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Le prêtre et son action à Paris

J'aurais aimé, dans cette dernière conférence, vous parler de mon cher diocèse 4e Digne ;j vous vous y seriez attachés, j'en suis sûr; il est beau, avec ses montagnes, ses sites très pittoresques, son ciel bleu, son soleil de Provence; il est grand pas son histoire qui remonte aux premiers siècles de l'Eglise ; il a des habitants d'un caractère gracieux et sympathique, serviables, tous catholiques ; un grand nombre de nos chers montagnards font partie des bataillons Alpins qui se signalent par leur bravoure dans les Vosges et dans l'Argonne; qu'il me soit permis de leur dire de loin : " Mes enfants, votre évêque est fier de vous ! Revenez bientôt, en grand nombre et victorieux! Ici nous prions pour vous ! "

Puisque j'ai eu l'honneur, très apprécié en France, de prêcher le Carême à Notre-Dame de Montréal, j'aurais aimé aussi vous parler de vous; pendant six semaines j'ai vu de près vos nombreuses églises, vos œuvres, si bien organisées, votre affluence admirable pour venir entendre la parole de Dieu; j'ai joui, sans discontinuer, de la plus aimable des

(i) Sa Grandeur, Monseigneur Bruchési, archevêque de Montréal et Monseigneur Gauthier, évêque de Philippopolis, auxiliaire.

hospitalités auprès de mes anciens Maîtres très vénérés, ces Messieurs de la Compagnie de Saint- Sulpice; j'ai vu aussi et j'ai entendu dans la simplicité de conversations intimes, quelques-uns de vos archevêques et de vos évêques; j'aurais aimé vous dire mes impressions de vive reconnaissance et d'admiration. Je n'ai vu qu'en passant l'Archevêque d'Ottawa, Mgr l'évêque des Trois-Rivières, Mgr l'évêque de Joliette; ils m'ont ému par leur accueil affectueux et si profondément français. Que devrais- je dire du vôtre, Messeigneurs, qui dure depuis six semaines et qui fait suite, après six ans, à la façon royale dont vous avez reçu les évêques et les prêtres de France! Que Monseigneur l'Archevêque me permette de le dire bien haut! Il a deux titres impérissables au souvenir reconnaissant de la France catholique. Il est l'Archevêque du splendide congrès Eucharistique de 1910. Il est aussi l'Archevêque de la guerre, priant de tout cœur et faisant prier pour le triomphe de nos armes.

Digne, Montréal ! deux belles conférences que j'aurais données avec joie; on m'a demandé: "Le prêtre et son action à Paris " ; allons donc à Paris ! j'y retrouverai les plus chers souvenirs, et vous, Mesdames et Messieurs, vous y recevrez l'accueil le plus sympathique ; on y aime de plus en plus les Canadiens après les prouesses de vos chers soldats sur nos frontières et leurs mille témoignages de bonne camaraderie, j'allais dire, de vieille fraternité pour le pioupiou français, tout étonné de s'entendre interpeller dans sa langue par un soldat

kaki. " Comment que ça va en France ? c'est-y toujours comme chez nous ? — tu ne me reconnais pas? je m'appelle: Vive le Canada et Vive la France ! "

Un simple coup de crayon d'abord pour donner la silhouette de Paris à ceux d'entre vous qui ne le connaîtraient pas.

