SCÈNE HUITIÈME
MADAME DE LORANCEL.
Je viens visiter l'hôtel qui est à vendre.
DES RIEUX
C'est entendu... le prétexte...
MADAME DE LORANCEL.
Le prétexte? (Bas.) Se douterait-il?
DES RIEL'X
Convenu entre nous... Mais nous sommes seuls et la feinte n'est plus de mise.
MADAME DE LORANCEL.
Il y a dans tout ceci une confusion que je ne m'explique pas... et qui en tout cas me blesse!
DES RIEUX
Confusion... non, madame... Et votre présence ici, le vendredi 22 mai... jour de Vénus.,, que vous avez fixé vous-même à la redoute de la Presse, est une preuve suffisante...
MADAME DE LORANCEL, surprise.
A la redoute de la Presse ?
DES RlEUX.
Vous étiez charmante dans ce grand domino blanc, qui vous enveloppait des pieds à la tète, ainsi qu'un écrin jaloux qui cache son trésor.
MADAME DE LORANCEL, à part.
11 s'exprime bien !
DES RIEUX
Vous souvenez-vous de notre promenade dans le bal, et de ce souper sommaire?...
MADAME DE LORANCEL, à part.
Comment! J'aurais soupe aussi !
DES RIEUX
Où vous avez refusé de lever votre voile, irritant ma cm'iosité ; sphinx, en même temps sévère et troublant, laissant voir, de votre précieuse petite personne, assez
pour rendi'e un homme fou do convoitise, et n'en montrant pas suffisamment pour qu'il sut ce qu'il convoitait.
MADAME DE LORANCEL.
Je ne comprends pas,..
DES RIEUX
Et cette rose détachée de votre corsage? Où est-elle donc? Je l'ai encore vue ce matin?
Il reinoutû le théâtre pour chercher la fleur qui est sur le bahut. MADAME DE LORANCEL, bas.
Décidément, il me prend pour une autre!
DES RIEUX, apportant la fleur.
Ah! La voici... encore tout imprégnée de vous.
MADAME DE LORANCEL.
Monsieur, je ne dois pas laisser durer plus longtemps ce badinage, ou plutôt cette méprise... Je ne suis pas le domino revêtu de la robe d'innocence avec lequel vous avez soupe... et je n'accours pas ici comme vous paraissez le croire pour...
DES RIEUX
Vous ne seriez pas?...
MADAME DE LORANCEL,
Mais regardez-moi donc !
DES RIEUX, plaisantant.
Je ne fais que cela, madame.
Non, pas ainsi ; regardez-moi sérieusement, et ditesmoi si j'ai l'air d'une femme qui éteint les incendies qu'elle trouve sur son chemin?
DES RIEUX
Alors, madame, votre présence ici?
MADAME DE LORANCEL.
N'a d'autre objet que l'achat de votre hôtel !
SCENIC HUITIÈME il
DES RIEUX
Allons donc ! Ce n'est pas avec vous que j'ai soupe au Café Anglais?
MADAME DE LORANCEL.
Mais non, monsieur,
DES RIEUX
Ce n'est pas cette petite main-là que j'ai embrassée en vous mettant en voiture?
MADAME DE LORANCEL.
Mais non, monsieur, mais non!
DES RIEUX
Eh bien, madame, que vous soyez le domino de la redoute ou une cliente authentique pour mon hôtel, peu importe! ce qu'il y a de certain, c'est que depuis dix minutes que vous êtes ici, vous remplissez cette maison de votre charme et de votre beauté. Pourquoi le nier?... vous êtes le type de la femme rêvée... l'idéal entrevu...
Mais, monsieur...
DES RIEUX
Vous êtes belle, madame ! Vos yeux sont d'azur, vos cheveux d'or, vos lèvres de pourpre, et je suis un amant de la couleur!...
II s'approche vivement d'elle et veut la prendre par la taille. MADAME DE LORANCEL, effrayée, se réfugiant derrière la table.
Que faites-vous, monsieur?
DES RIEUX
Mais je... Alors, vous vous êtes imaginée que vous vous introduiriez dans mon domicile, et que je serais assez aveugle pour ne pas vous admirer, assez faible pour ne pas vous dire mon amour?...
MADAME DE LORANCEL.
Mon Dieu! mon Dieu!
DES RIEUX, lui barrant le passage et l'empêchant d'aller à la porte.
Et VOUS VOUS êtes flattée de l'espoir que je vous laisserais partir?...
MADAME DE LORANCEL.
Ne me regardez pas ainsi, je vous en supplie ! Vous me faites peur !
DES RI EUX
Peur?... dites pitié 1
MADAME DE LORANCEL, se rassurant.
Eh bien! non, ni peur ni pitié. J'ai confiance en votre honneur. Vous avez, j'en suis sûre, le cœur bien placé... Ouvrez, ouvrez-moi la porte et laissez-moi partir.
DES HIEUX, bas.
Me serais-je trompé sur son compte? (iiaut.) C'est sérieux, alors?
MADAME DE LORANCEL.
Comment ! si c'est sérieux ? Je le crois bien ! (Bas.) Hélas ! je suis assez punie.
DES RIEUX
S'il en est ainsi, madame, je vous dirai que toutes les portes sont ouvertes chez moi, et que vous sortirez de l'iiôtel dès qu'il vous plaira.
MADAME DE LORANCEL, se dirigeant vers la porte.
Merci, vous êtes bon!
DES RIEUX
Non, madame, je suis simplement un honnête homme qui s'est peut-être trompé tout à l'heure... (Madame de Lo-
rancel est sur le point de sortir. — Jean frappe à la porte.) Qu'y
a-t-il?
JEAN, au dehors, entr'ouvrant la porte et passant la tête.
C'est M. d'Ormusson.
DES RIEi;){^.
Encore !