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CHAPITRE PREMIER

Au Prince Constantin Radziwill.

Prince,

Je sais que le souvenir de Jean-Jacques Rousseau vous est cher.

Je sais que^ si vous aviez vécu de son temps., vous lui auriez offert un asile dans ses malheurs et vous l'auriez consolé^ comme le firent le prince de Conti^ le prince de Ligne ^ le maréchal de Luxembourg et tant d'autres personnages illustres^ émus par sa destinée et captivés par son génie.

Cest pourquoi il m'est doux de vous dédier ces pages consacrées à la jeunesse du grand homme ^ et d'inscrire votre nom en tête de cette étude.

Recevez l' expression de mon profond et affectueux respect.

En 1895, au mois d'août, je fis, après tant d'autres, le pèlerinage des Charmettes, la maison célèbre du coteau

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de Cliambéry. Longtemps j'en avais eu le désir, désir à la fin devenu aigu et qui parfois m'envahissait comme une fièvre. Je voulais revivre l'idylle adorable de la jeunesse de Rousseau dans le cadre enchanteur oii elle avait brillé quelques saisons. J'ai réalisé mon rêve, et je viens consacrer quelques pages à ces beaux jours.

Plus d'une fois, on m'a demandé d'écrire une étude sur ces Charmettes fameuses. Je me hâtais peu de le faire. Il est doux de se complaire, seul, dans un souvenir, une émotion lointaine cachée au fond de l'être. L'âme y puise une chaleur féconde^ une joie mystérieuse qui n'a pas besoin de confidents, qui les redoute même et les éloigne.

Au milieu des foules banales, des hommes tumultueux et vains, qui forment l'insuffisante société, le philosophe, réfugié dans la Nature, se plaît à porter en lui une solitude inviolée qui le console et l'enorgueillit; c'est là sa force irréductible. Il n'a besoin de personne pour goûter jusqu'à la mort un bonheur infini.

Quand le souvenir déjà s'apaise, après avoir fortifié et embelli l'âme, et après lui avoir donné ses floraisons embaumées, il reste une dernière joie à y attacher, celle d'un récit fait à une amie chère, à des amis indulgents, qui vous écoutent avec la pensée de cueillir de semblables bonheurs, le long du chemin de la vie.

La grande séduction qui s'attache aux Charmettes, c'est que dans cette maison fortunée se réalisa l'idéal roman d'amour après lequel tout homme plus ou moins a soupiré dans sa vie.

Rencontrer à l'aurore de sa jeunesse une femme intelligente, belle, instruite, indépendante, pleine de douceur, d'enjouement, d'élégance, qui vous forme l'esprit, vous

fasse vivre auprès d'elle dans un vallon poétique et charmant, vous ouvre les horizons d'une existence harmonieuse, vous protège, vous aime, vous le dise et vous initie à de mystérieuses délices... quel rêve, quelle destinée, quelle félicité ! Ce fut le sort de Jean- Jacques.

Il se trouva qu'il était digne de ces faveurs si rares, qu'il sut apprécier l'excellence de ces bienfaits, qu'il en profita pour améliorer son être moral et développer le germe des facultés, des talents, du génie que la nature lui avait donnés; il arriva aussi que plus tard, devenu un des grands hommes de son temps, un maître de la pensée et du style, il raconta dans une langue inimitable l'attrait de ces Gharmettes si chères, les enveloppa dans les plis de sa renommée, et fit apparaître ce lieu privilégié à la postérité avec le double prestige de l'intelligence et de l'amour.

Telle est en quelques mots l'histoire des Gharmettes. Telle est leur séduction, leur magie ; telle est la délicieuse affinité qu'elles possèdent avec les vœux secrets de notre àme, avec le souhait brûlant que nous formons au seuil de la vingtième année, et qui souvent revient nous tenter au milieu des luttes de l'existence.

Imaginez l'état d'âme d'un jeune homme bien doué, qui, le cœur gonflé d'espoir, se présente sur la scène du monde et vient prendre sa place au milieu de la société. Il est avide d'inconnu, l'amour chante en lui sa divine chanson, il ambitionne la gloire, les grands noms le rendent rêveur, il a des allures de conquérant, il veut boire à toutes les coupes et se promener comme un roi dans la création.

Qu'il vienne à lire les pages enchantées que Rousseau a consacrées aux Gharmettes, qu'il comprenne le rôle que celles-ci ont joué dans son aventureuse destinée, et, involontairement, il s'écriera : Dieux! voilà mon rêve ! voilà mon désir, ma pensée, la félicité à laquelle j'aspire, la

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maison où je veux habiter, les fleurs que je veux cueillir!

L'attrait des Gharmettes, qui correspond si intimement à un besoin de notre cœur, est d'autant plus grand qu'il est plus difficile à saisir dans la réalité, pour la plupart des hommes.

Quand Rousseau rencontra M"'*' de Warens, il était errant, vagabond, on peut dire sans famille, bien que son père fût encore vivant. Il était maître de sa personne, de son temps, de sa destinée. Il put donc se jeter sans entraves dans la tendre aventure qu'une divinité bienfaisante fit surgir tout à coup sur sa route incertaine.

C'est ici, je le pense, l'occasion de citer un document peu connu, la lettre même de l'abbé de Pontverre, curé de Gonfignon, près de Genève, qui adressa le jeune Rousseau à M™'' la baronne de Warens, au printemps de 1728. Bien que cette lettre soit fort antérieure aux Gharmettes^ elle les explique cependant, et en est la préparation initiale, le germe mystérieux. Son authenticité n'est pas établie, mais le texte en est vraisemblable. La voici :

« Je vous envoie Jean-Jacques Rousseau, jeune homme qui a déserté de son pays. Il est resté un jour chez moi; je lui ai parlé beaucoup de vous. Au reste, il me paraît d'un heureux caractère. G'est encore Dieu qui l'appelle à Annecy. Tâchez de l'encourager à embrasser le catholicisme; c'est un triomphe quand on peut faire des conversions. Je ne vous invite pas à lui procurer des secours, votre cœur m'est garant que vous ne lui en laisserez pas manquer. Outre que vous concevez aussi bien que moi que, pour ce grand œuvre auquel je le crois assez disposé, il faut tâcher de le fixer à Annecy, dans la crainte qu'il ne reçoive ailleurs quelques mauvaises instructions. Ayez soin d'intercepter toutes les lettres qu'on pourrait lui écrire de son pays, parce que, se croyant abandonné, il abjurerait plus tôt.

« Je remets tout entre les mains du Dieu tout-puissant, <et les vôtres que je baise.

u Votre très humble serviteur,

« De Pontverre, « Curé de Confignon. »

J'ai relu souvent cette lettre, qui décida du sort de Rousseau, alors âgé de seize ans. Elle est le point de départ, la cause déterminante des aventures de sa vie, de ses amours, de l'éclosion de son génie, de sa carrière de gloire. Le pauvre abbé de Pontverre, esprit borné dans sa bonté, ne se doutait guère, en l'écrivant, de la longue suite d'événements importants qui allaient s'enchaîner et se développer par le fait de son épître.

Je compare volontiers celle-ci à ces sources presque infîmes d'oii sort une eau calme en apparence, mais douée d'une force cachée et qui bientôt devient grande rivière ou grand fleuve. Devant elles, on ressent de l'étonnement, de la curiosité et un vif intérêt.

Les questions de doctrine chrétienne et de culte professionnel, dont parle l'abbé de Pontverre, étaient peu le fait d'un jeune homme comme était alors Jean- Jacques. 11 avait bien d'autres préoccupations : vivre d'abord, aimer ensuite. Aussi, lorsqu'il remit sa lettre de recommandation à M™*" de Warens, chargée de le convertir, et qu'il s'était imaginée vieille et maussade, mais à laquelle il vit « un visage pétri de grâce, de beaux yeux bleus pleins de douceur, un teint éblouissant, le contour d'une gorge enchanteresse », il se sentit fait pour être son prosélyte, car^ dit-il, (( je devins à l'instant le sien, sûr qu'une religion prêchée par de tels missionnaires ne pouvait manquer de mener en paradis ».

Le cas de Rousseau est vraiment exceptionnel. Tout jeune homme, digne de rencontrer des Charmettes sur son chemin, a une famille qui le surveille, un avenir qui

le préoccupe, une carrière qui le sollicite. Il faut qu'il marche en avant, qu'il travaille, qu'il suive les voies régulières de la société. Peut-il s'arrêter à mi-côte, sur le coteau embaumé, clans la maison aux volets verts, près de l'amie qui lui sourit et qu'il aime? Non, il faut qu'il passe, qu'il s'éloigne, qu'il renonce à cette douce vie qui l'attire et lui semble si harmonieuse, mais qui, si elle a ses félicités, a aussi ses périls que la fièvre des passions ne lui permet pas d'apercevoir.

Il dit adieu à tout ce beau roman, mais il en conserve l'image au fond de son être et il s'écrie, en s'éloignant : Heureux Jean-Jacques! Tu as connu des jours divins! L'ombre tutélaire de M™^ de Warens et des Char mettes s'est étendue sur ta vie entière! Ah! que ne peut-elle aussi s'étendre sur la mienne !

George Sand pensait comme nous, et exprimait des idées analogues dans une préface qu'elle composa pour une nouvelle édition des Confessions, édition devenue rarissime, parce que, m'a-t-on affirmé, des esprits rétrogrades l'ont accaparée et détruite. Les sots prétentieux sont capables de tout, mais leur vil troupeau disparaît dans la poussière, tandis que des mains pieuses recueillent le trésor qu'ils espéraient anéantir.

L'illustre écrivain dit dans ces pages admirables : « Un voyageur de mes amis, qui a visité les Gharmettes au mois dernier, m'écrivait : L'histoire de ces Charmettes est celle de nos plus beaux jours. Gela est bien vrai ! Qui de nous n'a pas vécu en imagination, aux Gharmettes, les plus beaux jours de sa jeunesse? »

L'amour est le fond de l'histoire des Gharmettes : de là leur immortel prestige.

Le récit de Rousseau allume nos espérances ou ravive

nos souvenirs. Dans les plis les plus cachés de son être, tout homme a une passion secrète, une tendresse enivrante , une source d'affection profonde, un amour qui déjà s'est donné carrière ou qui attend son heure.

Au contact des Confessions ^ il éprouve un frémissement, un plaisir, un émoi qui l'ensorcelle, car c'est cette passion, cette tendresse, cet amour qui comprennent, c'est la fihre cachée qui est atteinte.

La dernière page du livre V des Confessions et tout le livre VI sont consacrés aux Charmettes. Ce sont ces pages qu'il faut lire, relire et méditer, pour revivre les heaux jours du grand écrivain, et se croire soi-même le héros de son roman. Quelle fascination, quelle magie dans ce sixième livre ! Il faudrait le citer tout entier, car tout y est essentiel. Nous nous bornerons à quelques passages qui résument l'œuvre de Rousseau, dans une certaine mesure, et dont la signification a, selon nous, une importance spéciale.

Lorsque M""^ de Warens et Jean-Jacques allèrent s'installer dans la délicieuse maison, à la fin de l'été de 1736, le futur grand homme avait vingt-quatre ans. Il vivait sous l'égide de l'aimable femme depuis huit années : elle l'avait formé, élevé, aimé, comme s'il eût été sou propre enfant. Depuis deux ans environ, il était son amant. Quand il raconta l'heureux séjour des Charmettes^ il avait cinquante-quatre ans; ce fut à Wootton, en Angleterre, et au château de Trie, dans l'Oise, qu'il écrivit les six premiers livres des Confessions ^ dont on a pu dire justement : « C'est la raison dans toute sa maturité, avec la fraîcheur des souvenirs de la jeunesse. »

Ce qui nous intéresse avant tout dans le récit d'un homme qui nous parle de lui, c'est l'état de son âme au moment des faits passés, des faits lointains de son jeune âge. Là est la clarté qui donne à ses descriptions un accent qui nous charme, là est le rayon vermeil qui illu-

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mine tout d'un reflet pareil à l'éclat d'une éblouissante aurore.