Paris, en plus d'un point, ressemble à Montréal ; il est né, lui aussi, dans une île; sa magnifique cathédrale s'élève toujours au centre de l'île où fut son berceau: de plus, Paris est dominé au Nord, comme votre chère ville de Montréal, par une belle colline et qui porte aussi un grand nom, " Montmartre ou le Mont des martyrs !" ; ce mont est devenu un thabor, portant un superbe ostensoir, je veux dire l'église nationale du Sacré-Cœur qu'on aperçoit admirablement de presque toute la cité. Paris a son fleuve aussi, je me trompe, c'est une petite sœur, c'est une rivière à côté du grand Saint- Laurent ; mais précisément parce que la Seine n'est pas très large, Paris a pu se développer sur ses deux rives; cependant la première peuplée l'emporte toujours par la richesse des quartiers, par l'éclat des grands boulevards, par la magnificence des Champs-Elysées et de l'Are de Triomphe, enfin par la beauté des monuments comme le Louvre, l'Hôtel-de- Ville, Notre-Dame; de même, j'en suis sûr, si Montréal doit jamais s'étendre sur les deux rives de son magnifique fleuve, c'est vous, c'est votre rive qui l'emportera toujours!

Pour un prêtre d'ailleurs l'intérêt n'est pas là; vous l'avouerai- je ? enfant, j'avais souvent frôlé

les merveilles du centre de Paris; mon cœur ne battait pas! mais lorsque, avec mes camarades du petit séminaire, je traversais les faubourgs, fourmillant de peuple, quand ensuite, avec mes condisciples du grand séminaire de Saint- Sulpice, nous pénétrions, au cours de nos promenades hebdomadaires, dans les centres ouvriers des environs de Paris, alors, oui, nous sentions nos cœurs s'émouvoir; le cri de Jésus " Misereor super turbam, j'ai pitié de la foule!" ne quittait plus nos âmes de vingt ans ; nous nous demandions comment faire pour pénétrer dans ices masses, agitées par le souffle de tant de passions, travaillées chaque jour par une presse anti-religieuse sans merci, aigries par la souffrance jusqu'à la haine sauvage contre tout ordre social; il nous semblait entendre ces cloches d'alarme dont parle le poète, tintant au fond de la mer ; mais comment agir sur l'Océan ?

Et cependant, non ! nous n'avions rien à craindre! entre la religion de Jésus-Christ et l'âme du peuple, il y a des affinités profondes. Jésus, c'est la consolation infinie; l'âme du peuple, c'est la souffrance: ils sont faits pour se comprendre!

Précisons et voyons d'abord, Mesdames et Messieurs, quels sont les moyens dont dispose le prêtre de Paris pour agir sur une ville de trois millions d'habitants; nous nous demanderons ensuite quels sont les résultats obtenus.

Les moyens de l'action sacerdotale sont les mêmes à Paris qu'à Montréal et que partout où

s'exerce le zèle de l'Eglise.

Avant tout c'est la prière quotidienne. Pour vous signaler seulement ce qui sort de l'ordinaire, à Paris les œuvres d'adoration sont merveilleusement organisées; les hommes se succèdent sur le prie-Dieu, devant le T. S. Sacrement, toutes les nuits de l'année soit dans l'église du Vœu national à Montmartre, soit dans l'une des églises du diocèse où se fait, trois jours durant, l'Adoration perpétuelle.

Ce sont encore les offices du Dimanche. Il n'y a point d'église à Paris, qui ne se remplisse quatre ou cinq fois le Dimanche ; à Saint- Antoine, paroisse de la gare de Lyon, où je suis resté plus de dix ans, l'église contient, avec ses tribunes, plus de douze cents personnes assises; or, après les premières messes, un peu moins fréquentées, elle se remplit d'hommes à 8x/> h., d'enfants à 9J4 h-> de fidèles à la grand'messe, d'une autre foule de fidèles à 11 h., d'une autre foule, quoiqu'un peu moins pressée, à midi y2 et d'une multitude débordante, pour les vêpres, à 5 h. ; elle est donc six fois remplie ; aux grandes fêtes, elle est de moitié trop petite.

Un autre moyen d'action religieuse, admirablement employé à Paris, ce sont les catéchismes ; ils prennent l'enfant dès l'âge de raison et le conduisent, par des cours de persévérance très bien faits, jusqu'à vingt ans et au-delà; ils n'instruisent pas seulement, mais ils forment à la piété par tout un ensemble d'exercices qui en font l'œuvre par excellence; des prêtres éminents, connus dans toute la France catholique par leur haute valeur sacerdotale et leurs travaux, comme M. Gueyrard et M.

