DU MANUSCRIT DU PRESSOIR
A M. LEMOIXE-MONTIGNY
DUECTEta H CIH>ASE ORAMATIOIE
J'avais essayé de mettre des paysans sur la scène, j'ai voulu essayer d'y mettre des villageois. Ce n'est pas la même chose , bien que la distinction ne frappe pas au premier abord.
Les villageois ne sont qu'à moitié paysans, les paysans ne sont pas du tout villageois. Il n'y a de vraiment rustiques que les groupes ou les familles, isolés dans les fermes, dans les moulins, dans les chaumières. Plus la vie se concentre dans un milieu borné , plus Tidée se simplifie. Le vrai paysan est bien plus aux prises avec la nature qu'avec la société. Il a peu de pensées, mais elles sont tenaces, peu de volontés, mais elles sont fortes.
Les villageois sont plus instruits. Ils ont des écoles, des industries qui étendent leurs relations. Us ont des rapports et des causeries journahères avec le curé , le magistrat local, le médecin , le marchand, le militaire en retraite, fjue sais-je? tout un petit monde qui a vu un peu plus loin
que l'horizon natal. Certains ouvriers, d'ailleurs, ont, avant comme depuis la révolution , fait quelque tour de France qui est un voyage d'instructioij^ non-seulement dans le métier, mais dans la vie. Sans se piquer d'être puristes , les artisans des villes et des villages s'expriment donc dans un langage plus étendu et plus élevé, en apparence, que le journalier ou le ménageot de campagne. Ils ont aussi des sentiments , je ne dirai pas plus nobles ( le beau et le bien, comme le laid et le mal se trouvent partout ) , mais plus analysés en eux-mêmes , et dont ils peuvent mieux rendre compte.
Le paysan aime surtout par instinct. L'habitant des grandes villes y porte plus d'imagination. Celui des villages , qui tient du citadin et du paysan , met de l'imagination et de l'instinct dans ses affections. Chez tous, le cœur est en jeu. Le cœur n'est pas encore si mort qu'on veut bien le dire , et quels que soient les temps , ni les crises politiques , ni les intérêts personnels, n'empêcheront jamais l'amour et l'amitié de trouver en eux-mêmes une oasis au milieu des tempêtes.
L'amitié est un sentiment chevaleresque et jeune , qui se développe plus particulièrement chez les hommes liés par un esprit de corps et des travaux communs. Les guerriers d'autrefois, les artistes et les artisans d'aujourd'hui , les séminaristes , les étudiants , les collégiens même, ont encore un culte pour l'amitié. Dans la solitude des champs , comme dans le tumulte du monde , l'homme arrive à ne plus compter que sur lai-même ; mais dans l'ombre du cloître , comme sous le soleil des chemins , dans les ateliers, dans les chantiers, comme sur les bancs des écoles, tout jeune Oreste a son Pylade.
L'amour-propre joue un grand rôle dans la vie de l'artiste et de l'artisan. Le paysan a une passion plus positive, le gain. L'homme du monde sait mieux déguiser ses vanités. Au village, elles sont naïves et passionnées.
Avec ces éléments si simples et dont tout le monde a pu constater la réalité , j'ai pensé pouvoir faire une pièce qui n'a la prétention d'être ni un drame , ni une comédie , ni une formule d'enseignement nouveau. Les meilleures moralités sont celles qui arrivent toutes faites dans l'esprit du spectateur, et dont il sentrapplication dans une œuvre d'art, rendue avec la supériorité que vos admirables artistes sauront y manifester.
Pour la mise en scène , le soin des détails et la gouverne de l'ensemble, vous êtes artiste supérieur vousmême, et, V amitié aidant, comme toujours, vous ferez de peu quelque chose.
Vous me demandez si , en annonçant au public de la première représentation le nom de l'auteur, on doit toujours m' appeler George Sand. Oui, sans doute, puisque c'est un pseudonyme devant lequel le public, qui n'est pas forcé de savoir qu'on pourrait dire madame , pourrait, cependant, me contester le droit de faire dire monsieur.
George Sand.
Nohant, i853.
PERSONNAGF.S
MAITRE BIENVENU, menuisier, MM. Geoffrot.
PIERRE BIENVENU, son fils, Lafontaine.
MAITRE VALENTIN, charpentier, Lescecr.
VALENTIN, sou fils, Bressant.
NOËL P L A N T I E R , accordé avec Suzanne , D c p c i s.
LE BAILLY, Blondel.
LE MÉNÉTRIER, Antonin.
SUZANNE, veuve de 23 à 30 ans, fille de
maître Bienvenu, Mmes Lesceur,
REINE, filleule de Bienvenu (16 ans), Laurentine.
SYNDICS, apprentis DE MAITRE BIENVENU, VILLAGEOIS, VILLAGEOISES.
La scène se passe dans un village quelconque de la France, au siècle dernier. — Costumes Louis XV ou Louis XVI , à volonté.
Nota. S'adresser pour la ninsi^ue à M. Jtibin, bibliothécaire au théâtre; et pour la mise en scène exacte et détaillée, à M. Hérold , régisseur de la scène.
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