Ecoutons Rousseau :

« La maison était très logeable; au devant, un jardin en terrasse; une vigne au-dessus, un verger au-dessous; vis-à-vis, un petit bois de châtaigniers; une fontaine à portée ; plus haut, dans la montagne, des prés pour l'entretien du bétail; enfin, tout ce qu'il fallait pour le petit ménage champêtre que nous y voulions établir... J'étais transporté le premier jour que nous y couchâmes. « 0 ma- « man! » dis-je à cette amie, en l'embrassant et l'inondant de larmes d'attendrissement et de joie, « ce séjour est celui (( du bonheur et de l'innocence. Si nous ne les trouvons pas (( ici l'un avec l'autre, il ne les faut chercher nulle part. »

Rousseau, on le sent, était dans l'enthousiasme généreux de la vingtième année, qui souvent se prolonge et dure longtemps pour les natures harmonieuses. Déjà s'affirmait nettement son goût pour la nature, qu'il préférait à la société. Ce qu'il savait des hommes, ce qu'il avait vu du monde, le portait à rechercher la solitude, à vivre avec ses livres, avec les beautés de l'immense univers qui jamais ne font défaut, et surtout avec lui-même, avec ses sensations, ses idées^, sa conscience, les conceptions de son génie naissant,

La grande supériorité de Rousseau, c'est, dès le début, de n'avoir attaché qu'un prix tout à fait secondaire aux relations qu'à de très rares exceptions près on peut avoir agréablement avec les hommes, d'en avoir percé à jour la fausseté, la fragilité, le but intéressé, la contexture mouvante et décevante; c'est d'avoir placé en dehors d'eux l'axe de son bonheur; c'est d'avoir jugé à fond leur égoïsme, leur ignorance, leur vénalité, leur fourberie, leur hypocrisie, leur imbécile vanité, et de n'avoir jamais

voulu se placer, en quoi que ce fût, sous leur atroce dépendance.

Non, certes, qu'il fût insensible à Tamitié, ou inaccessible à la pitié envers ceux qui souffrent, qu'il eût du mépris pour l'humanité ou qu'il se crût supérieur à elle; mais il avait compris qu'il n'y a rien à attendre pour le sage de l'abîme de misère, d'intrigues et souvent de scélératesse où s'agitent les sociétés, et il avait cherché et trouvé ailleurs son point d'appui, son refuge, son abri.

C'est là ce qu'il faut savoir et se dire, pour bien comprendre les larmes de joie de Jean-Jacques lorsqu'il s'installa aux Charmettes avec M™*' de Warens et s'écria : « Ce séjour est celui du bonheur et de l'innocence. Si nous ne les trouvons pas ici l'un avec l'autre, il ne les faut chercher nulle part. »

Rousseau ne fut point déçu, il trouva sur le coteau de Ghambéry ce bonheur innocent qu'il ambitionnait et espérait avec tant d'ardeur.

Bonheur innocent! Non, peut-être, d'après les préjugés et les sottes et prétentieuses conventions sociales, qui veulent tout marquer à leur estampille, mais d'après la sainte voix de la Nature qui sourit des légalités caduques, en vertu desquelles tant d'infortunés traînent une vie misérable et désenchantée.

L'écrivain des Confessions s'exprime ainsi au début du livre YI :

« Ici, commence le court bonheur de ma vie; ici, viennent les paisibles mais rapides moments qui m'ont donné le droit de dire que j'ai vécu. Moments précieux et si regrettés! Ah! recommencez pour moi votre aimable cours ; coulez plus lentement dans mon souvenir, s'il est possible^ que vous ne fîtes réellement dans votre fugitive succession. Comment ferais-je pour prolonger à mon gré ce récit si touchant et si simple, pour redire toujours les

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mêmes choses, et n'ennuyer pas plus mes lecteurs en les répétant que je ne m'ennuyais moi-même en les recommençant sans cesse? Encore si tout cela consistait en faits, en actions, en paroles, je pourrais le décrire et le rendre en quelque façon; mais comment dire ce qui n'était ni dit, ni fait, ni pensé même, mais senti, sans que je puisse énoncer d'autre objet de mon bonheur que ce sentiment même? »

Qu'ajouter à cette profonde analyse? Elle est si claire, si lumineuse, que tout commentaire ne peut que l'affaiblir. Rousseau vient d'écrire le grand mot qui révèle le secret de son génie : sentir.

C'est là sa force, sa puissance, son originalité. Il est, dans son siècle, le représentant le plus autorisé du sentiment, comme Voltaire est la plus haute personnification de l'esprit. Si l'un plaît et captive l'intelligence, l'autre émeut et conquiert le cœur.

Jean-Jacques énumère ses occupations aux Charmettes : lectures, promenades, soins donnés au jardin, courses à travers les bois, les coteaux, les vallons, et il ajoute : « Le bonheur me suivait partout : il n'était dans aucune chose assignable, il était tout en moi-même, il ne pouvait me quitter un seul instant. »

Ames désabusées, cœurs arides et sceptiques, que rien n'attire, ni ne séduit, et qui promenez partout un prétentieux ennui et une stérile ironie, méditez cette parole, et dites- vous que vous devez vous réformer voiis-memes, vous assainir, et vous guérir des futiles vanités pour retrouver la joie perdue, pour attacher du prix au monde extérieur, pour renaître à la simplicité, au plaisir de vivre, de respirer, d'embrasser du regard l'ensemble harmonieux de la création !

Ah! quand un doux sentiment règne en nous; quand une tendre sympathie, un sincère amour échauffent

notre cœur, comme le cadre où nous vivons s'anime et resplendit, comme notre activité se dépense avec allégresse, comme l'air est pur et léger! Comme tout chante en notre mémoire et retentit mélodieusement autour de nous!

Aime, et tu renaîtras! Fais-toi fleur pour éclore!

Ce vers d'Alfred de Musset se réalise alors. On vit dans une éclosion féconde, dans une renaissance entraînante, dans une résurrection pleine d'espérances nouvelles.

Tel était Rousseau aux Charmettes. L'ensorcellement dut être tout-puissant, puisque, trente années après, il écrivait ce qui suit :

« Rien de tout ce qui m'est arrivé durant cette époque chérie, rien de ce que j'ai fait, dit et pensé tout le temps qu'elle a duré n'est échappé de ma mémoire. Les temps qui précèdent et qui suivent me reviennent par intervalles. Je me les rappelle inégalement et confusément; mais je me rappelle celui-là tout entier comme s'il durait encore. Mon imagination, qui, dans ma jeunesse, allait toujours en avant et maintenant rétrograde, compense par ces doux souvenirs l'espoir que j'ai pour jamais perdu. Je ne vois plus rien dans l'avenir qui me tente; les seuls retours du passé peuvent me flatter; et ces retours, si vifs et si vrais dans l'époque dont je parle, me font souvent vivre heureux malgré mes malheurs. »

On se sent attendri devant ces aveux du grand homme, et involontairement on se rappelle le mot de Chateaubriand proclamant « l'inutilité du talent pour le bonheur ».

A l'apogée de sa gloire, à l'heure où il marchait le rival de Voltaire, après le succès sans précédent et peut-être sans égal, depuis, de la Nouvelle Héloïse, après l'éclat du Contrat social et de Y Emile ^ après la foudroyante réponse

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à FArchevêque, Rousseau, parvenu sur les cimes étincelantes, comptait pour peu de chose tout ce fracas de renommée, et n'y puisait point l'intime consolation dont avait besoin son cœur aimant.

Pour rafraîchir sa pensée, pour oublier les bassesses et le fiel de l'envie dont on l'avait abreuvé, — car, au fond des persécutions qu'il eut à subir, je découvre surtout les machinations des envieux, des jaloux, des médiocres, — pour trouver de Tattrait encore au sein de l'humanité, Rousseau retourne la tête en arrière, remonte le cours des années jusqu'aux Charmettes lointaines, et s'y arrête avec une volupté infinie.

« Je ne vois plus rien dans l'avenir qui me tente! » C'est le mot fatal que tout homme prononce tôt ou tard, lorsqu'il descend le second versant de la vie et aperçoit les landes stériles de la vieillesse. Le principe de l'activité morale alors est le souvenir. L'être se dédouble, et le vieillard se revoit tel qu'il était au début de sa carrière, quand, jeune et hardi, il s'élançait dans le vaste monde, poussé par l'aiguillon de l'espérance.

Qui n'a vu les portraits de quelque personnage célèbre aux différents âges de l'existence, à vingt ans, à trente, à quarante, à soixante? Il est facile de lire sur les images diverses du même visage les impressions, les émotions, l'état d'âme dont parle Rousseau, en racontant sa propre histoire; l'élan, l'essor en avant dans les yeux du jeune homme; la réflexion, le retour en arrière, le long regard vers le passé dans ceux du vieillard. Heureux celui qui, touchant au terme, peut reposer son regard mélancolique sur un coteau verdoyant, pareil à celui des Charmettes!

Bien que devenu tout à coup souffrant, Rousseau fut heureux sans mélange et sans nuage aux Charmettes, pen-

dant ce premier séjour qui dura jusqu'à l'arrivée de l'hiver de cette même année 1736, c'est-à-dire pendant quatre ou cinq mois. Ami des champs, il s'efforçait de les faire aimer à M^"^ de Warens. Celle-ci, d'une nature active, y prenait goût sérieusement et s'intéressait fort au jardin, à la basse-cour, aux pigeons du colombier, aux vaches de Tétable.

Il y eut là, de la part des deux amants, une vraie prise de possession, un entraînement délicieux vers la vie champêtre, vers les occupations agréables et saines qu'elle comporte, vers les plaisirs charmants qu'elle fait naître.

c( Les vendanges », dit Rousseau, « la récolte des fruits nous amusèrent le reste de cette année et nous attachèrent de plus en plus à la vie rustique, au milieu des bonnes gens dont nous étions entourés. Nous vîmes venir l'hiver avec grand regret, et nous retournâmes à la ville comme nous serions allés en exil ; moi surtout qui, doutant de revoir le printemps, croyais dire adieu pour toujours aux Charmettes. Je ne les quittai pas sans baiser la terre et les arbres, et sans me retourner plusieurs fois en m'éloignant. »

On peut juger, par ces dernières lignes, de l'épanouissement de bonheur du philosophe. Il faut éprouver un bien grand chagrin, quand sonne l'heure du départ, pour baiser la terre et embrasser les arbres. Rousseau a de ces traits saisissants qui révèlent son âme entière. Ce coin de terre, il en avait foulé le gazon dans l'allégresse, dans l'amour, dans la poésie; ces arbres, il s'était reposé sous leur ombre, leur avait confié ses espoirs juvéniles, leur avait parlé comme un ami. Ils incarnaient pour lui les beaux jours qui venaient de s'écouler, et il s'attendrissait en se séparant d'eux.

Pendant cet hiver passé à Chambéry, il continua à s'instruire, à faire de grandes lectures et à soigner sa

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santé dont il désespéra un peu moins. M""^ de Warens et lui habitaient alors une maison appartenant à M. de Saint-Laurent, intendant des finances. Cette maison existe encore. Elle est située rue des Portiques, n*" 13, dans la cour, au fond, et porte le n° 44. L'hiver disparut, le printemps de 1737 annonça son retour. Les amants songèrent à émigrer.

« Le printemps », dit Rousseau, « que j'avais cru ne pas revoir, étant proche, je m'assortis de quelques livres pour les Charmettes, en cas que j'eusse le bonheur d'y retourner. J'eus ce bonheur et j'en profitai. La joie avec laquelle je vis les premiers bourgeons est inexprimable. Revoir le printemps était pour moi ressusciter en paradis. A peine les neiges commençaient à fondre que nous quittâmes notre cachot, et nous fûmes assez tôt aux Charmettes pour y avoir les prémices du rossignol. »

Le printemps, l'été s'écoulèrent dans une félicité parfaite. Il faudrait citer ici cinq ou six pages exquises, oii Rousseau décrit ses occupations, ses études, ses tendresses. Il en était arrivé à la haute culture de son esprit, et il pénétrait avec ravissement dans les régions élevées des lettres et des sciences. Il s'assimilait petit à petit le vaste ensemble des connaissances humaines, et, ne se sentant inférieur à aucune, il prenait conscience de sa supériorité.