Lesêtre, s'y sont consacrés par dessus tout; il en sort chaque année une élite de jeunes gens et de jeunes filles qui savent se dévouer dans les faubourgs déshérités ou, pendant l'été, dans leurs petits villages de province, aussi simplement qu'héroïquement. Paris vaut n'importe quelle ville catholique du monde par ses catéchismes. Honneur à lui ! C'est le grand moyen de régénérer la France !

L'école chrétienne vient aussitôt après; il y en a dans toutes les paroisses de Paris, quelques-unes très florissantes ; elles commencent souvent par des garderies où les enfants sont reçus dès l'âge de trois ans. Son E. le Cardinal Amette a institué une Direction générale de l'Enseignement qui rend les plus grands services, soit pour fonder de nouvelles écoles, soit pour soutenir les anciennes, soit pour veiller à la grave question du recrutement des maîtres et des maîtresses de classes, soit enfin pour assurer l'avenir par des œuvres de formation pédagogique et par des caisses de retraite.

Le prêtre de Paris agit encore sur un très grand nombre de jeunes âmes par les patronages; ceux-ci ont pour but de réunir le jeudi et le dimanche dans de grands locaux, où les jeux sont variés, les enfants des écoles sans Dieu ; les patronages sont encore plus nombreux que les écoles chrétiennes; il y en a quatre ou cinq dans beaucoup de paroisses, les uns pour les garçons, les autres pour les filles ; quelques-uns inscrivent jusqu'à huit cents et mille enfants. Dans mon ancienne paroisse de Saint-Antoine, j'avais un excellent vicaire, ancien professeur de rhétorique, et qui obtenait des prodiges

des enfants du peuple, pour qui il avait renoncé à tout autre ministère ; il atteignait plus de huit cents élèves des écoles communales et leurs familles; il s'en occupe toujours; mais on ne peut lui parler de ses jeunes gens sans que sa voix s'altère pour vous répondre et que ses yeux s'emplissent de larmes; il en a perdu plus de cinquante, tués à l'ennemi; c'étaient mes enfants aussi; j'étais leur curé; je les ai connus, aimés; je vous demande une prière pour eux.

Los patronages des jeunes filles sont encore plus nombreux; quand j'étais à Paris, j'avais le grand honneur d'être le directeur général de l'œuvre des patronages, placée sous le vocable de Notre-Dame Auxiliatrice et de Sainte-Clotilde ; un jour nous avons convoqué nos patronages à Notre-Dame de Paris pour y célébrer la fête de la Bienheureuse Jeanne d'Arc, sous la présidence du vénéré Cardinal Amette; les jeunes filles remplissaient les cinq grandes nefs, le transept, l'immense pourtour du chœur, les chapelles latérales, les tribunes et jusqu'aux stalles des chanoines, quelque peu suffoques ; elles étaient plus de dix mille et d'autres arrivaient toujours, se mettant en rangs dehors, autour de la cathédrale, sous l'œil paternel des agents de police, qui tenaient les bannières bleues et blanches, pendant que les enfants de Marie épinglaient leurs voiles.

Une institution, relativement récente, complète à merveille tout ce travail de formation catholique: ce sont les examens religieux à trois degrés que fais passer l'archevêché, avec concours et di-

plûmes d'honneur pour tout couronner ; des milliers de jéunes filles se sont déjà présentées librement à ces examens; des centaines ont mérité le diplôme d'honneur et sont devenues d'excellentes dames catéchistes.

