‹ Le président LincolnChapitre 6 sur 7 · A92 REVUE DES DEUX MONDES · texte numérisé non relu

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tysburg, M. Everett, en face de ce champ de bataille où s'étaient jouées les destinées de l'Amérique, fit un long discours où il épuisa toutes les ressources de sa merveilleuse éloquence. Combien j'eusse pourtant préféré entendre ces simples paroles que M. Lincoln prononça en face de toutes ces tombes : « Nous sommes réunis sur un grand champ de bataille de cette guerre! Nous sommes venus ici pour dédier une portion de ce champ à ceux qui ont donné leur vie pour que la nation puisse vivre. Gela est juste, cela est bien; mais dans le sens le plus large nous ne pouvons dédier, nous ne pouvons consacrer, nous ne pouvons sanctifier ce sol. Les braves gens, vivans ou morts, qui ont combattu ici, l'ont consacré mieux que notre pauvre pouvoir de louange ou de critique. Le monde tiendra peu de compte et se souviendra peu de temps de ce que nous disons ici; mais il ne pourra oublier ce qu'ils ont fait. C'est plutôt à nous, vivans, d'être consacrés ici à la grande tâche qu'ils ont laissée interrompue, afin que ces morts honorés nous inspirent un dévouement plus grand à la cause pour laquelle ils ont donné la dernière, la pleine mesure du dévouement, afin que nous résolvions ici hautement que ces morts ne sont pas morts en vain, que la nation, Dieu aidant, renaîtra dans la liberté, et que le gouvernement du peuple par le peuple, pour le peuple, ne périra point sur cette terre. »

N'est-ce point là la véritable éloquence, celle que l'orateur n'a point cherchée, et qu'il trouve sans y penser? Sous le poids d'une puissante émotion, il rejette les vains ornemens et atteint la pureté, la concision, la noblesse des plus grands modèles classiques. Ne sent-on pas aussi, sous ces accens pathétiques et contenus, quelque chose de cette tendresse dont j'ai parlé? On eût dit par momens, à voir M. Lincoln, qu'il portait dans son cœur le deuil de tous ceux qui étaient morts dans les terribles années de sa présidence. Une tristesse presque surhumaine passait parfois sur ce front où les rides étaient devenues des sillons, sur ce visage étrange où le rire des anciens jours s'était changé en un rictus douloureux. Je me rappelle, comme si c'était hier, avoir un soir rencontré le président à la nuit tombante. Il sortait de la Maison-Blanche, et, suivant son habitude, il allait chercher des nouvelles au département de la guerre. Personne ne l'accompagnait, bien que souvent on l'eût prié de ne jamais s'aventurer seul : il dédaignait le danger et détestait toute contrainte. Enveloppé dans un plaid pour se protéger contre le froid, il marchait lentement, perdu dans sa rêverie, pareil à un grand fantôme. Je fus frappé de l'expression pensive et souffrante de son visage. Les agitations, les inquiétudes, les émotions avaient lentement plié et brisé enfin cette nature forte et rus-

tique, usé les nerfs d'acier de ce géant. Pendant quatre ans, il n'avait pas eu une heure de repos. Ses fêtes mêmes étaient d'horribles souffrances : quand les salons de la Maison-Blanche s'ouvraient, le flot des visiteurs passait sans s'arrêter devant lui; sa large et loyale main serrait toutes celles qui se présentaient. Esclave du peuple américain, il était condamné à rester à Washington quand tout le monde en fuyait la poussière et la chaleur; il s'échappait seulement pour aller chercher un peu de verdure sur les riantes collines où se trouve la maison de campagne présidentielle, à côté du Soldier's Home, asile où l'état garde quelques invalides de la guerre du Mexique. Dans ses promenades, il voyait les beaux bois coupés pour faire place aux parapets et aux glacis des forts ; à peu de distance, il rencontrait un grand cimetière où sont alignées dix mille tombes encore fraîches. J'ai vu, au milieu des bois, cette cité des morts , avec ses longues allées parallèles , où se dressent dix mille pierres blanches, toutes semblables, et chacune portant le nom d'un soldat. Il semble qu'on passe une revue en longeant ces interminables files dont la monotonie a quelque chose de terrible. Ces soldats qui dorment aujourd'hui dans un ordre que rien ne viendra plus troubler, M. Lincoln les avait vus jeunes, vigoureux, pleins de santé !