Moment admirable dans la vie d'un jeune homme! Il marche de découverte en découverte, de chef-d'œuvre en chef-d'œuvre; il s'engage dans la région profonde des systèmes inventés par l'antiquité ou les temps modernes pour expliquer l'origine et les fins de l'humanité et résoudre l'énigme du monde; il comprend les invocations, les rêveries, les descriptions, la mélancolie, le lyrisme épique des poètes, les méditations des philosophes, l'éloquence des orateurs, les récits des historiens, les calculs

•des savants, la prière des humbles, les cris de révolte des âmes fières, le stoïcisme des grands cœurs; bref, l'univers est à lui, et il s'avance comme un conquérant AU sein de la Nature. Tels Adam et Eve aux jours purs <le l'antique Eden.

Est-il un spectacle plus beau que celui d'une noble intelligence qui se donne ainsi carrière, et qui atteint les cimes! Quelle force dominatrice elle acquiert pour s'élan- 'Cer dans la vie et traverser la mêlée des hommes ! Quel solide mépris, quelle pitié profonde entrent en elle pour l'intrigue, la bassesse, les viles besognes et les malheureux qui s'y livrent ! Quel trésor de science, quelle réserve d'émotions Fenrichissent et lui permettent de se suffire à elle-même jusqu'au tombeau! De quel sublime orgueil elle se pare, bouclier irréductible contre lequel viendront se briser tous les flots impurs et malfaisants de ce monde !

Rousseau raconte comment pour lui commençait la journée ; il est impossible de ne point citer cette page si caractéristique :

« Je me levais avant le soleil. Je montais par un ver- ;ger voisin dans un très joli chemin qui était au-dessus de la vigne et suivait la côte jusqu'à Chambéry. Là, tout en me promenant, je faisais ma prière, qui ne consistait pas en un vain balbutiement de lèvres, mais dans une sincère élévation de cœur à l'auteur de cette aimable nature, dont les beautés étaient sous mes yeux. Je n'ai jamais aimé à prier dans la chambre : il me semble que les murs et tous ces petits ouvrages des hommes s'interposent entre Dieu et moi. J'aime à le contempler dans ses œuvres, tandis que mon cœur s'élève à lui. Mes prières étaient pures, je puis le dire, et dignes d'être exaucées. Je ne demandais pour moi, et pour celle dont mes vœux ne me séparaient jamais, qu'une vie innocente et tranquille,

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exempte du vice, de la douleur, des pénibles besoins, la mort des justes, et leur sort dans l'avenir. Du reste, cet acte se passait plus en admiration et en contemplation qu'en demandes, et je savais qu'auprès du dispensateur des vrais biens, le meilleur moyen d'obtenir ceux qui nous sont nécessaires est moins de les demander que de les mériter. Je revenais en me promenant, par un assez grand tour, occupé à considérer avec intérêt et volupté les objets champêtres dont j'étais environné, les seuls dont l'œil et le cœur ne se lassent jamais. Je regardais de loin s'il était jour chez maman : quand je voyais son contrevent ouvert, je tressaillais d'aise et j'accourais; s'il était fermé, j'entrais au jardin en attendant qu'elle fût réveillée, m'amusant à repasser ce que j'avais appris la veille, ou à jardiner. Le contrevent s'ouvrait, j'allais l'embrasser dans son lit, souvent encore à moitié endormie; et cet embrassement, aussi pur que tendre, tirait de son innocence même un charme qui n'est jamais joint à la volupté des sens. »

Dans ma visite aux Charmettes, j'ai fait à mon tour la promenade matinale du philosophe. Le verger, la vigne, le chemin sont toujours là, comme la maison, la chambre de la baronne, le contrevent si amoureusement surveillé par Rousseau, la terrasse, le jardin, toute l'habitation en un mot. C'est un site vraiment plein de poésie par luimême, et le voyageur qui s'y arrête ne peut que l'admirer, même s'il ignore le roman d'amour qui s'y développa n 1736 et 1737.

Pour celui qui sait l'histoire du passé, le charme redouble. La pensée qu'un grand homme, qu'un écrivain, un philosophe illustre a vécu sur ce coteau répand dans l'âme je ne sais quelle fermeté bienfaisante et donne à tous les vestiges des jours lointains une signification touchante.

Certes, j'étais ému en franchissant le seuil de la demeure, en visitant, au rez-de-chaussée, la salle à manger et le salon; au premier étage, la chambre de M™'' de Warens, la chambre de Rousseau, et, entre les deux, l'oratoire oij un autel est dressé encore, car on disait la messe à certains jours, et les amants s'y agenouillaient.

Oui, ces lieux consacrés, ces souvenirs m'intéressaient au plus haut point, et ma visite fut longue. Douze années se sont écoulées, et je vois encore distinctement — tant mon attention fut grande — chaque partie, chaque détail de l'habitation, chaque meuble, chaque porte, chaque portrait... Par un sort heureux, sauf le toit, rien n'a changé depuis Jean-Jacques.

Mais, le dirais-je? ce qui m'impressionna davantage, ce fut le « joli chemin qui est au-dessus de la vigne et suit la côte jusqu'à Chambéry ». Il a moins changé encore que tout le reste. Je m'y promenai longtemps, bien longtemps, évoquant les amours de Rousseau, avec une intensité plus forte, et comprenant mieux peut-être et sa sensibilité et son génie.

A quoi tout cela tient-il? Quelle loi mystérieuse règle nos sensations et préside aux mouvements internes de notre esprit et de notre cœur? C'est évidemment mon culte pour la Nature, développé, nourri, grandi depuis l'enfance, qui me fit éprouver en ce chemin champêtre, silencieux et solitaire, un@ des plus vives et aussi des plus douces émotions de ma vie.

C'était le matin, un matin d'été plein d'ivresse et de volupté; l'air frais et embaumé de verdure agitait les feuilles larges des champs de vigne; le firmament était pur et azuré, avec cette réverbération particulière des cieux de la belle Italie; j'avais devant mes yeux les hauteurs imposantes des Alpes et tous les monts audacieux de la Savoie illuminés de lumière : le pic du Nivolet, la Dent du Chat, le Lemenc, les rochers de Chanaz et d'Apre-

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mont, la montagne de Thoiry, le roc majestueux du Ghaffardon...

Ce grandiose spectacle s'harmonisait, comme je l'avais souhaité, avec le souvenir génial de Rousseau qui m'échaufFait l'âme, et je me sentais transfiguré. Et dans mon transport je songeais à ma propre destinée, à ma vie libre et indépendante, à mes fiévreux attachements, — en est-il d'autres, hélas! — à la splendeur de mes rêves, aux vivants soleils de ma jeunesse oii j'avais commencé à comprendre et à aimer le puissant penseur d'Emile et du Contrat social. Je m'applaudissais d'avoir choisi comme point d'appui moral dans la vie, en dehors de la Nature, de l'Art et du Juste, l'étude et le culte de quelques grands hommes : Lucrèce, Molière, Racine, Gœthe, Mozart et cet incandescent Jean- Jacques...

Après m'être longtemps promené, je finis par m'asseoir sur le rebord d'un vieux mur clôturant une vigne, et lâchant toute bride à mon imagination et à mon enthousiasme, je sentis délicieusement que je m'anéantissais, corps et âme, au sein des beautés de la Nature et, en même temps, dans la réverbération du génie.

Je dois exprimer mon affectueuse reconnaissance à M. Albert Metzger, l'écrivain érudit bien connu, qui habite Ghambéry, et qui veille avec un soin éclairé sur les souvenirs et la mémoire de M'"*^ de Warens et de Rousseau. Membre de l'Académie des Sciences, Belles-Lettres et Arts de Savoie, M. Albert Metzger a publié sur l'amie de Jean- Jacques quatre volumes précieux, qui sont depuis longtemps épuisés en librairie. On lui doit aussi plusieurs ouvrages sur l'histoire de Lyon et de la Savoie pendant la Révolution, ouvrages remplis de documents d'un haut in-

térêt, qui font comprendre une fois de plus le mot de Michelet : l'Histoire est une résurrection.

Doué d'un caractère affable et doux, philosophe dans le beau et noble sens du mot, vivant avec la nature et avec lui-même, simple dans ses goûts, M. Albert Metzger me toucha par Taimable réception qu'il me fit à Chambéry. Il fut mon mentor dans le pèlerinage que j'accomplissais, et je lui dois d'avoir compris la Savoie, aspect, climat et habitants, dès le premier jour de mon arrivée.

Je n'oublierai jamais que^ dans la salle à manger des Gharmettes, il fit venir une bouteille de vin blanc de la vigne de Rousseau ; je vois encore ce vin généreux et doré pétiller dans nos verres, tandis que nous évoquions l'âme des deux amants.

Que cet ami dévoué, que ce sage soit ici affectueusement remercié pour m'avoir ainsi guidé, et pour avoir éclairé mon admiration sur les grands souvenirs et les beautés de la Savoie.

Nous nous contentons de mentionner les épisodes charmants où Rousseau parle de sa manière d'apprendre la géométrie et le latin, de soigner les abeilles, d'observer les astres, d'étudier dans le jardin oîi il oubliait ses livres^ de faire l'épreuve de son salut ou de sa damnation, que sais-je encore ? Ces épisodes sont dans toutes les mémoires, et, depuis quelques années, la jeunesse les apprend dans les manuels classiques de nos lycées et collèges.

Nous tenons cependant à faire une dernière citation : elle est d'une importance capitale aux yeux du psychologue, car elle marque l'apogée du bonheur de Rousseau aux Gharmettes. Ce passage est peut-être celui qui a le

LE PRESTIGE DE J.-J. ROUSSEAU

plus fait rêver les amants, quand ils ont lu les Confessions et ont voulu être heureux de la même façon.

Parmi les félicités qu'il est permis de goûter en ce monde, quelle est la plus chère au cœur de l'homme? Jean- Jacques va nous l'apprendre. Après avoir énuméré diverses occupations agréables^, il parle des promenades solitaires qu'il faisait avec M™^ de Warens et qui le ravissaient, parce qu'elles favorisaient les tendres confidences, les aveux, les baisers, les caresses dont il était avide. Ecoutez :

« Un jour de Saint-Louis, dont maman portait le nom, nous partîmes ensemble et seuls de bon matin, après la messe qu'un carme était venu nous dire, à la pointe du jour, dans une chapelle de la maison. J'avais proposé d'aller parcourir la côte opposée à celle oii nous étions^ et que nous n'avions point visitée encore. Nous avions envoyé nos provisions d'avance, car la course devait durer tout le jour. Maman, quoique un peu ronde et grasse, ne marchait pas mal : nous allions de colline en colline et de bois en bois, quelquefois au soleil et souvent à l'ombre, nous reposant de temps en temps, et nous oubliant des heures entières, causant de nous, de notre union, de la douceur de notre sort et faisant pour sa durée des vœux qui ne furent pas exaucés... Notre dîner fut fait chez un paysan, et partagé avec sa famille qui nous bénissait de bon cœur. Ces pauvres Savoyards sont si bonnes gens ! Après le dîner, nous gagnâmes l'ombre sous de grands arbres, oii, tandis que j'amassais des brins de bois sec pour faire notre café, maman s'amusait à herboriser parmi les broussailles^ et avec les fleurs du bouquet que chemin faisant je lui avais ramassé, elle me fit remarquer dans leur structure mille choses curieuses , qui m'amusèrent beaucoup^ et qui devaient me donner du goût pour la botanique... Dans un transport d'attendris-

sèment, j'embrassai cette chère amie. « Maman, maman », lui dis-je avec passion, « ce jour m'a été promis depuis « longtemps, et je ne vois rien au delà : mon bonheur, « grâce à vous, est à son comble; puisse-t-il ne pas dé- <( cliner désormais ! Puisse-t-il durer aussi longtemps que <( j'en conserverai le goût ! Il ne finira qu'avec moi ! »

Se promener ainsi en toute liberté avec la femme aimée, par un beau jour d'été, à travers les monts, les champS;, les bois, quel destin fortuné^, quelle ivresse infinie ! C'est renaître à la joie perdue de l'Eden primitif; c'est retrouver les naïves délices de nos premiers parents ; c'est apaiser cette nostalgie mystérieuse que nous avons toujours de la verdure et des fleurs, des arbres magnifiques, des ruisseaux jaseurs, des plantes embaumées^ d'un immortel jardin baigné de lumière douce, et empli d'une brise fraîche et légère.

