‹ Le premier texte de la Rochefoucauld (Reflexions ou sentences et maximes morales) publChapitre 14 sur 33 · CXXXIX · texte numérisé non relu

CXXXIX

Quand la vanité ne fait point parler, on n*a pas envie de dire grand-chose.

On ayme mieux dire du mal de soy que de n'en point parler.

Une des choses qui fait que Ton trouve si peu

Reflexions morales. 69

de gens qui paroissent raisonnables et agréables dans la conversation , c*est qu^l n'y a quasi personne qui ne pense plûtost à ce qu'il veut dire qu*à respondre précisément à ce qu'on luy dit, et que les plus habiles et les plus complaisans se contentent de montrer seulement une mine attentive, au mesme temps que Ton voit dans leurs yeux et dans leur esprit un égarement pour ce qu'on leur dit, et une précipitation pour retourner à ce qu'ils veulent dire , au lieu de considérer que c'est un mauvais moyen de plaire aux autres ou de les persuader que de chercher si fort à se plaire à soy mesme, et que bien écouter et bien répondre est une des plus grandes perfections qu'on puisse avoir dans la conversation.

Un homme d'esprit seroit souvent bien embarassé sans la compagnie des sots.

On se vante souvent mal à propos de ne se point ennuyer, et l'homme est si glorieux qu'il ne veut pas se trouver de mauvaise compagnie.

yo Reflexions morales.

On n'oublie jamais mieux les choses que quand on s'est lassé d'en parler.

Comme c'est le caractère des grands esprits de faire entendre avec peu de paroles beaucoup de choses, les petits esprits, en revanche, ont le don de beaucoup parler et de ne dire rien.

C'est plûtost par i-estime de nos sentimens que nous exagérons les bonnes qualités des autres que par leur mérite^ et nous nous louons en effet lors qu'il semble que nous leur donnons des louanges.

La modestie qui semble refuser les louanges n'est en effet qu'un désir d'en avoir de plus délicates.

On n'aime point à loûer^ et on ne loUe jamais personne sans interest. La louange est une flatterie habile, cachée et delicatte, qui satisfait différemment celuy qui la donne et celuy qui la reçoit : Tun la prend comme une recompense de son mérite , l'autre la donne pour Êiire remarquer son équité et son discernement.

Nous choisissons souvent des louanges empoisonnées qui font voir par contrecoup, en ceux que nous louons, des de&uts que nous n'osons découvrir autrement.

On ne loUe que pour estre lotie.

On ne blâme le vice et on ne loue la vertu que par interest.

72 Reflexions morales.

Peu de gens sont assez sages pour aimer mieux le blâme qui leur sert que la loUange qui les trahit.

Il y a des reproches quiloiient, et des loUanges qui médisent.

Le refus des loQanges est un désir d*estre loUé deux fois.

La louange qu'on nous donne sert au moins à nous fixer dans la pratique des vertus.

L*aprobation que Ton donne à Pesprit, à la beauté et à la valeur, les augmente, les perfec-

Reflexions morales, 73

tionne, et leur fait faire de plus grands effets qu'ils n'auroient esté capables de faire d'euxmesmes.

L'amour propre empesche bien que celay qui nous flatte ne soit jamais celuy qui nous flatte le plus.

Si nous ne nous flattions point nous-mesmes , la flatterie des autres ne nous ferott jamais de mal.

On ne fait point de distinction dans les espèces de colères, bien qu'il y en ait une légère et quasi innocente qui vient de l'ardeur de la complexion, et une autre tres-criminelle, qui est à propre* ment parler la fureur de l'orgueil.

La nature fait le mérite, et. la fortune le met en

œuvre.

74 Réflexions morales.

Les grandes âmes ne sont pas celles qui ont moins de passions et plus de vertu que les âmes communes, mais celles jBeulement qui ont.de plus grands desseins.

Comme il y a de bonnes jriandes qui affadissent le cœur, il y a un mérite fade, et des personnes qui dégoûtent avec des qualitez bonnes et inestimables.

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