Sa retraite des champs ne fut pas toujours à l'abri des alertes; la cavalerie de Breckenriclge s'aventura une fois jusqu'au pied des forts voisins, et de sa fenêtre M. Lincoln vit brûler la maison de son ami M. Blair. A une portée de fusil de sa campagne est la demeure d'un partisan du sud qui, au début de la guerre, faisait la nuit des signaux aux rebelles postés de l'autre côté du Potomac. On l'arrêta, il fut jeté en prison; mais M. Lincoln le fit relâcher. Partout autour de lui il apercevait l'image de la guerre : le pavillon étoile flottant dans le ciel au-dessus des rouges lignes dont les angles déparent aujourd'hui le sommet des charmantes collines qui entourent Washington, les noirs canons dormant sur leurs affûts, les canonnières, les vapeurs, les transports descendant ou remontant le Potomac. Sur sa route, entre les hauteurs boisées du Meridian Hill et la Maison-Blanche, il traversait une plaine aride et déchirée, où l'on ne rencontre que'de vastes hôpitaux de bois, bâtis à la hâte depuis le commencement de la guerre. Il vivait, on peut le dire, dans un camp ; partout des habits bleus, des troupes de cavaliers lancés au galop, des détachemens en marche, des généraux à cheval suivis de leurs ordonnances, des ambulances, des voitures du train menées par des nègres et traînées par des mulets, tout le désordre de la guerre sans aucune de ses grandes émotions. Cette existence affairée, inquiète, n'avait ni loisirs ni plaisirs. La fortune modique de M. Lincoln ne lui permettait point d'offrir à beaucoup

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de personnes l'hospitalité de la Maison -Blanche; il n'avait jamais voulu recevoir ses appointemens qu'en papier-monnaie, comme tous les autres fonctionnaires publics, quoique le congrès eût bien volontiers consenti à ce qu'ils fussent payés en or. Il s'appauvrit, loin de s'enrichir, en tenant pendant quatre années les rênes du gouvernement, alors que le budget des États-Unis atteignait d'un bond un chiffre comparable seulement à celui du budget des états européens les plus anciens et les plus riches. Il ne dérobait aucun de ses instans aux affaires : il n'entra qu'une fois pendant ces quatre ans dans la belle serre attenante à la maison présidentielle. Pour seule distraction, Mme Lincoln le conduisait de loin en loin, presque malgré lui, au théâtre. Il aimait Shakspeare avec passion. « Il m'importe assez peu, me dit-il un jour, que Shakspeare soit bien ou mal joué; chez lui, la pensée suffit. »