Une journée passée de la sorte se grave dans la mémoire et prend date parmi les moments les meilleurs de notre vie. Evoquez votre jeunesse, interrogez vos souvenirs ; le meilleur, le plus cher, le plus attendrissant n'estil pas celui qui vous rappelle quelque promenade solitaire comme celle de Rousseau, quelque course champêtre avec une amie tendrement aimée, gracieuse tourterelle avide de roucouler à l'ombre des grands bois, de se désaltérer aux sources claires, et de se perdre avec son ramier fidèle dans l'immensité des paysages ensoleillés !

Un jour pareil à celui qu'a raconté Jean- Jacques est peut-être, beaucoup diront : est certainement le plus beau de toute une destinée.

En dehors du philosophe de Genève, j'en prends à témoin les trois plus grands poètes du xix*^ siècle, Alfred de Musset, Lamartine, Victor Hugo. Chacun d'eux a consacré un poème au souvenir d'une journée semblable à celle des amants des Charmettes, et tous trois ont écrit

LE PRESTIGE DE J.-J. ROUSSEAU

un chef-d'œuvre, Victor Hugo avec la Tristesse d'Olympia^ Lamartine avec le Lac, Alfred de Musset avec la pièce simplement intitulée Souvenir. Quelle puissance de vie, quelle intensité de bonheur, quels regrets du passé, quelle perfection de forme dans ces trois poèmes qui marquent le point culminant de trois génies lyriques ! Là seulement ils ont trouvé des accents aussi pénétrants, des cris aussi humains et aussi sincères.

En cette fête de Saint-Louis, le bonheur de Rousseau, nous l'avons dit, atteignit son apogée, son zénith. Il eut pu durer, se maintenir à cette hauteur, s'étendre, se consolider. Il arriva, hélas ! qu'il déclina à quelques jours de là^ qu'il s'évapora comme un brouillard léger des montagnes oii il s'était affirmé, e;t que jamais plus les Gharmettes ne le virent renaître.

La Saint-Louis tombe à la fin d'août : au commencement de septembre, étant ou se croyant malade, mais poussé avant tout par sa jeunesse^ Rousseau quittait M™^ de Warens, afin de se faire soigner à Montpellier.

Fatal voyage! Quand il embrassa sa maîtresse au moment du départ, le charme était rompu. Il devait bien revenir, mais il ne devait plus retrouver toute à lui la femme qu'il aimait, et avec laquelle il venait de goûter ce qu'on peut appeler l'idylle des Charmettes : celle-ci avait duré environ dix mois, pris dans les années 1736 et 1737.

Pourquoi Jean-Jacques s'éloigna-t-il de M™® de Warens? Pourquoi cette dernière le laissa-t-elle partir? Comment, après les joies si douces, si vives qu'ils venaient de cueillir au cours de deux années, le long des coteaux de Chambéry, comment ces amants purent-ils se séparer pour un court intervalle, même devant le prétexte d'un malaise à guérir?

Rousseau dit qu'il était dans un grand état de faiblesse, et décrit les effets de sa maladie avec sa clarté et sa pré-

LES CHARMETTES ET J.-J. ROUSSEAU. 2d

cision habituelles. Quant au principe même du mal, il le fait consister un peu gratuitement dans un polype au cœur. Mais si malade qu'il fût, était-il nécessaire d'aller jusqu'à Montpellier pour se faire soigner?

Il y avait des médecins à Chambéry, notamment Salomon, médecin de M™*" de Warens. Son cas n'était pas désespéré, aucune vraie consultation n'avait eu lieu et il pouvait mener, quoique souffrant, son train de vie ordinaire.

Nous touchons ici à l'analyse délicate d'une passion, d'une liaison, d'un attachement qui a jeté sa flamme, et qui se ralentit, s'apaise, en attendant qu'il s'éteigne. Rousseau était trop clairvoyant pour se faire illusion, et bien qu'il ne nous dise pas tout dans les Co7i fessions^ il en écrit assez pour nous éclairer.

Après avoir indiqué les effets de sa maladie, il ajoute :

« Il est certain qu'il se mêlait à tout cela beaucoup de vapeurs. Les vapeurs sont la maladie des gens heureux : c'était la mienne; les pleurs que je versais souvent sans raison de pleurer, les frayeurs vives au bruit d'une feuille ou d'un oiseau, l'inégalité d'humeur dans le calme de la plus douce vie, tout cela marquait cet ennui du bien-être qui fait pour ainsi dire extravaguer la sensibilité. Nous sommes si peu faits pour être heureux ici-bas, qu'il faut nécessairement que l'âme ou le corps souffre, quand ils ne souffrent pas tous deux, et que le bon état de l'un gâte presque toujours celui de l'autre. »

« L'ennui du bien-être ! » Pesez ce mot : il vous expliquera le départ pour Montpellier et la longue absence de Rousseau. Quant à M""^ de Warens, quelle fut son attitude en présence de ce voyage? « Maman », dit Jean- Jacques, « loin de m'en détourner, m'y exhorte; et me voilà parti pour Montpellier. » Pesez encore ces paroles, et vous comprendrez, d'une part, l'aventure de Rousseau

LE PRESTIGE DE J.-J. ROUSSEAU

avec M"" de Larnage, le long de la route, et d'un autre côté, la chute si attristante de la baronne entre les bras d'un homme inférieur comme Yintzenried.

La vérité ici apparaît clairement à tout esprit qui a observé et étudié la nature humaine. La grande raison qui mit fm à l'idylle des Gharmettes, c'est que Rousseau et M™*' de Warens n'en étaient pas au même degré de longitude de l'amour, au même stade de la passion.

Rousseau n'avait que vingt-cinq ans en 1737. Il s'élançait dans la vie avec la naïveté, l'enthousiasme, les rêves printaniers et charmants de la jeunesse. Sorti des vulgaires sentiers où la pauvreté et l'abandon l'avaient contraint de passer, son esprit, son cœur, tout son être était dans la période ascendante; ses facultés atteignaient leur plus haut développement par un travail intellectuel ininterrompu et méthodique; sa conscience s'épurait, entrevoyait la beauté morale et ambitionnait les sommets; bref, il n'était en réalité qu'au début du voyage de sa vie 'd'homme. De plus, au fond de son âme simple et timide, il sentait confusément s'allumer le foyer de son génie.

Toute autre était M""^ de Warens. Agée alors de trentesept ans, l'automne pour une femme, elle avait passé la saison des idylles printanières ; elle n'en était plus aux délices des débuts, oii, pour que l'âme soit ensorcelée, il suffit d'un sourire, d'un regard, d'une main pressée, d'un baiser furtif, d'un mouchoir parfumé, d'une rose donnée, d'une promenade aux étoiles, d'un bleu myosotis envoyé dans une lettre brûlante, bref, de toutes ces petites attentions délicates qui révèlent le grand bonheur et le grand amour de deux jeunes amants, et qui eussent ravi râme de Jean-Jacques.

Certes, elle avait encore et elle conserva jusque sous les rides le charme d'une nature aimante et bonne; elle était sensible toujours à la douceur des aveux, et, gracieuse, elle se complaisait dans les préliminaires harmo-

nieux et fleuris; mais, quoi qu'en dise Rousseau, elle était sensuelle et voluptueuse, — du moins, c'est mon sentiment, — et les amants qu'elle avait eus, notamment M. de Tavel, le sophiste lettré, lui avaient donné une expérience et un entraînement qui devaient parfois dérouter un novice comme le timide Jean-Jacques.

Si j'ai bonne mémoire, il est dit dans l'Evangile : « Ce ne sont pas ceux qui crient : Seigneur! Seigneur! qui doivent posséder le royaume des cieux! Ce sont les violents, ce sont les énergiques qui l'enlèvent de force, et qui en jouissent! »

]y[me Warens en était là. Sans doute, les tendres soupirs, les belles déclarations ne lui déplaisaient pas, car elle savait, par le fait de son éducation, apprécier toutes les délicatesses; mais elle avait parcouru déjà une vaste carrière, et j'ai l'intime conviction qu'elle préférait les actes aux paroles.

Loin de moi, juste ciel! la pensée de lui en faire un reproche, de la condamner, de lui jeter l'anathème. Je la €omprends avec son tempérament rapide, exigeant et facile, comme je comprends Rousseau avec son idéal printanier, aussi brûlant peut-être, sinon davantage, mais plus juvénile, plus langoureux, plus idyllique.

Combien ils étaient différents dans le mystérieux et intime domaine des sens et de la volupté! Rousseau n'était qu'à l'aurore des amours ; M'"^ de Warens en traversait le midi brûlant. Pouvaient-ils de la sorte vivre longtemps dans la solitude des Charmettes? Non. Dix mois d'idylle avaient épuisé le charme, éclosion première pour Jean- Jacques, tendre nouveauté ou douce réminiscence pour sa séduisante maîtresse.

Telle est à nos yeux la cause profonde, essentielle et fatale de la séparation. Il est des raisons secondaires, bien qu'importantes encore. M™' de Warens mettait peu d'ordre dans ses aff'aires; elle n'avait jamais su compter.

LE PRESTIGE DE J.-J. ROUSSEAU

Elle le savait confusément. Pour remédier au mal et combler les déficits d'argent qu'elle sentait sous ses pas, elle se lançait dans des entreprises industrielles mal assises, des spéculations minières, espérait des gains rapides, et, étourdie par des espérances problématiques, s'enfonçait davantage dans les embarras de toute sorte. De là, de constantes préoccupations qui l'éloignaient des loisirs de l'amour idyllique.

Rousseau, au contraire, était un esprit ordonné et clairvoyant. Il devait trop à M™'' de Warens, qui l'avait recueilli et élevé, pour prendre avec elle le ton d'un maître. Il se contentait de l'aimer et de la conseiller tendrement, mais il voyait, navré, s'accroître le désordre, et son essor amoureux en était troublé de même.

Ah! si ces deux cœurs s'étaient ouverts ensemble au frémissement d'une tendresse irrésistible; si leurs sens s'étaient allumés dans la même saison de la vie; s'ils étaient partis, pour se rencontrer, d'horizons moins différents; si, comme des fiancés, ils se fussent désirés de la même volupté et .serrés l'un contre l'autre de la même étreinte juvénile, nul doute que l'idylle des Gharmettes n'eût duré plus longtemps, et que cette liaison, basée alors sur l'harmonie de la nature, ne fût devenue indissoluble.

Telle que Rousseau nous la révèle, elle ne pouvait avoir la durée que, seules, les choses ordonnées ont en ce monde.

Je trouve un curieux passage dans une lettre attribuée à M""^ de Warens, et que, jeune fille encore, elle aurait écrite à une de ses amies :

« Tu m'as souvent répété, chère amie », disait-elle, (( que l'amour ferait tous mes malheurs; que les nuits entières que je donnais aux lectures romanesques préparaient mon cœur à la tendresse, que la musique et les concerts seraient funestes à mon repos. Je riais, je folâ-

irais quand tu cherchais à m'instraire : maintenant qu'il n'est plus temps, je voudrais t'avoir écoutée. »

Ces lignes jettent une clarté précieuse à travers l'âme de cette aimable femme. Elle était née pour l'amour, son éducation l'y prépara, et comme elle avait perdu sa mère en naissant, et avait épousé un mari qu'elle n'aima point et dont elle n'eut pas d'enfant, elle se lança généreusement dans la carrière.

