‹ Le prêtre et ses détracteurs [microforme]Chapitre 39 sur 51 · CAUSERIE QUATORZIÈME · texte numérisé non relu

CAUSERIE QUATORZIÈME

Ÿ Mes chers amis, le prêtre est oppo-

VA À 56 aux mauvaises lectures; urt mauvais livre est un mauvais compagnon qui vous parle, captive votre confiance et vous entraîne au mal.

Que de mères de familles défendent l'entrée de leur maison à un libertin et reçoivent des livres et des journaux dont les feuilletons sont plus dangereux que ce méchant et laissent leurs filles se repaître de ces lectures abominables

Un grand nombre de nos journaux publient de bien mauvais feuilletons de provenance étrangère quon arrange à la sauce canadienne, c’est-à-dire, qu'on change par-ci par-là un mot trop cru, on retranche une phrase ici et là, et à la fin du livre, au lieu d'un empoisonnement, c'est une chute au bas d’un escalier où l'héroïne se casse le cou. On croit qu'arrangé de cette manière, tout le venin du livre est disparu ; point du tout, mes amis ; vous avez beau peinturer unc} planche pourrie, ellereste toujourspourrie.

et d'autant plus dangereuse qu'elle est} peinturée, car la croyant saine vous allezk vous y appuyer et vous culbutez la tête en bas.

Jeunes filles qui m'écoutez, pre 1ez bien garde de devenir liseuses de romans vous avez du jugement, gardez-le ; n’alles pas le fausser en lisant des mensonges et perdre votre âme en vous repaissant

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d'idées dangereuses et de tableaux immondes ; on répand dans notre pays des feuillets, brochures, livres ; on les vend à bon merché : ce sont de méchants livres pour la plupart.

D'ailleurs pour vous ôter le goût de lire ces folies, je vais vous faire le roman de tous les romans passés, présents et futurs : les personnes changent, mais ce sont toujours les mêmes intrigues ; quelquefois la jeune‘fille qu'on célèbre est riche comme Crésus, d’autres fois elle est pauvre comme du sel, voilà toute la différence. C'est toujours une jeune fille “ plus belle, oh ! que le jour ” qui joue le rôle principal. Dans le livre, tout tourne autour d'elle-—et je crois qu'elle tourne aussi— Prenons le côté ridicule de la question, ceci nous reposera un peu, avant d'en venir au côté sérieux, La fille porte toujours un nom en & ou en e//e quand ce n'est pas Mina, c'est Minette. Le roman-

cier la dépeint cent fois dans 20 pages ; ses yeux sont “des diamants qui brillent au milieu des ténèbres comme une chandelle dans un fanal”; le matin ses joues sont rouges, le soir elles sont pâles—mais “ d'un pâle si brillant que ceux qui la regardent prennent le mal de neige,” ‘de grosses perles brillantes ” tombent de ses yeux : un romancier qui oserait dire que les larmes de son héroïne ne sont pas des perles, ne peut faire imprimer son livre et doit se rétracter publiquement dans une revue. Le timbre de sa voix—car invariablementelleest timbrée—fait frissonner les feuilles des arbres (elle à toujours soin de chanter quand il vente), élle a un port de reine—comme je n'ai jamais vu de reine je ne puis vous dire ce que c’est ;— elle est douée “d’un riche caractère,” mais quand on la trompe, elle devient terrible; ses cheveux ‘“ nonchalamment ” —c'est le mot chéri des romanciers—

| pages ; brillent 1e chanes joues :s—mais qui la reve,” “de nt de ses dire que t pas des n livre et dans une ar invaissonnet purs soin un port vu de c'est ; — actère, ” devient ment ” CIerS —

A A PARA ESA EE tombés sur ses épaules recouvertes d’une mousseline comme jamais il ne s’en est vu dans le monde, et comme il ne s'en verra Jamais, deviennent hérissés et montent droit au plancher “d'en haut: ses yeux alors lancent des éclairs—pas des éclairs comme vous en avez vus dans un orage, mais des éclairs faits exprès pour elle — Elle aime un jeune homme, mais ses parents s'opposent à son mariage ; un rival se présente; ce dernier est bien riche— toujours couvert d'or de la tête aux pieds, il intrigue pour supplanter celui qui l'avait précédé ; ne pouvant réussir, il tâche de le perdre dans l'estime du monde ex !:

faisant passer pour un faussaire: mais chaque soir, “il mange de l'avoine” il continue ses insultes. Le premier se choque, propose un duel et se fait tuer par son rival, il meurt... non il ne meurt pas, il était en léthargie, et un médecin venu on ne sait d'où, le ‘“’ressuscite”: le ressuscité

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230 LE FRÊTRE

parvient à faire jeter en prison son enncmi qui se suicide de chagrin, puis il “ part par le premier train ”—c'est toujours le premier train--il va donc voir Mina et lui prouver qu'il est innocent des charges qui pesaient sur lui. Oh douleur! un crêpe est sur la porte: Mina, apprenant la mort de son amant, était morte d'amour:

— non, elle n'était pas morte, elle non plus, elle était en léthargie ; le fameux docteur arrive et déclare que c'est un cas d'amour rentré aussi dangereux qu'un cas de picote de même espèce; l'apparence de la mort peut durer six heures ou six jours, vous n'avez que l'embarras du choix.