J'eus un jour, au mois de janvier de cette année, l'honneur d'être invité à l'accompagner à la représentation du Roi Lear. Je me rendis avec lui à ce même théâtre de Ford et dans cette même loge où il a été si lâchement assassiné. Le théâtre de Washington est petit et délabré; on arrivait à la loge présidentielle en suivant un passage laissé libre derrière les spectateurs des galeries , et il n'y avait qu'une porte à ouvrir, un rideau à écarter, pour y entrer. L'appui de la loge était couvert d'une pièce de velours rouge, mais on n'avait pas même pris la peine de recouvrir à l'intérieur, de velours ou de drap, les planches de sapin qui formaient le devant. Je fus, on le comprendra facilement, plus occupé du président que de la pièce. Pour lui, il écoutait attentivement, bien qu'il sût tout le drame par cœur : il en suivait tous les incidens avec intérêt, et ne causait avec M. Sumner et avec moi que durant les entr' actes. Son second fils, âgé de onze ans, était auprès de lui : M. Lincoln le tenait presque tout le temps appuyé contre lui, et souvent pressait la tête rieuse ou étonnée de l'enfant sur sa large poitrine. A ses nombreuses questions il répondait avec la plus grande patience. Certaines allusions faites par le roi Lear aux douleurs de la paternité faisaient passer comme un nuage sur le front du président : il avait perdu un jeune enfant à la Maison-Blanche, et ne s'était jamais consolé de sa mort. Qu'on me pardonne de réveiller des souvenirs si personnels, qu'en d'autres circonstances je n'eusse jamais songé à livrer à d'autres qu'à quelques amis, car c'est là même, dans ce lieu où je le vis entouré des siens, que la mort vint frapper cet homme plein de mansuétude, plus doux qu'une femme, aussi simple qu'un enfant. C'est là qu'il reçut la flèche du Parthe de l'esclavage vaincu, et qu'il tomba pour ne plus se relever, noble victime de la plus noble des causes.

Même en mourant, M. Lincoln a encore servi l'Union, à laquelle

il avait déjà tant donné, car il y a des émotions si puissantes qu'elles servent comme de ciment à toutes les âmes : elles élèvent le cœur des nations, imposent silence aux grondeuses résistances, jettent comme un voile d'oubli sur le passé et rapprochent toutes les volontés. Il ne faut donc point trop plaindre les États-Unis, comme nation, d'avoir perdu ce chef en qui ils avaient mis leur confiance : il restera, président invisible, à la Maison-Blanche et inspirera longtemps encore les conseils de la nation. C'est d'ailleurs le propre des gouvernemens libres que de former assez d'hommes pour qu'aucun d'eux ne devienne jamais absolument nécessaire; les destinées de la nation n'y sont point suspendues au fil fragile d'une existence unique; ceux qui se trouvent élevés aux plus hautes fonctions de l'état s'y adaptent avec une merveilleuse aisance aux nouvelles circonstances où ils se trouvent placés : la liberté a commencé leur éducation, la responsabilité l'achève. Que l'on compare les jugemens que l'Europe portait il y a quatre ans sur M. Lincoln aux témoignages de respect qu'elle prodigue aujourd'hui tardivement à sa mémoire ! Sans doute l'exercice du pouvoir au milieu des circonstances les plus critiques l'avait grandi, mais il était bien le même homme quand il acceptait avec une résolution modeste le fardeau de l'autorité et quand ses premières paroles n'éveillaient d'autres échos que ceux d'une froide et frivole critique.

Le successeur de M. Lincoln, arrivant au pouvoir dans les circonstances les plus tragiques et les plus imprévues, ne s'est pas senti troublé par l'effrayante responsabilité qui du jour au lendemain lui a été imposée. Les commentaires malveillans d'un journal démocratique de New-York, relatifs à son attitude le jour de la seconde inauguration de M. Lincoln, avaient jeté une défaveur injuste sur cet homme d'état et fait oublier, au milieu de ridicules et injurieuses rumeurs, le courage qu'il avait déployé dans le sénat en face des premières menaces de la sécession et plus tard dans le Tennessee, déchiré par la guerre civile. L'attitude et le langage de M. Andrew Jonhson ont déjà dissipé les inquiétudes de ceux qui ont pu le croire indigne de sa grande tâche. L'orateur dont la voix a si souvent ému le sénat, et qui un jour seulement avait été audessous de lui-même par suite d'une indisposition passagère, a retrouvé des accens nobles, fermes et élevés. S'il s'y mêle plus d'amertume que dans les discours de M. Lincoln, ne peut-on l'expliquer par les terribles émotions qui ont agité la ville de Washington et tous les États-Unis? Qu'on cherche dans l'histoire quelque chose de comparable à ce dernier acte du grand drame de la guerre, à ce peuple jeté des hauteurs du triomphe dans un abîme de trouble et de deuil! M. Johnson pouvait-il se défendre des sentimens qui

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