L'observateur, l'historien des mœurs et des passions humaines ne doit pas s'arrêter trop longtemps à l'analyse des événements qui se dressent sur sa route. C'est la besogne du moraliste, qui distribue le blâme ou l'éloge, et vise à enseigner la sagesse.

Loin de moi cette tâche attristante et cette prétention. Pareil au voyageur qui, dans une ville étrangère, s'arrête devant un beau monument et l'admire tel qu'il est, sans se perdre dans l'histoire de son passé ou les conjectures de son avenir, je me suis arrêté devant les dix mois d'amour que Rousseau passa aux Charmettes de Chambéry, et j'ai admiré de toute la force de mon âme cette idylle embaumée de la jeunesse d'un grand homme.

Qu'importe ce qui a précédé et ce qui a suivi? C'est le lot de la misère humaine. Mais je dis : là, sur ce coteau, deux êtres ont vécu solitaires et libres, ils se sont aimés, ils ont connu des jours resplendissants, ils ont cueilli les fleurs de l'idylle et chanté la chanson du plaisir; oubliant tout, ils n'ont vu qu'eux dans l'univers... En fautil davantage pour offrir un spectacle digne de vivre dans la mémoire humaine, un exemple consolant pour les races futures, avides, elles aussi, d'une félicité pareille?

LE TRESTIGE DE J.-J. ROUSSEAU

Admirons ces amants : il en est peu qui, au cours de leur existence, aient connu de pareilles ivresses. Les siècles infinis toujours les verront enlacés dans le jardin des Charmettes, et ne cesseront point de célébrer et de bénir leur mémoire.

YII

Rousseau partit pour Montpellier au commencement de septembre 1737. Sa piquante aventure avec M°"^ de Larnage donna à son voyage un attrait inattendu. Que ceux qui l'auraient oubliée la relisent au livre VI des Confessions. Il resta absent pendant plusieurs mois, et ne revint aux Charmettes que dans le courant de janvier 1738. Il se faisait une fête de revoir de Warens et l'avait prévenue de l'heure de son retour. Mais elle ne l'attendait point. Pendant l'absence de Jean-Jacques, elle avait pris un autre amant; l'hiver était venu, adieu les chansons du printemps si chères à Jean-Jacques.

Racontant son arrivée, le philosophe écrit :

<( De tout loin, je regardai si je ne la verrais point sur le chemin, le cœur me battait de plus en plus à mesure que j'approchais. J'arrive essoufflé, car j'avais quitté ma voiture en ville. Je ne vois personne dans la cour, sur la porte, à la fenêtre; je commence à me troubler; je redoute quelque accident. J'ouvre, tout est tranquille. Des ouvriers goûtaient dans la cuisine; du reste, aucun apprêt. La servante parut surprise de me voir, elle ignorait que je dusse arriver. »

Est-il possible de mieux peindre un désastre du cœuri La catastrophe morale ressort davantage encore devant l'indiff'érence de ces ouvriers attablés qui se reposent, de

cette servante qui n'a reçu aucun ordre, et qui sans cloute croyait Rousseau parti pour toujours.

Plus loin, parlant de sa maîtresse qu'il va retrouver dans sa chambre, il dit ce mot qui tombe comme un glaive : « Un jeune homme était avec elle. » Ah! l'idylle ancienne était bien morte.

Cependant, l'arbre était si fortement enraciné qu'il fallut près de quatre années encore pour l'arracher complètement du sol de la Savoie. Rousseau essaya de vivre isolé à côté du couple nouveau. Mais il ne put se faire à cet isolement, et se rendit à Lyon, oii, pendant une année, il fut précepteur des enfants de M. de Mably.

(( Je partis pour Lyon », dit-il, « sans laisser ni sentir le moindre regret d'une séparation dont auparavant la seule idée nous eût donné les angoisses de la mort. »

Quelle leçon dans cet a;veu terrible ! L'homme fort regarde en face et froidement la destinée; sa philosophie stoïcienne jette un tranquille défi à la faiblesse comme à la sottise humaine : il ne connaît point les stériles regrets, et s'éloigne en secouant vigoureusement la poussière de ses souliers.

Tourmenté cependant par le souvenir de son bonheur passé, frémissant encore à la pensée des voluptés disparues, Rousseau ne pouvait se plaire à Lyon. « Ce qui me rendait mon état insupportable », écrit-il, « était la comparaison continuelle que j'en faisais avec celui que j'avais quitté; c'était le souvenir de mes chères Charmettes, de mon jardin, de mes arbres, de ma fontaine, de mon verger, et surtout de celle pour qui j'étais né, et qui donnait de l'âme à tout cela. »

Un beau jour, n'y tenant plus, il quitte M. de Mably, et revient tenter la fortune une dernière fois auprès de M™^ de Warens. Vain espoir! Elle ne ressentait plus pour

32 LE PRESTIGE DE J.-J. ROUSSEAU

lui qu'une paisible amitié. Il écrit à ce propos, dans les Confessions, ces paroles poignantes :

« Affreuse illusion des choses humaines! Elle me reçut toujours avec son excellent cœur qui ne pouvait mourir qu'avec elle : mais je venais rechercher le passé qui n'était plus, et qui ne pouvait renaître. » Avant de partir pour Lyon, il avait constaté « qu'elle prenait peu à peu une manière d'être dont il ne faisait plus partie ».

Une année d'absence n'avait fait qu'étendre, que fortifier cette indifférence.

Cette jfois, c'était bien la fm. Il se raidit contre l'affreuse vérité, en prit courageusement son parti, et tourna ses yeux pensifs vers un autre horizon. Pendant l'été de 1741, il quittait Ghambéry et prenait la route de Paris, où. plus tard devait éclore et resplendir son étonnant génie.

Les habitants de la vieille cité savoisienne, qui virent ce jeune homme modeste monter, sans grand équipage, dans la diligence, ne se doutaient guère que les principes de la Révolution faisaient le voyage en sa compagnie, et qu'un jour sa plume réformerait les mœurs, ferait frissonner les âmes, et, comme l'a dit lord Byron, « mettrait l'univers en feu et bouleverserait des empires » .

Ces braves gens paisibles ne pensaient point non plus que leur ville s'enorgueillirait dans l'avenir d'avoir abrité sa jeunesse, que les savants et les érudits publieraient des études sans nombre sur son séjour, et que les Charmettes deviendraient un lieu de pèlerinage pour le monde entier.

L'esprit souffle oii il veut.

Et lui, quelle était sa pensée, à cette heure toujours inquiète du départ? Il avait le cœur bien gros, j'en suis sûr, et devait faire un violent effort pour contenir son émotion et ses larmes. Lorsque la voiture s'ébranla sur

le pavé, quitta les murs de Ghambéry, et s'engagea sur la grande route, il dut se retourner une dernière fois, jeter les yeux sur le coteau verdoyant qui fait face au pic du Nivolet, et s'écrier du fond de son âme : 0 Gharmettes, adieu, adieu pour toujours !

Dans les pages rapides qui précèdent, j'ai tenté d'exprimer les pensées et les souvenirs qui me venaient à l'esprit lorsqu'au mois d'août 1895 je visitais les Gharmettes dans le recueillement et dans l'allégresse.

Nul plus que moi n'est avide de ces promenades solitaires, de ces visites pacifiques, de ces respectueux pèlerinages que vivifie la mémoire d'un grand homme, d'un ;grand écrivain, d'un grand poète. Ghaque année, j'accomplis un de ces voyages intellectuels, qui me donnent une joie sans mélange, et élargissent Fhorizon de mes connaissances historiques et de mon enthousiasme littéraire.

Rousseau, jusqu'ici, a été le préféré. Montmorency, Ermenonville, Ghambéry, Neuchâtel m'ont vu sur leurs rivages oii résonne à jamais le nom du penseur illustre. J'ai visité aussi Genève, l'île Saint-Pierre, Annecy, Môtiers-Travers. Jadis, j'étais quelquefois seul en ces excursions si chères; maintenant, j'ai un compagnon fidèle, mon jeune fils, que j'initie ainsi au culte immortel des lettres.

La maison des Gharmettes, comme je l'ai dit, a eu un sort heureux : les hommes et le temps l'ont respectée. Elle est là toujours sur le coteau, caressée par l'air pur et Tif des montagnes, ayant l'aspect mélancolique et débonnaire des choses anciennes, mais cependant coquettement conservée dans sa simplicité et dans ses souvenirs, en un mot, pleine d'un attrait indéfinissable.

34 LE PRESTIGE DE J.-J. ROUSSEAU

Nous vivons à une époque où l'on aime les détails précis et documentaires : bien que cette étude soit surtout une causerie de philosophe et de poète, nous allons présenter quelques renseignements propres à satisfaire la curiosité du lecteur et, au besoin, à le guider dans un voyage à Chambéry.

Il faut donc une bonne demi-heure pour aller à pied de Chambéry aux Charmettes, en suivant le chemin montant dont parle Rousseau, chemin bordé à gauche par un ravin, et à droite par des terrains surélevés dont les talus sont garnis de haies, de plantes et de fleurs, pervenches^ véroniques, aubépine, violettes, roses des buissons, petits géraniums des bois.

« A mesure qu'on avance », dit M. Raymond^ un des anciens possesseurs, « le paysage devient plus agreste : il prend même une légère teinte sauvage, qui pourtant ne déplaît pas. On entrevoit bientôt, par derrière les arbres, sur la droite, la pointe du toit de la maison ; voici le verger à droite du chemin, et la vigne au-dessus du verger.

« La maison est un peu élevée au-dessus du chemin; au devant est une terrasse environnée d'un parapet à hauteur d'appui ; ce parapet est coupé par une grille à deux battants qui ferme l'entrée de la terrasse, sur laquelle on monte par six marches de pierre. La face principale de la maison est tournée au levant et parallèle au chemin. C'est un petit bâtiment régulier, de forme rectangulaire ; il est couvert d'un toit rapide, en ardoises, à quatre pans, et surmonté de deux aiguilles. Les rustiques sont au midi et sont attenants à la maison; le jardin est du côté nord. )>

Ainsi que je l'ai mentionné plus haut, sauf le toit qu'il a fallu absolument remplacer, rien n'a été changé^ ni la grille basse de l'entrée, ni les portes, ni les volets ou contrevents, ni l'escalier, ni les meubles essentiels, ni le

jardin en terrasse, ni la vigne, ni les sentiers, ni le chemin qui suit la côte.

La maison n'est pas habitée, mais elle est soigneusement entretenue dans son état d'autrefois. Un fermier, qui loge dans les dépendances avec sa famille, en est le gardien. Il me sembla, lors de ma visite, que Rousseau et M™^ de Warens étaient allés passer la journée dans les environs , et que le soir on devait les voir revenir de quelque village, rapportant des fleurs.

Ce qui frappa mon regard dès le seuil, ce fut un vieux pied de glycine et un jasmin de Virginie^, qui contournent la maison du côté du jardin, à la hauteur de l'étage. De l'avis général, ce jasmin est certainement antérieur à Rousseau. Ses branches abondantes et vigoureuses, sa verdure luxuriante, ses belles fleurs rouge-orange, en forme de calice évasé, retombaient, en ce moment, en festons magnifiques. J'eus le sentiment que cet arbuste était très vieux et avait vu de nombreuses générations, et je me rappelai cette parole touchante de Voltaire au marquis d'Argens : « Les arbres qu'on a plantés demeurent, et nous nous en allons! » Je cueillis une branche, que j'ai rapportée de mon voyage et qui a pris place au milieu de mes souvenirs sur Jean-Jacques ^

^ A propos de ce jasmin, nous avons reçu, par l'entremise obligeante de M. Albert Metzger, la note suivante qui émane de M. Maurice Dénarié, avocat, et botaniste émérite de la Savoie :

« Il existe actuellement aux Charmettes, contre le mur de la maison de Jean-Jacques Rousseau, au levant, une glycine dont les branches font presque le tour de la maison, et un jasmin de Virginie, sans parler d'un grenadier dont les rameaux encadrent l'inscription de Hérault de Séchelles, de deux vieux rosiers, et d'un chèvrefeuille aujourd'hui desséché, mort sans doute de vieillesse sans avoir vu l'aurore du xx^ siècle.

