‹ Le premier texte de la Rochefoucauld (Reflexions ou sentences et maximes morales) publChapitre 18 sur 33 · CLXXXVII · texte numérisé non relu

CLXXXVII

Ce qui nous fait aimer les connoissances nouvelles n'est pas tant la lassitude que nous avons des vieilles, ou le plaisir de changer, que le dégoust que nous avons de n'estre pas assez admirez de ceux qui nous connoissent trop, et Tes-

ce qui est^'^ontrefait dêplaist, avec les mesmes choses qui charment lors qu*elles sont naturelles.

Quelque prétexte que nous donnions à nos. afflictions, ce n'est que Tinterest et la vanité qui les causent.

Il y a une espèce d^hypocrisie dans les afflictions, car, sous prétexte de pleurer la perte d'une personne qui nous est chère, nous nous pleurons nous mesmes. Nous pleurons la diminution de nostre bien, de nostre plaisir, de nostre considération, . en la personne que nous pleurons. De cette manière, les morts ont l'honneur des larmes qui ne - coulent que pour ceux qui les versent. J*ay dit que c'estoit une espèce d'hypocrisie, parce que par elle l'homme se trompe seulement soy mesme. Il y en a une autre , qui n'est pas si innocente et qui impose à tout le monde : c'est l'affliction de certaines personnes qui aspirent à la gloire d'une belle et immortelle douleur ; car le temps, qui consume tout, l'ayant consumée, elles ne laissent pas d'opiniastrer leurs pleurs,

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leurs plaintes et leurs soupirs; elles prennent un personnage lugubre, et travaillent à persuader, par toutes leurs actions, qu'elles égaleront la durée de tous leurs déplaisirs à leur propre vie. Cette triste et fatiguante vanité se trouve d'ordinaire dans les femmes ambitieuses, parce que, leur sexe leur fermant tous les chemins qui mènent à la gloire, elles se jettent dans celuy-cy, et s'eôorcent à se rendre célèbres par la montre d'une inconsolable douleur. 11 y a encore une autre espèce de larmes qui n'ont qi^e de petites sources, qui coulent tellement et qui s'écoulent aussitost : on pleure pour avoir la réputation d'estre tendre , on pleure pour estre pleint ou pour estre pleuré , et on pleure quelquefois de honte de ne pleurer pas.

CCXLVm.

Nous ne regrettons pas la perte de nos amis selon leur mérite, mais selon nos besoins et selon l'opinion que nous croyons leur avoir donnée de ce que nous valons.

Nous ne sommes pas dificiles à consoler des

Reflexions morales, 99

disgrâces de nos amis lors qu'elles servent à signaler la tendresse que nous avons pour eux.

Qui considérera superficiellement tous les effets de la bonté qui nous fait sortir hors de nous mesmes, et qui nous immole continuellement à l'avantage de tout le monde , sera tenté de croire que, lors qu'elle agit, l'amour propre s'oublie et s'abandonne luy mesme , ou se laisse dépoiiiller et apauvrir sans s'en apercevoir ; de sorte qu'il semble que l'amour propre soit la dupe de la bonté. Cependant c'est le plus utile de tous les moyens dont l'amour propre se sert pour arriver à ses fins ; c'est un chemin dérobé, par où il revient à luy mesme plus riche et plus abondant; c'est un désintéressement qu'il met à une furieuse usure ; c'est enfin un ressort délicat avec lequel il relinit, il dispose et tourne tous les hommes en sa faveur.

Nul ne mente d'estre loiié de bonté, s'il n'a la force et la hardiesse d'estre méchant : toute autre

lop Reflexions morales.

bonté n*est le plus souvent qu'une paresse ou une impuissance de la mauvaise volonté.

Il est bien mal-aisé de distinguer la bonté generalle et répandue sur tout le monde de la grande habileté.

CGLIII.

Il n'est pas si dangereux de faire du mal à la pluspart des hommes que de leur faire trop de bien.

Pour pouvoir estre toujours bon, il faut que les autres croyent qu'ils ne peuvent jamais nous estre impunément méchants.

Rien ne nous plaist tant que la confiance des Grands et des personnes considérables par leurs emplois, par leur esprit ou par leur mérite; elle

Reflexions morales, loi

nous fait sentir un plaisir exquis, et élevé merveilleusement nostre orgueil, parce que nous le regardons comme un effet de nostre fidélité. Cependant, nous serions remplis de confusion si nous considérions l'imperfection et la bassesse de sa naissance, car elle vient de la vanité, de Tenvie de parler, et de l'impuissance de retenir le secret : de sorte qu'on peut dire que la confiance est comme un relâchement de Tame causé par le nombre et par le poids des choses dont elle est pleine.

La confiance de plaire est souvent un moyen de déplaire infailliblement.

Nous ne croyons pas aisément ce qui est au delà de ce que nous voyons.

La confiance que Ton a en soy fait naistre la plus grande partie de celle que l'on a aux autres.

102 Reflexions morales.

La sobriété est Tamour de la santé ou Fimpuissance de manger beaucoup.

La vérité est le fondement et la raison de la perfection et de la beauté. Une chose, de quelque nature qu'elle soit, ne sçauroit estre belle et parfaite si elle n'est véritablement tout ce qu'elle doit estre, et si elle n'a tout ce qu'elle doit avoir.

On peut dire de l'agréement séparé de la beauté que c'est une simetrie dont on ne sçait point les règles, et un rapport secret des traits ensemble, et des traits avec les couleurs et avec l'air de la personne.

11 y a de belles choses qui ont plus d'esdat

Reflexions morales. io3

quand elles demeurent imparfaites que quand elles sont trop achevées.

La cocquetterie est le fonds et Thumeur de toutes les femmes; mais toutes ne coquettent pas, parce que la coquetterie de quelques unes est retenue par leur tempérament et par leur raison.

On incommode toujours les autres quand on croit ne les pouvoir jamais incommoder.

Il y a peu de choses impossibles d'elles mesmes, et Taplication pour les faire réussir nous manque bien plus que les moyens.

La souveraine habileté consiste à bien connoistre le prix de chaque chose.

104 Réflexions morales.

CGLXVII.

Le plus grand art d'un habile homme est celuy de sçavoir cacher son habileté.

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