Mina revient à la santé, mais, siècles futurs! pourrez-vous le croire! elle reste folle, elle si fine!! elle qui avait de l’ecprit à vendre à toute l'Europe, et il lui en restait encore assez pour acheter l'Amérique—Oh vicissitude humaine!! Elle ne fait que dire des mots entrecoupés qui se

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enne- “part urs le [ina et harges ur! un Jrenant amour:

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terminent en o, car j'ai oublié de vous dire que tous les héros de roman ont des noms env: Patto, Ramollo, Cocorico. La folle se promène dans sa chambre; de temps à autre, elle lâche un cri: coco...

coco. ... mais pas de coco; il rie vient pas ; où est-il? il est “ dans le domaine du désespoir.” Ilest chez lui, ne sort plus, ne veut voir personne, son visage est abattu, son œil est “ morne”’—lui qui avait un si bel œil! !—De temps à autre, il frappe du pied, donne des coups de poing dans la cloison; il maigrit à vue d'œil, demande la mort; cependant une lueur pe’spoir jaillit dans son cerveau.

Ce n’est pas en vain, car un beau jour, pendant que Mina se promenait dans sa chambre, ses yeux tombent sur ## portrait : elle sursaute sous l'impulsion d’un choc nerveux ; son regard s'illumine....

elle est guérie. Elle part “par le premier train” pour offrir sa main et sa for-

rc nent

LE PRÊTRE tune à Cocorico. Elle arrive, frappe à la porte—non, je me trompe, presse un bouton d’or : monsieur Cocorico est:il 1ci ?

— Non, mademoiselle.

— Est-il loin, vite, vite, où est-il ?

—Hélas, mademoiselle, on l'a conduit cette nuit à l'asile de la L.ongue-Pointe.

Le voilà fou à son tour! et fou furieux !

celui dont le génie éclairait le soleil même, est en camisole dans le cachot, numéro neuf, de l'asile ; il crie, cherche à se rappeler un nom qu'il ne peut finir: Minn.….

Minn... Minn...— Hélas, la chatte de la maison est la seule qui réponde à son appel.

Pendant ce temys, que fait Mina ? — Elle est au désespoir, fuit le monde, elle ne parle plus, ne dort plus, ne mange plus. Françoise a beau lui faire du pain doré, du sucre à la crème, elle plisse le bec et retombe dans sa rêverie. Elle va “ seule et solitaire, comme la tourterelle

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furieux !

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Tina ? — ide, elle mange du pain

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irterelle

ET LES MAUVAISES LECTURES 233 délaissée,” se promener dans les champs “à cette heure où tout porte à rêver : au moment où le soieil se couche et la lune se lève ”—car tous les romans sont écrits le jour de la pleine lune.

Mais pendant qu'elle est à contempler le dernier rayon du soleil “ qui dore les prés d’alentour et à attendre le lever de la lune qui viendra jeter ses reflets d'argent sur la verdoyante colline dont le sommet couvert {Îde pommiers en fleurs jette un parfum qui enivre tout le monde À deux lieues à la ronde” : respirons— voici que, tout-à-coup,—un bœuf, un gros, oros bœuf furieux-—dans tous les romans il y a un bœuf furieux ou un cheval qui prend l’'épouvante —un bœuf furieux donc voyant cette jeune fille oser mettre le pied sur son domaine, part en mugissant ; de ses pattes il creuse de profonds sillons dans le sol, de ses mugissements il fait trembler la terre— quand la terre tremble,

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mes chers amis, c'est le bœuf roman qui beuglie quelque part. Mina le voit venir, la peur la prend, pour une fois dans sa vie, elle oublie son Cocvu: le bœuf fonce sur elle; et de ses cornes car c’est toujoursun bœuf à cornes, jamais un “tocson,” —qui s'emboîtent sous les bras de la jeune fille, il la soulève de terre où elle venait de perdre connaissance, et part avec une rapidité vertigineuse à travers les champs; je n'ai jamais pu savoir exactement le nombre de barrières et de pagées de clôture qu'il a enfoncées, avec Mina sur les cornes. Pauvre Mina! d:tes-vous ; ne la plaignez pas, tout cela est du mensonge, c'est de la folie, ça n’est jamais arrivé, l’auteur veut rire de vous.

Pendant que le bœuf court et enfonce les barrières, revenons au jeune homme qui est sous les soins d’un aliéniste, médecin qui vient de découvrir un remède, le remède infaillible dont lui seul a le secret

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ET LES MAUVAISES LECTURES 235 Cocorico guérit et part ‘“ par le premier train ” pour aller trouver Mina.

