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Le président Lincoln

inutile, et cet homme qu'elle m'a préféré, qui l'a possédée, innocent, acquitté, vivrait heureux, tandis que moi... » Il n'acheva point et passa la main sur son front, qui ruisselait de sueur. « Non, non, tuons-les l'un après T autre sur ce même lit, comme ils l'ont mérité! » Il entr'ouvrit la chemise d'Isidore. « Si je l'éveillais, afin qu'il sache bien que c'est moi qui le tue ! » Il se consulta quelques secondes. « Non, ce serait imprudent, il se débattrait. Allons! » Il mit à nu la poitrine d'Isidore, et, tout absorbé dans ces préparatifs, ayant bien choisi l'endroit, il leva son couteau et se haussa un peu sur la pointe des pieds pour mieux précipiter le coup : « Tiens! fît-il, à toi! »

Mais au moment où l'arme allait s'abaisser, il se sentit le poignet pris comme dans un étau pendant que deux mains s'emparaient de son autre bras. M. Darronc ne put que tourner la tête et se vit entre M. Gestral et son agent. Il resta bouche béante et les yeux dilatés. — Oui, fit M. Gestral, c'est bien moi, et il ajouta : Commissaire de police.

Ces simples mots semblèrent enlever un dernier espoir au misérable, qui tomba tout d'une pièce sur le carreau. — Liez-le, dit tranquillement M. Gestral à l'agent.

Celui-ci, tirant des cordes de sa poche, se pencha vers M. Darronc : — Ce n'est guère la peine, fit-il. 11 est quasi-mort de peur et n'en reviendra guère.

M. Gestral appelait Isidore, qui ne remuait pas. Il eut besoin de le secouer pour l'éveiller : — Peste ! dit-il, comme vous dormez !

— Hein? reprit Isidore, qui s'était dressé sur son lit. Que s'est-il passé?

— Voyez.

Isidore comprit tout. — Et vous étiez là? dit-il en serrant les mains de M. Gestral.

— Oui, depuis trois nuits dans le petit bûcher que j'avais fermé en dedans. Mon agent était ce garçon d'hôtel qui tirait le cordon tout endormi et ne s'inquiétait pas des gens qui rentraient. Nous veillions sur vous et sur lui, ajouta- t-il en montrant M. Darronc évanoui.

— G'est une expédition qui vous fera honneur et vous vaudra de l'avancement, dit l'agent.

— Bah! reprit M. Gestral, qu'on me récompense ou non, je ne suis pas mécontent de moi. Cela me prouve que je ne m'étais pas trompé, et que mes petites théories ont du bon.

Henri Rivière.

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Au-dessus de tous les hommes que la guerre civile américaine a mis en relief et voués à la gloire, Abraham Lincoln a désormais sa place marquée comme le plus pur et le plus grand. Après quatre années de luttes et d'inquiétudes, après avoir longtemps espéré contre l'espérance et vu tant de sang précieux se perdre inutilement dans le sol de la Virginie, le président deux fois élu croyait toucher au terme de ses efforts (1) ; il avait presque accompli la tâche redoutable que les événemens et la volonté populaire lui avaient imposée* et dans le moment même où il semblait que la fortune n'avait plus rien à lui refuser, quand il allait recueillir le fruit tardif de tant de peines, la mort l'a saisi, une mort lâche et traîtresse. Une succession de brillantes victoires avait enfin ouvert les portes de Richmond, et les restes de cette armée qui si longtemps avait défié le nord avaient été réduits à mettre bas les armes. Au milieu des transports et des cris d'une joie presque délirante, M. Lincoln ne fit entendre que des paroles de douceur. Jamais triomphateur ne fut plus modeste, on pourrait presque dire plus humble; il était allé à Richmond, il était entré un moment dans la maison de M. Jefferson Davis. Quelques régimens noirs avaient défilé devant lui, il avait montré à la Virginie le président des États-Unis; mais au milieu des fumées de la ville incendiée, aux étincellemens des baïonnettes, dans le bruit et le désordre de la guerre, il ne songeait, lui, qu'à la paix. Il n'alla point au capitole de Richmond signer des listes de proscription ;

(1) Voyez sur la dernière élection présidentielle la Revue du Ier décembre 18G4.

nulle bouffée de haine ou d'orgueil n'enfla cette âme naturellement humaine, et que tant d'émotions avaient encore attendrie depuis quelques années. Que de fois, allant de Washington aux camps et des camps à Washington, n'avait-il pas descendu et remonté les fleuves paresseux de la Virginie, visiteur sombre et soucieux que l'armée s'était accoutumée à voir plus souvent au lendemain des défaites qu'à la veille des victoires ! Cette fois tout était fini. Grant et Sheridan parcouraient à leur gré ces provinces où pendant si longtemps chaque pouce de terrain avait été disputé : pour la première fois, M. Lincoln pouvait revenir d'un cœur léger vers sa capitale; mais sa joie, pour rester discrète, ne devait pas être de longue durée. A peine arrivé, il convoqua ses ministres, s'entretint avec eux des derniers événemens, de la pacification des états du sud; il parla de Lee avec bonté, tout prêt à tendre sa main loyale à un capitaine qui, sur les champs de bataille, avait été un loyal ennemi; il tenait ce langage le lh avril au matin; le soir même, il était assassiné. L'histoire nous montre un petit nombre de grands souverains frappés de même au milieu de grands desseins, à la veille d'importantes résolutions ou au lendemain d'actions mémorables; mais, s'ils ont payé d'un tel prix la grandeur et la gloire, ils les ont du moins achetées pour toute leur vie, pour leurs enfans, pour leur race entière. La démocratie tire des ombres de la vie domestique un favori d'un jour, et après lui avoir imposé quelque temps l'accomplissement de tâches quasi-royales, elle lui impose l'abdication. Voudra-t-elle maintenant que quelques années passées dans l'exercice d'une autorité précaire et sans lendemain se paient du même prix que les empires et les' couronnes? Ses chefs seront-ils aussi des victimes désignées pour le sacrifice? L'assassinat, qui n'a rôdé jusqu'ici qu'autour du palais des rois, guettera- t-il jusqu'à ces magistrats populaires qu'un jour amène et qu'un autre jour emmène? et faudra-t-il aussi qu'ils marchent entourés de pièges et d'épées?

La vie de M. Lincoln appartient dès ce moment à l'histoire, qui ne se rappellera son humble origine que pour la mettre en contraste avec la grandeur de sa fin. L'histoire ne le suivra point pas à pas tandis qu'il s'élevait, à force de patience, d'intelligence et de volonté, des rangs les plus obscurs jusqu'au grand théâtre de la vie publique. La vie des champs, le grand air des plaines de l'ouest formèrent cette robuste nature et la préparèrent aux luttes qu'elle eut à soutenir. Gomme presque tous les gens de l'ouest, il fit un peu tous les métiers : il conduisit un flat-boat (bateau-plat) sur le Mississipi, il se fit rail-splitler, coupa et scia du bois pour les clôtures des fermes de rillinois; les grands fleuves et la prairie lui en apprirent plus que les livres. C'est, il le racontait lui-même, au

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