre garde nostre secret, si nous n'avons pas pu le garder nous mesmes ?

Comme si ce n'estoit pas assez à l'amour

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propre d'avoir la vertu de se transformer luymesme, il a encore celle de transformer les objets, ce qu'il fait d'une manière fort estonnante : car non seulement il les déguise si bien qu'il y est luymesme trompé, mais il change aussi Testât et la nature des choses. En effet, lors qu'une personne nous est contraire, et qu'elle tourne sa haine et sa persécution contre nous^ c'est avec toute la sévérité de la justice que l'amour propre juge ses actions ; il donne à ses defiEauts une étendue qui les rend énormes, et il met ses bonnes qualités dans un jour si desadvantageux qu'elles deviennent plus dégoustantes que ses deffauts. Cependant, dés que cette mesme personne nous devient favorable, ou que quelqu'un de nos interests la reconcilie avec nous, nostre seule satisfaction rend aussitost à son mérite le lustre que nostre aversion venoit de luy oster. Les mauvaises qualitez s'effacent, et les bonnes paroissent avec plus d'avantage qu'auparavant ; nous rapellons mesme toute nostre indulgence pour la forcer à justifier la guerre qu'elle nous a alite. Quoy que toutes les passions monstrent cette vérité, l'amour la fait voir plus clairement que les autres : car nous voyons un amoureux, agité de la rage ou l'a mis l'oubli ou l'infidélité de ce qu'il aime^ méditer pour sa vengeance tout ce que cette passion inspire de plus violent.

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Neantmoins, aussitost que sa veuë a calmé la fureur de ses mouvemens, son ravissement rend cette beauté innocente, il n'accuse plus que luymesme; il condamne ses condamnations, et, par cette vertu miraculeuse de Tamour propre, il oste la noirceur aux mauvaises actions de sa maistresse , et en sépare le crime pour s'en charger luy-mesme.

L'aveuglement des hommes est le plus dangereux effet de leur orgueil : il sert à le nourir et à l'augmenter, et nous oste la connoissance des remèdes qui pourroient soulager nos misères et nous guérir de nosdeÊiuts.

cm.

On n'a plus de raison quand on n'espère plus d*en trouver aux autres.

On a autant de sujet de se plaindre de ceux qui nous aprennent à nous connoistre nous

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mesme qu'en eut ce fou d'Athènes de se plaindre du Médecin qui Tavoit guery de l'opinion d'estre riche.

Les Philosophes, et Seneque sur tous, n'ont point osté les crimes par leurs préceptes ; ils n'ont fait que les employer au bastiment de Torgueil.

Les Vieillards aiment à donner de bons préceptes, pour se consoler de n'estre plus en estât de donner de mauvais exemples.

Le Jugement n'est autre chose que la grandeur de la lumière de l'esprit ; son estenduë est la mesure de sa lumière; sa profondeur est celle qui pénètre le fonds des choses; son discernement les compare et les distingue ; sa justesse ne voit que ce qu'il faut voir ; sa droiture les prend toujours par le bon biais : sa délicatesse aperçoit celles qui paroissent imperceptibles, et le jugement décide

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ce que les choses sont. Si on Texamine bieir, on trouvera que toutes ces qualitez ne sont autre chose que la grandeur de l'esprit, lequel, voyant tout, rencontre dans la plénitude de ses lumières tous les avantages dont nous venons de parler.

Chacun dit du bien de son cœur, et personne n'en ose dire de son esprit.

La politesse de l'esprit est un tour par lequel il pense toujours des choses honnestes et délicates.

ex.

La galanterie de Tesprit est un tour de l'esprit par lequel il entre dans les choses les plus flatteuses, c'est à dire celles qui sont le plus capables de plaire aux autres.

Il y a des jolies choses que l'esprit ne cherche

point) et qu'il trouve toutes achevées en luymesme : il semble qu'elles y soient cachées, comme l'or et les diamans dans le sein de la terre.

L'esprit est toujours la dupe du cœur.

Bien des gens connoissent leur esprit, qui ne connoissent pas leur cœur.

Toutes les grandes choses ont leur point de perspective comme les statues. Il y en a qu'il faut voir de prés pour en bien juger, et il y en a d'autres dont on ne juge jamais si bien que quand on en est éloigné.

Celuy là n'est pas raisonnable à qui le hazard fait trouver la raison, mais celuy qui laconnoist, qui la discerne et qui la gouste.

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Pour bien sçavoir les choses, il en faut sçavoir le détail, et, comme il est presque infiny, nos connoissances sont toujours superficielles et imparfaites.

Il n'y a point de plaisir qu'on fasse plus volontiers à un amy que celuy de luy donner conseil.

Rien n'est plus divertissant que de voir deux hommes assemblez, l'un pour demander conseil, et l'autre pour le donner. L'un paroist avec une déférence respectueuse et dit qu'il vient recevoir des instructions pour sa conduite, et son dessein le plus souvent est de faire aprouver ses sentimens et de rendre celuy qu'il vient consulter garant de l'affaire qu'il luy propose. Celuy qui conseille paye d'abord la confiance de son amy des marques d'un zèle ardent et désintéressé, et il cherche en mesme temps dans ses propres interests des règles de conseiller, de

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sorte que son conseil luy est bien plus propre qu'à celuy qui le reçoit.

On est au desespoir d'estre trompé par ses ennemis et trahy par ses amis, et. on est souvent satisfait de Testre par soy-mesme.

Il est aussi aisé de se tromper sans s'enappercevoir qu'il est difficile de tromper les autres sans qu'ils s'en aperçoivent*

La plus déliée de toutes les finesses estdesçavoir bien faire semblant de tomber dans les pièges que Ton nous tend : on n*est jamais si aisément trompé que quand on songe à tromper les autres.

L'intention de ne jamais tromper nous expose à estre souvent trompez.

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La coutume que nous avons de nous déguiser aux autres pour acquérir leur estime fait qu'enfin nous nous déguisons à nous-mesmes.

L'on ùdt plus souvent des trahisons par foiblesse que par un dessein formé de trahir.

On fait souvent du bien pour pouvoir faire du mal impunément.

Les plus habiles affectent toute leur vie d'éviter les finesses, pour s'en servir en quelque grande occasion et pour quelque grand interest.

L'usage ordinaire de la finesse est l'effet d'un

petit esprit, et il arrive quasi toujours que celuy qui s*en sert pour se couvrir en un endroit se découvre en un autre.

Si on estoit toujours assez habile, on ne feroit jamais de finesses ny de trahisons.

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