« La glycine n'existait certainement pas du temps de Rousseau. En effet, cette plante, à laquelle les botanistes donnent les beaux noms de Wisteria sinensis,Apius sinensis^ Glycine sinensis, ne fut introduite à Paris qu'en 1825, par Boursault. Ce ne fut que quelques années après qu'elle fut connue en Savoie, où elle ne tarda pas à détrôner le vieux jasmin de Virginie qui était alors l'ornement classique de nos anciennes maisons de campagne,

« Le jasmin de Virginie {Zecoma radicans, Bignonia radicans) est depuis

36 LE PRESTIGE DE J.-J. ROUSSEAU

Je m'arrêtai aussi pour regarder^ au-dessus de la porte d'entrée^ les armoiries mutilées des anciens et premiers propriétaires. La date seule, 1660, a été épargnée. Sur la droite, je vis la pierre encastrée dans la muraille, qui fut placée par ordre de Hérault de Séchelles en 1792, et qui porte Finscription suivante, devenue historique :

Réduit par Jean-Jacques habité,

Tu me rappelles son génie,

Sa solitude, sa fierté,

Et ses malheurs et sa folie.

A la gloire, à la vérité

Il osa consacrer sa vie,

Et fut toujours persécuté

Ou par lui-même ou par l'envie!

L'inscription complète, paraît-il, comprenait encore les deux vers suivants, qui ne furent point gravés, faute de place :

Contemplons, au flambeau de la Philosophie, Un grand homme et l'Humanité!

Quelques écrivains ont prétendu, et on a répété depuis, que M"'*' d'Epinay avait composé ces vers. Cette opinion ne repose sur aucune preuve. M"^ d'Epinay, après le départ de Rousseau, avait fait mettre à l'Ermitage de Montmorency une inscription qui est connue et authentique, et que voici :

0 toi, dont les brûlants écrits Furent créés dans cet humble Hermitage, Kousseau, plus éloquent que sage, Pourquoi quittas-tu mon pays ?

longtemps connu en France, où il a été importé de l'Amérique du Nord. Il suffit de voir le vieux pied de cette plante qui se trouve aux Charmettes pour se convaincre qu'il existait déjà au siècle dernier. « Chambéry, mai 1901. »

C'est à la suite d'une lettre de M. Victorien Sardou, qui voulait bien s'intéresser à mes études sur Jean-Jacques Rousseau, que j'ai obtenu cette consultation de botaniste qui ne manque pas d'intérêt. H. B.

Toi-même avais choisi ma retraite paisible ; Je t'offrais le bonheur, et tu l'as dédaigné :

Tu fus ingrat, mon cœur en a saigné, Mais, pourquoi retracer à mon âme sensible?... Je te vois, je te lis, et tout est pardonné!

On a dû raisonner par analogie pour attribuer à l'aimable femme l'inscription des Charmettes. Mais on s'est trompé, car M""^ d'Epinay mourut en 1783. Il y a tout lieu de supposer que les vers cités plus haut ont été composés par Hérault de Séchelles lui-même, qui était un écrivain et un lettré.

Quand il les fit placer aux Charmettes, il était commissaire de la Convention, avec Jagot et Tabbé Simon, dans le département du Mont-Blanc. Admirateur de Rousseau, imbu des idées philosophiques nouvelles, et représentant du peuple, Hérault de Séchelles avait tous les titres pour honorer celui que la Convention regardait comme l'apôtre des temps nouveaux, le rénovateur de la société, le père de la Révolution.

Le rez-de-chaussée est composé d'un vestibule, puis, à gauche, d'une petite cuisine qui n'avait pas cette destination autrefois; ensuite, à droite, d'une première pièce, la salle à manger, oii était jadis la cuisine, et d'un salon communiquant directement avec le jardin, enfin de quelques autres petites pièces qui servaient de « retirages comme on dit en Savoie.

Aux murs ^ont trois portraits de M""^ de Warens,. d'après les originaux de Lausanne, de Londres et de Boston en Amérique. Le portrait de Londres est attribué à La Tour, celui de Boston est sûrement de Largillière. C'est l'érudit M. Albert Metzger qui a offert ces portraits^ au musée des Charmettes. Il en a tracé d'ailleurs l'historique avec compétence dans un de ses ouvrages. On lui doit aussi d'autres souvenirs, notamment des extraits de-

LE PRESTIGE DE J.-J. ROUSSEAU

la mappe de Chambéry de 1730, document précieux qui permet d'établir une comparaison avec l'état actuel de ces parages.

Rousseau, lui, est représenté par deux portraits qui ornent le salon : l'un, assez grand et peint à l'huile, constitue un souvenir historique. Pendant la RévolutioUj la municipalité de Chambéry, à l'occasion d'une fête patriotique, voulut rendre hommage à Rousseau, dont la mémoire était partout exaltée, et fit placer cette peinture aux Gharmettes.

L'autre portrait, peint à la gouache, d'après l'original qui est à Annecy, par M. Charles Coppier, représente Jean-Jacques adolescent; du moins, on l'a toujours cru. Il iest coiffé d'une sorte de toque qui involontairement fait songer au bonnet d'Arménien que le philosophe porta plus tard.

Nous avons examiné ce portrait avec une attention particulière, et tout nous fait croire que c'est bien là Rousseau. Qu'on le compare, en effet, avec celui que fit Ingouf dans la suite, et qui est si caractéristique : on constatera, malgré la différence des âges, les mêmes traits, le même air, les mêmes yeux, le même fond de physionomie. Ici, c'est la jeunesse; là, c'est l'âge mûr confinant à la vieillesse ; mais, dans les deux images, c'est toujours Jean- Jacques pensif, sérieux, le regard plein de méditations et de rêves.

D'autres portraits gravés se remarquaient autrefois aux murs du salon; ils représentaient des contemporains illustres de Rousseau : Voltaire, Diderot, Buffon, Helvétius, d'Alembert, le grand Frédéric...

Un registre est déposé sur la table du salon : les visiteurs peuvent y écrire leurs noms et les réflexions que leur inspire le souvenir des deux amants. Il y aurait de

curieuses citations à prendre dans les pages de ce registre complaisant*.

En revenant au vestibule, on monte à l'étage par un escalier intérieur construit en pierres de taille, et composé de deux rampes. Sur le premier palier, à gauche, se trouve l'entrée d'une chambre et d'un cabinet pratiqués sur un caveau et sur la cuisine actuelle, et qui autrefois étaient dans un état différent. Sur ce palier aussi est une porte extérieure qui s'ouvre sur une petite esplanade derrière la maison.

C'est à propos de cette esplanade que Rousseau dit dans les Confessions : « Deux ou trois fois la semaine, quand il faisait beau, nous allions derrière la maison prendre le café dans un cabinet frais et touffu, que j'avais garni de houblon, et qui nous faisait grand plaisir pendant la chaleur. Nous passions là une petite heure à visiter nos légumes, nos fleurs, à des entretiens relatifs à notre manière de vivre et qui nous en faisait mieux sentir la douceur. »

La seconde rampe conduit à deux portes : l'une donne accès dans un vestibule transformé en chapelle ou oratoire. Du temps de M""*" de Warens et de Rousseau, on y célébrait la messe. Dans le retable de l'autel, on aperçoit

^ Arsène Houssaye avait relevé là plusieurs citations, celles-ci notamaaent :

« Tu étais si bien ici, ô Jean-Jacques 1 Pourquoi n'y es-tu pas resté? — Marins y sergent-major décoré. »

« Tu y serais encore et bien heureux; mais, comme Napoléon, tu as voulu avoir ton Sainte-Hélène. — Un capitaine. »

« 0 Rousseau ! Tu as aimé sur' la terre comme on aime dans le ciel. — Madame X. »

« Etant venu à Ghambéry pour y faire procéder à une rectification de nom à propos de mon mariage avec Mi^^ Groquefer (Garoline), je n'ai pas voulu quitter cette charmante ville sans avoir vu l'heure à la montre de Jean-Jacques. — Léonard. »

« Simple bourgeois de Paris, je suis venu avec mon épouse pour visiter les Gharmettes, et, joignant l'utile à l'agréable, faire de cette promenade une leçon sur les égarements d'un cœur trop tendre. — Arthur Dubosc. »

40 LE PRESTIGE DE J.-J. ROUSSEAU

la pieuse image de Notre-Dame d'Einsiedeln, lieu de pèlerinage très populaire en Suisse, dont la baronne, comme on le sait, était originaire.

Avant elle, la chapelle se trouvait installée en dehors de l'habitation, dans un petit bâtiment voisin, situé sur le bord du chemin d'arrivée. On croit généralement que ce fut M""^ de Warens qui transforma cette petite construction en laboratoire pour ses expériences et préparations chimiques et pharmaceutiques, et en four approprié à ce genre d'exercices qu'elle affectionnait. Sous le règne galant de Louis XV et de M™^ de Pompadour, ces petites, chapelles privées étaient fort à la mode.

De cet oratoire on passe dans la chambre à coucher de la baronne : elle est à peu près carrée, assez vaste, et très, éclairée par trois fenêtres, une au levant et deux au nord^. avec une vue étendue et fort agréable. Cette chambre occupe tout l'angle de la maison au nord-est. « Elle est bien telle qu'elle fut habitée en 1736 », dit une notice locale. « Le plancher, le plafond, les portes, la cheminée portent le cachet irrécusable de l'époque. Le plancher a même un cachet d'usure et de vétusté qui demanderait une réparation urgente, si ce n'était un plancher historique. Les attiques des portes sont ornés, comme au rezde-chaussée, de dessins japonais. Les papiers peints qui garnissent les murs, en partie décollés par le fait du temps, ont une solidité remarquable; les fleurs qui lea couvrent sont très bonnes comme dessin et comme couleurs. M^^ de Warens logeait en maison meublée aux Gharmettes, et son bail, découvert dernièrement, dit que la liste du mobilier sera annexée à l'acte.

« La plupart des meubles datent de cette époque; les. rares pièces d'ameublement qui avaient été apportées par les propriétaires successifs depuis Jean-Jacques Rousseau ont été éliminées avec soin. »

La liste du mobilier de M""^ de Warens n'a jamais pu

être retrouvée. L'état de conservation du papier dont il vient d'être question est surprenant, et cependant il a plus d'un siècle et demi. L'objet qui retint davantage mon attention dans la chambre de la baronne fut son miroir. Que de fois, me disais-je, cette glace a réfléchi son aimable visage, quand elle arrangeait pour la nuit, ou pour le matin, ses beaux cheveux cendrés ! « Il était impossible », dit Rousseau, « de voir une plus belle tête, un plus beau sein, de plus belles mains et de plus beaux bras. »

Un corridor conduit à la chambre de Rousseau, qui se trouve directement au-dessus du vestibule du rez-dechaussée : elle est située au levant, et a deux fenêtres, ainsi que deux alcôves. Le meuble de cette pièce qui m'a surtout intéressé est une chaise longue sur laquelle Jean- Jacques avait l'habitude de se reposer, quand il se trouvait fatigué ou malade. La porte de cette chambre a encore la chatière, la serrure, la peinture et les ferrures du temps.

Il y a quelques années, les visiteurs du Salon des Champs-Elysées remarquèrent un tableau charmant représentant Jean-Jacques Rousseau et M™*' de Warens, au temps de leurs amours, pendant l'idylle troublante de 1737, 11 avait pour auteur un peintre lyonnais, M. Félix Bauer, dont le talent déjà remarqué s'affirma éloquemment par cette composition. C'est une scène sentimentale qui se passe dans la chambre même de Rousseau, et qui résume admirablement tout ce que nous avons pu écrire en cette étude sur ce thème délicat. Une reproduction de cette œuvre gracieuse figure dans le petit musée des Charm elles. Il faut avouer que c'est bien là sa place.