Mais vous me dites, le bœuf court-il encore? je n'en sais rien, il faut lire cinquante pages avant de revenir au bœuf qui, pendant ce temps-là brise tout sur son passage et porte “ l’'épouvante au milieu des populations consternées.”

Cocorico cherche donc Mina; il frappe à la porte ; pas de Mina; il demande aux voisins qui répondent: elle est partie avec sa servante depuis plus d’un mois et personne ne sait où elle est allée; elle avait l'air malade et était d’une ‘ couleur rêveuse” —vous n'avez peut-être jamais vu cette couleur-là ? ni moi non plus; mais un écrivain va vous dire ce que c'est :

“ c'est une couleur de blanc d'Espagne, mêlée d’une légère teinte d’aurore mourante ;” vous le savez maintenant—Cocorico la croit partie pour aller prendre les eaux de merà Tadoussac. Il part “ par le

premier train,” arrive à la Rivière du Loup cinq minutes trop tard, le bateau vient de partir; il se jette à la nage et on crie “un homine à l’eau! un hommr à l’eau!!” l'ingénieur renverse la machii

et Cocorico saute sur le bateau. Arrivé à Tadoussac, point de Mina; il la cherche pendant le mois d'août—cette année-là, le mois d'août dura un siècle. — Désespéré, exténué d'anxiété, il alla demander à l'air de la campagne un peu de réconfort; un soir,—‘* seul et solitaire, il errait sans but dans un pré dont le foin vert parfumé enivrait de son arôme tous les gens de

paroisse ;” un nuage s'élève à l'horizon, le temps s'obscurcit, de gros nuages menaçants rasent la cime des arbres, mais il ne voit rien, tant il est absorbé dans ses rêveries ; tout-à-coup un bruit sinistre se fait entendre : il lève la vue et aperçoit un bœuf, aux naseaux fumants et tout en écume(il y avait de quoi). ;uste ciel ! Qu'a-t-il

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entre les cornes ? un coup de pistolet retentit dans les airs, la balle meurtrière traverse le cœur du bœuf. Cocorico dégage les habits de la fille des cornes de l'animal, lui parle ; la jeune demoiselle est sans connaissance—on pourrait l'être à moins.—1l y à comme de juste une source d'eau froide tout près, le jeune homme lave Mina qui ouvre de grands yeux, un éclair jaillit au milieu du nuage, un cri épouvantable sort de chaque poitrine:

Mina... Cocorico.... Cocorico.…… Codes Mina... Minn..… ils venaient de se recon-

naître. Après plusieurs perits points, l'auteur ajoute: Fin, ce qui veut dire que c'est tout; pourquoi ne met-il pas Fou, il me semble que ça vaudrait mieux.

Mes chers amis, vous avez la substance de tous les romans dans les lignes qu'on vient de lire, excepté que queiquefois ça finitd'une manière tragique, par exemple, Cocorico, au lieu de percer Île

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cœur du bœuf tue Mina par maladresse :

en reconnaissant son erreur il se flambe la cervelle et des trois personnages, le bæuf est le seul qui survive.

Et dire que tout cela n'est que mensonges |

Faisons une réflexion : Que de füis les jeunes filles qui m'entendent ont fui la compagnie d'un homme qui raconte ses prouesses ; une fois à New-York, ila fait ceci, une autre foisila vu cela à Londres, tandis que vous savez que ce sont de purs mensonges. Que cet homme est assommant! dit-on; si vous êtes sage, mademoiselle, vous direz: que cet auteur est assommant ! et jamais vous ne lirez de romans d'amour, où vous ne voyez pas que les personnages aient été à la messe ou à confesse. Celles qui lisent ces livres, sont des têtes légères qui se créent dans leur imagination un monde idéal, ce qui les rendra malheu-

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reuses en ce monde et.... en l'autre.

Ste Thérèse, dans une vision, a aperçu dans l'enfer la place qu'elle devait occu-

per si elle eût continué à lire des romans.

Ï1 faut aussi choisir les feuilletons des journaux ; il y en a qui publient de très mauvais feuilletons, et l'on voit des jeunes filles qui ont la prétention d'être pieuses, se repaître de cette nourriture malsaine.

Mes chers amis, vous me permettrez d'adresser un mot au jeune commis voyaveur qui est venu causer avec nous ce soir, Jeune commis, Je vous crois brave chrétien, et n'allez pas suivre l'exemple de quelques-uns — seulement quelquesuns, du moins jose l'espérer — de vos confrères qui ont laissé jusque dans nos campagnes les plus reculées, de mauvais En prêchant des retraites, nous avons à brûler des livres souvent bien

livres.

infames : on croit s'excuser en disant : ce n'est pas à moi, Cest un commis-voyageur

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