Après avoir parcouru les appartements, le visiteur descend dans le jardin « si intéressant (comme l'a écrit M. Caumont-Bréon, un de mes compatriotes de Bourgogne) par les heureux moments qu'y passa Jean-Jacques

42 LE PRESTIGE DE J.-J. ROUSSEAU

à cultiver les fleurs, à soigner les abeilles, à étudier la philosophie, la géographie, l'algèbre, l'astronomie, le latin, et en scandant presque tous les vers de Virgile ».

C'est un rectangle assez long divisé par une allée centrale : celle-ci est coupée à angles droits dans son milieu par une autre allée, et le terrain se trouve partagé de la sorte en quatre carrés égaux, avec des plates-bandes garnies de fleurs. A l'extrémité du jardin, à la place oii sans doute étaient les ruches affectionnées par Rousseau, les possesseurs actuels ont dressé un berceau de chèvrefeuille et de clématites sous lequel il est agréable de s'asseoir et de méditer* Au-dessus du jardin apparaît la vigne, limitée par le chemin fameux que le philosophe a immortalisé.

Le propriétaire des Gharmettes, du temps de M™*^ de Warens, était M. Noirey, gentilhomme savoyard. Elles passèrent ensuite entre les mains de la famille Mollard, puis un chanoine de la cathédrale de Chambéry en devint acquéreur : il s'appelait l'abbé Jean-Baptiste-Gabriel Deregard (de Vars). Gelui-ci les céda à M. Bellemin, sous-préfet de Saint-Jean-de-Maurienne, qui les vendit en 1810 à M. Raymond, érudit, lettré et savant, qui publia de nombreux ouvrages, notamment des éloges de Biaise Pascal et de Joseph de Maistre, et un livre curieux intitulé : Métaphysique des études. Dans ce travail, l'auteur examine l'état des méthodes dans la culture des lettres et des sciences, et parle de leur influence sur la solidité de Térudition. Il a laissé aussi une notice sur les Gharmettes. 'Nous en avons cité un passage.

Le petit domaine resta jusqu'en 1905 dans la famille de M. Raymond. Son fils d'abord en hérita. En mourant, celui-ci le laissa à son gendre, le docteur Dénarié, puis ce furent les enfants de ce dernier qui possédèrent la retraite du philosophe et de son amie, abri modeste qui est devenu plus célèbre que le palais des empereurs et des rois. Récemment mises en vente à l'amiable, les Gharmettes

ne trouvèrent point d'acquéreur. Le prix demandé était 150,000 francs.

M. Raymond et les membres de sa famille se sont toujours montrés respectueux des souvenirs attachés à leur demeure. Elle fut maintenue, grâce à eux, ainsi que nous l'avons dit, dans son état ancien, et fut accessible à tous ceux qui voulurent la visiter et y faire un pèlerinage.

Les disciples de Rousseau, lès fidèles du grand homme, -et, du reste, les philosophes et les lettrés en général, doivent à la famille Raymond la même reconnaissance qu'au prince Constantin Radziwill, possesseur actuel du domaine d'Ermenonville, ami des lettres et des arts, et soucieux, lui aussi, de conserver dignement les souvenirs de l'auteur à' Emile,

En fin de compte, les propriétaires des Gharmettes abaissèrent leurs prétentions à la somme de 50,000 francs, et ce fut la ville de Chambéry, aidée par le Gouvernement, qui, €n 1905, acheta la maison fameuse. Elle est aujourd'hui propriété nationale et monument historique. M. Antoine Perrier, sénateur de la Savoie, déploya un grand zèle dans ces circonstances; c'est grâce à lui qu'elle fut sauvée de la démolition et de la ruine : son nom et sa mémoire resteront chers aux amis et admirateurs de Rousseau.

Les Gharmettes ! Ermenonville ! Les deux points extrêmes de la carrière de l'écrivain ! Ici, le berceau de son génie, l'asile de sa jeunesse amoureuse; là, le dernier abri où il reposa sa tête sublime, et où il mourut ! Ici, les jours ignorés, mais heureux ; là, le terme de l'orageux voyage et un tombeau plein de gloire !

En ces dernières années, le mausolée d'Ermenonville, qui, nul ne l'ignore, est un monument d'art élevé dans l'île des Peupliers, commençait à s'affaisser et à s'effriter sous l'injure du temps. Le prince Gonstantin Radziwill fit faire avec soin les réparations nécessaires, et le tombeau aujourd'hui a repris sa splendeur première.

LE PRESTIGE DE J.-J. ROUSSEAU

On se rappelle sans doute qu'à ce moment (on était à la. fin de 1897) des doutes s'étant élevés sur le transfert réel des restes de Rousseau au Panthéon pendant la Révolution, le prince ordonna des fouilles dans les profondeurs du monument. On n'y trouva point le cercueil du philo-, sophe, qui fut découvert quelques semaines plus tard (18 décembre 1897) dans le sarcophage du Panthéon, en même temps que celui de Voltaire. Deux problèmes historiques se trouvèrent résolus ce jour-là. On constata d'abord que les cendres des deux écrivains n'avaient jamais été profanées, comme on Favait répété longtemps; ensuite, que Rousseau ne s'était point suicidé d'un coup de pistolet, ainsi que ses ennemis l'avaient fait croire, car on retrouva son crâne absolument intact. J'étais là, j'ai, vu, et je parle avec une certitude absolue.

Comme les Gharmettes, comme le tombeau d'Ermenonville, l'Ermitage de Montmorency, pendant longtemps, fut de même soigneusement conservé et entretenu; mais,, en 1898, un malheur s'abattit sur lui : il devint la propriété d'un étranger barbare, qui, pour de futiles considérations, ne trouva rien de mieux que de faire démolir à moitié cette maison célèbre que l'univers entier avait visitée, et poussa l'impiété littéraire jusqu'à vouloir la débaptiser. Je suis étonné qu'il n'ait pas fait savoir au monde que désormais Rousseau serait oublié à Montmorency, et que personne ne devrait y prononcer son nom.

C'est un devoir sacré pour les pouvoirs publics, pour l'Etat, ainsi que pour les départements et les communes,, de veiller sur les maisons historiques, de les acquérir, de les entretenir, de les orner, d'en faire des lieux de pèlerinage intellectuel, et de les léguer intactes avec leur gloire aux générations de l'avenir.

De nombreux écrivains ont consacré aux Gharmettes des pages émues. Tous s'attendrissent sur la destinée de M™*" de Warens, et rendent hommage au génie de Jean- Jacques qui a fait vivre à jamais ces lieux dans la mémoire des hommes.

L'âme tendre de Michelet se plaisait à errer sur le coteau de Chambéry. Qui, mieux que le grand historien, pouvait en ressusciter le poétique attrait?

« Rousseau », dit-il, « est l'âme de la jeunesse. On ne sait d'où cela vient, mais depuis que cette parole ardente s'est répandue dans les airs, la température a changé; c'est comme si une tiède haleine avait soufflé sur le monde; la terre commence à porter des fruits qu'elle n'eût donnés jamais. Qu'est-ce que cela? Si vous voulez que je vous le dise, c'est ce qui trouble et fond les cœurs, c'est un souffle de jeunesse : voilà pourquoi nous cédons tous... Les Confessions^ qui paraissent après la mort de Rousseau, semblent un soupir de la tombe. Il revient, il ressuscite, plus puissant, plus admiré, plus adoré que jamais, dans la divine montagne des Gharmettes. »

Lamartine fit plus d'une fois le pèlerinage, et, comme il le raconte dans Raphaël, il mena Elvire dans la maison consacrée. Il y a des pages exquises dans ses récits, notamment ce passage :

(( J'aime à me rappeler ma première visite aux Gharmettes. Nous montions, en discourant de cet amour de Jean- Jacques, le sentier rocailleux au fond du ravin qui mène aux Gharmettes. Nous étions seuls. Les chevriers même avaient quitté les pelouses sèches elles haies sans

LE PRESTIGE DE J.-J. ROUSSEAU

feuilles. Le soleil brillait à travers quelques nuages rapides; ses rayons, plus concentrés, étaient chauds dans les flancs abrités du ravin. Les rouges-gorges sautillaient presque sous nos mains dans les buissons. Nous nous arrêtions de temps en temps, et nous nous asseyions sur la douve du sentier, au midi, pour lire une page ou deux des Confessions, et pour nous identifier avec le site. »

Sainte-Beuve, ce maître dans l'analyse du sentiment^ ne pouvait oublier d'arrêter sa pensée sur les Gharmettes. Parlant du talent prodigieux de Rousseau pour peindre ses émotions passées, il écrit :

« Le moment oii il fut donné à ce cœur neuf encore de s'épanouir pour la première fois est le plus divin des Confessions, et il ne se retrouvera plus, même quand Rousseau sera retiré à l'Ermitage... Rien n'égalera comme légèreté, comme fraîcheur et allégresse, la description de la vie aux Gharmettes. Le vrai bonheur de Rousseau, celui que personne, pas même lui, ne sut lui ravir, ce fut de pouvoir évoquer ainsi et se retracer, avec la précision et l'éclat qu'il portait dans le souvenir, de tels tableaux de jeunesse jusqu'au sein de ses années les plus troublées et les plus envahies. »

Il y a plus de vingt ans, j'ai lu le livre qu'Arsène Houssaye a consacré aux Gharmettes. J'avais noté alors une page qui est restée dans ma mémoire. J'ai relu récemment cet ouvrage, et le même passage m'a ému profondément comme autrefois. Il s'agit des derniers jours de ]y|me Warens, au faubourg Nezin, jours de navrante misère. Arsène Houssaye s'exprime ainsi :

(( Elle ne voyait plus le bleu des Gharmettes, ni les vignes qui montent plus haut, ni ces bêtes qui pâturaient plus haut encore, à qui tant de fois, avec Jean-Jacques, elle donnait une poignée d'herbe toute fraîche dans sa.

le;s charmettes et j.-j. Rousseau. 47

blanche main. Héroïque et résignée, elle a souffert les mille morts de la misère. Et à la fin, on Fa couchée dans le cercueil, et on l'a portée dans le petit cimetière de Lémenc, où les Saint-Preux et les Werthers de l'avenir chercheront vainement son épitaphe. »

A côté de ces noms illustres dans les lettres, je veux citer en terminant un auteur peu connu, M. Frédéric Thomas, qui a exprimé jadis une idée originale au sujet des Charmettes :

« 0 privilège du génie! « dit-il, « un vagabond passe dans la rue; il entre sous votre toit, y dresse sa tente, ou y fait son nid pour quelques jours à peine. C'est assez. Votre maison n'est plus à vous, et ne sera plus désormais à personne. Il vous la confisque en la consacrant; il en fait une relique et un temple. A l'instant, tous les propriétaires antérieurs et tous les propriétaires futurs sont expropriés pour cause d'immortalité publique, si l'on peut ainsi dire, et par qui sont-ils dépossédés? Par un pauvre diable qui n'a ni feu ni lieu, et qui pourtant devient le propriétaire éternel et incommutable de leur domicile. Qui ose prétendre encore que les hommes de génie sont pauvres! »

M. Chantelauze, l'historien du cardinal de Retz, mort en 1888, avait fait, lui aussi, le pèlerinage des Charmettes. Dans une lettre à M™^ de Valazé, en date du 24 mai 1885, lettre complètement inédite, il s'exprime ainsi :

« Non, je n'ai point oublié nos délicieuses promenades en Savoie et en Suisse; non, je n'ai point oublié les Charmettes, et toutes les fois que j'ai relu les Confessions^ ce qui m'arrive une fois l'an, je me suis souvenu avec mélancolie de la belle journée que nous avons passée dans la maisonnette qui abrita les étranges amours de Jean-

LE PRESTIGE DE J.-J. ROUSSEAU

Jacques et de JVP"° de Warens. J'ai fait une collection de toutes les vues des Charmettes, ainsi que de toutes les gravures qui se rapportent aux Confessions, et je trouve un charme infini à les contempler en lisant le chefd'œuvre de Rousseau. »

Parmi les écrivains contemporains qui ont parlé des Charmettes, je me ferais scrupule de ne pas citer M. François Mugnier, conseiller à la Cour d'appel de Chambéry, à qui je dois d'ailleurs une sincère reconnaissance pour un portrait rarissime d'une amie de Jean-Jacques qu'il a bien voulu m'envoyer, le portrait de M"^ Lard, des Confessions^ devenue M""" Fleury. Nous en donnons une reproduction.

M. François Mugnier, dans son beau livre : Madame de Warens et J.-J. Rousseau, a écrit quelques pages attendries. Ainsi, parlant du dernier logis de la baronne, il dit :

(( Les épaves des temps meilleurs, dont elle pu parer ce logis, ne furent ni nombreuses, ni bien riches; mais le soleil l'inondait de ses premiers rayons. Elle y réchauffait aux ardeurs du midi ses membres perclus ; et, le soir, après avoir parcouru le lointain horizon des montagnes blanches et roses, ses yeux se reposaient sur le coteau des Charmettes. Quelles étaient ses pensées à ces heures de solitude et de recueillement? Dans le malheur, avait-elle le souvenir poignant et doux aussi des temps heureux? »

Plus loin, il rappelle le voyage que Rousseau fit à Chambéry à la fin de juillet 1768, et il s'exprime ainsi :

(( Rousseau n'a raconté nulle part, croyons-nous, ce court voyage d'environ vingt jours. Il n'est pas difficile, cependant, de s'en rendre compte. Certainement, il accepta l'hospitalité que M. de Conzié lui avait offerte si souvent. Ils firent ensemble le pèlerinage au cimetière de Lémenc;

et clans les tièdes nuits de juillet et d'août, au pied des Charmettes, ils causèrent de la morte et de leur jeunesse. Dès l'aube, Jean-Jacques put aller herboriser sur ces monts où Claude Anet, trente-cinq ans auparavant, lui avait enseigné les éléments de la botanique, cette science qu'il méprisait alors, et à laquelle il s'adonnait maintenant avec tant d'ardeur. Il eut des heures d'oubli du présent et de ressouvenir ; mais sa gloire l'avait suivi et ne lui permettait plus le repos. »

Ce sont là de belles paroles. Je suis heureux de les rapporter.

JNous pourrions multiplier ces citations, car les historiens, les poètes, les romanciers, les moralistes, à l'étranger comme en France, ont parlé des Charmettes. Celles que nous venons de faire nous paraissent suffisantes pour le cadre de cette étude. Elles résument, d'ailleurs, les différents aperçus qu'ont fait naître le séjour de Rousseau, et le récit, unique au monde, qui remplit le sixième livre des Confessions.

En s'embarquant pour Paris, Jean- Jacques avait emporté avec lui le prestige des Charmettes. Ce n'est que longtemps plus tard que son nom et sa gloire devaient l'y faire renaître. M™^ de Warens y séjourna encore jusqu'en 1749. Ses entreprises industrielles périclitèrent; la malheureuse femme fut la dupe de nombreux aventuriers, et le désordre de ses affaires alla en s'accentuant. Par bonheur, elle rencontra un vieux seigneur, le marquis d'Allinges, qui la prit en amitié. Il la logea à Chambéry, dans une maison qui lui appartenait, au faubourg Reclus, n° 13. Cette maison existe encore et on peut la visiter.

LE PRESTIGE DE J.-J. ROUSSEAU

Après la mort du marquis d'Allinges, M™^ de Warens se trouva dans une situation tout à fait précaire, et vécut dans une gêne confinant à la misère. Maintes fois, Rousseau lui vint en aide, en lui envoyant des sommes d'argent, et en acceptant les petites lettres de change que, de temps à autre, elle tirait sur lui. Elle finit par aller habiter dans le faubourg Nezin, n*' 62, et c'est là qu'elle mourut, à Tâge de soixante-trois ans, le 29 juillet 1762.

Quant à Jean-Jacques, nous n'avons pas ici à raconter sa vie. Tous savent que les étapes en sont marquées par des chefs-d'œuvre. Les Charmettes ne cessèrent jamais d'être chères à son cœur. Il n'évoque jamais leur souvenir sans attendrissement. C'est ainsi qu'il dit, après son installation à l'Ermitage : « Au milieu des biens que j'avais le plus convoités, ne trouvant point de pure jouissance, je revenais par élans sur les jours sereins de ma jeunesse, et je m'écriais quelquefois en soupirant : «Ah! ce ne sont « pas encore ici les Charmettes ! »

A la fin des Confessions, parlant de son séjour à l'île Saint-Pierre, il raconte ses excursions champêtres, et dit qu'il éprouvait une grande joie à cueillir des fruits, car (( cet amusement lui rappelait la douce vie des Charmettes ».

Durant les beaux jours de son idylle, Rousseau avait écrit un petit poème intitulé : Le Verger des Charmettes \ les vers en sont médiocres. Ils furent composés sans doute pour être montrés au roi de Sardaigne, Victor-Amédée, protecteur de M™^ de Warens. On comprend, par ce que dit le poète, que sa bienfaitrice et lui étaient fortement calomniés, et que les envieux cherchaient à leur nuire activement. Ce poème est une sorte de plaidoyer contre de venimeux fripons.

On devine aisément tout ce que ceux-ci pouvaient dire et faire. A ce titre, les vers de Rousseau ont un intérêt spécial. J'aurais été bien étonné si la calomnie eût épar-

^né les deux amants, et n'eût dressé contra eux des embûches criminelles. La bassesse est partout, et son rôle •est d'attenter sournoisement au bonheur qui passe en souriant. Couples heureux, dérobez vos félicités à tous les regards !

Yoici quelques vers du Verger des Charmettes :

Verger, cher à mon cœur, séjour de l'innocence, Honneur des plus beaux jours que le ciel me dispense, Solitude charmante, asile de la paix, Puissé-je, heureux verger, ne vous quitter jamais !

Sans crainte, sans désirs, dans cette solitude, Je laisse aller mes jours exempts d'inquiétude : Oh ! que mon cœur touché ne peut-il à son gré Peindre sur ce papier, dans un juste degré, Des plaisirs qu'il ressent la volupté parfaite!

^'adressant à M™^ de Warens, Jean- Jacques s'écrie :

Oui, si quelques douceurs assaisonnent ma vie. Si j ai pu jusqu'ici me soustraire à l'envie, Si, le cœur plus sensible et l'esprit moins grossier. Au-dessus du vulgaire on m'a vu m'élever.

Enfin, si chaque jour je jouis de moi-même.

Tantôt en m'élançant jusqu'à l'être suprême.

Tantôt en oubliant dans un profond repos

Les erreurs des humains, et leurs biens et leurs maux ;

Si, dis-je, en mon pouvoir, j'ai tous ces avantages, Je le répète encor, ce sont là vos ouvrages, Vertueuse Warens; c'est de vous que je tiens Le vrai bonheur de l'homme et les solides biens !

Rousseau retourna-t-il visiter la maison qu'il avait tant aimée? Il ne nous le dit pas, mais nous avons tout lieu <le le croire. En 1754, il revint à Ghambéry et rendit visite à la baronne, qu'il trouva dans une situation lamentable. « Je la revis... dans quel état, mon Dieu! Quel avilisse-

LE PRESTIGE DE J.-J. ROUSSEAU

ment! Que lui restait-il de sa vertu première! Etait-ce la môme M""^ de Warens, jadis si brillante, à qui le curé Pontverre m'avait adressé? Que mon cœur fut navré!... » Il lui remit une partie de sa bourse. Nul doute que, pendant son séjour, il ne soit allé rêver aux Gharmettes.

Il y retourna certainement encore en 1768, six années après la mort de la pauvre femme, dont il célébrait fidèlement l'anniversaire. Pendant l'été de cette année 1768, il se trouvait à Grenoble. Il quitta cette ville le 25 juillet,, à trois heures du matin, pour arrivera Ghambéry le 30, à la première heure, et pour aller méditer dans le cimetière de Lémenc, à la place où elle dormait son dernier sommeil.

« Mon principal objet », écrit-il à Thérèse, « est bien, dans ce petit voyage, d'aller sur la tombe de cette tendre mère, que vous avez connue, pleurer le malheur que j'ai eu de lui survivre. »

Ne fut-il pas tenté de revoir les sentiers de sa jeunesse, le poétique coteau, la maison aimée? N'en doutez pas, il y retourna, et il y pleura.

Tout à fait à la fin de sa vie, le philosophe évoquait, dans le dernier ouvrage sorti de sa plume, l'image des impérissables Gharmettes, Quels accents que ceux de la Dixième Promenade des Rêveries d'un Promeneur solitairel Quels cris du cœur! Quelle humanité!

« Le goût de la solitude et de la contemplation naquit dans mon cœur avec les sentiments expansifs et tendres faits pour être son aliment. Le tumulte et le bruit les resserrent, le calme et la paix les raniment et les exaltent. J'ai besoin de me recueillir pour aimer. J'engageai maman à vivre à la campagne. Une maison isolée, au penchant d'un vallon, fut notre asile, et c'est là que, dans

l'espace de quatre ou cinq ans, j'ai joui d'un siècle de vie •et d'un bonheur pur et plein, qui couvre de son charme tout ce que mon sort présent a d'affreux. »

Me voici arrivé à la fin de la causerie que je voulais consacrer à M™^ de Warens et à Jean-Jacques. Pour l'écrire, je me suis figuré que je venais rendre visite à quelque fidèle amie depuis longtemps éloignée de moi, et ma plume a pris son envolée.

Pour clore ces pages, je veux me rappeler les beaux jours où j'écrivais des vers, et reprenant ma lyre délaissée, je veux consacrer quelques strophes aux riantes Gharmettes. Que chanterait le poète, si les souvenirs d'un pareil lieu ne faisaient vibrer son âme?

0 Rousseau, maintes fois tes récits m'ont charmé ! Ta jeunesse souvent revit dans ma mémoire! En parcourant ton œuvre, en Usant ton histoire, Qui n'admire, attendri, combien tu fus aimé !

Adolescent naïf, tu pars à l'aventure, A travers les cités, les bourgs, les grands chemins... Novice explorateur des sentiments humains, Ton cœur suit en chantant la voix de la Nature !

Un gîte heureux planait sur le flanc d'un coteau : Le sort t'y pousse un jour, puis l'amour t'y convie ; Là bientôt s'illumine et resplendit ta vie, Et ton naissant génie y trouve un doux berceau !

•Quel éclatant matin ! Quelle brillante aurore ! Qui jamais, au printemps de ses jours incertains, Par un plus beau soleil, eut de meilleurs destins, Et sous de tels rayons vit ses vingt ans éclore !

Temps béni, moments chers, enivrantes amours! La vie a des apprêts de fête et de victoire, Et l'entrain généreux d'une chanson de gloire; Un bruit de baisers fous y retentit toujours!

LE PRESTIGE DE J.-J. ROUSSEAU

Oh ! qui n'a souhaité la maison familière Où Jean-Jacques, ravi, moissonna tant de fleurs, Et dont, malgré les ans, la gloire et ses malheurs, 11 ne cessa d'aimer la rive hospitalière!

Quand il revint au port, ainsi qu'un grand vaisseau Dont la mer saluait les allures hautaines, Combien de fois on vit l'infortuné Rousseau Pleurer au souvenir des Charmettes lointaines !

Leur toit prédestiné brillait devant ses yeux, Il revoyait les champs, les arbres, la vallée, Et, dans la vision de ce séjour heureux. Il croyait ressaisir sa jeunesse envolée !

Rousseau a immortalisé tous les lieux oii il a vécu : ils; sont parés à jamais d'un rayon de sa gloire, et les amants se plaisent à les visiter. Mais ils affectionnent surtout les Charmettes : c'est que ces lieux fortunés ont le privilège de posséder à jamais l'attrait divin de la jeunesse et de: l'amour.

PLAiNCHE II

Lard, de CiiAMBÉKy, devenue M'"^ Fleuhy.

Portrait inédit, d'après une peinture du temps. (J.-J. Rousseau lui donna dea lc«ous de musique. Voir les Confessions, livre W

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