Toutes les paroisses des faubourgs ont des dames de catéchisme, des daines de patronage qui viennent des quartiers riches de Paris se dévouer, pendant des heures chaque semaine, à l'éducation des enfants du peuple; presque partout aussi il y a un bulletin paroissial, des abonnements à bon ma relié pour radmirable Croix de Paris ou d'autres journaux excellents/des bibliothèques pour jeunes gens et pour jeunes filles, pour le public, des conférences gratuites avec un peu de Cinéma au commencement et à la fin : le Cinéma est comme le Champagne; il ne faut pas en abuser; il grise et finira par tourner plus d'une tête!

Toutes les paroisses de Paris ont aussi leurs groupes de daines, de messieurs, de jeunes gens et de jeunes filles, visitant les pauvres, soignant les malades, sous le patronage, toujours si cher il Paris, de Saint- Vincent de Paul ; un grand nombre de paroisses ont en plus des dispensaires pour soigner les pauvres gratuitement, des fourneaux pour leur donner des soupes chaudes et de la viande l'hiver, des secrétariats gratuits pour leur fournir .tout renseignement utile sur une lettre à écrire, un procès à éviter, un petit héritage ou quelque allocation à recevoir ; quelques-unes ont des caisses de loyer ; les familles pauvres viennent y verser leur argent sitôt qu'elles le gagnent;

il leur est rendu au moment du ternie avec dix ou douze pour cent d'intérêt; on leur apprend ainsi la prévoyance et on leur épargne les horribles transes du terme qui approche lorsque l'argent n'est pas là pour le payer! — En 1910, il y eut à Paris de terribles inondations; la Seine était devenue le Saint-Laurent! à Saint- Antoine, la paroisse fut presque tout entière victime du fléau ; à certains endroits, nous avions jusqu'à trois mètres d'eau dans les rues; la grande nef de notre église supérieure était transformée en une immense piscine, profonde de plus d'un mètre ; on montre encore, près de l'église, une boutique où de pauvres vieux étaient montés sur le comptoir pour échapper â l'eau qui les avait surpris ; celle-ci les atteint ; ils montent sur une chaise; l'eau les menace encore; plus de place, bientôt, entre le plafond et leur pauvre corps, plié en deux ; heureusement une barque improvisée surgit à temps et les sauva. Toutes les marchandises du quartier étaient noyées clans les caves ou les arrière-boutiques; les petits commerçants étaient ruinés. Le curé s'entendit avec quelques paroissiens; on créa une caisse de prêts pour les commerçants inondés; quelques-uns reçurent jusqu'à plusieurs milliers de francs; ils rendaient le plus tôt possible, sans intérêts; au contraire pour les récompenser de leur célérité, on leur laissait deux pour cent sur l'argent qu'ils rendaient. Evidemment, nous ne faisions pas nos affaires, mais noiis faisions celles du bon Dieu!

Sans doute vous ayefc toutes ces œuvres ou d'autres similaires à Montréal ; je tiens à vous en signa-

1er deux autres qui seront peut-être du nouveau pour vous.

La première c'est l'Union catholique des employés de Chemins de Fer. Elle compte des milliers d'adhérents rien qu'à Paris. Elle a été fondée par un prêtre, que j'ai connu enfant de chœur, quand j'étais jeune vicaire, l'abbé Reymann. Les associés se répartissent en groupes paroissiaux ; la réunion a lieu tous les mois ; M. le curé ou l'un de ses vicaires lit. commente une page de l'Evangile; l'un des associés préside; un autre chante ou débite quelque morceau de çoésie; on échange les nouvelles et tout le monde s'en va content. L'Union catholique des chemins de fer a souvent des fêtes ; à cette occasion, les adhérents s'invitent, arrivent par groupes pour assister à la Messe, communier, porter le cierge à la procession dans des villages ou dans des villes de province où leur exemple est très salutaire; leur plus belle fête est celle du drapeau ; chaque groupe veut avoir le sien, avec des couleurs, avec des emblèmes aussi expressifs que possible: un saint porte dans ses mains une locomotive ; ou un superbe clocher se dresse au milieu d'une voie ferrée, dominant un train lancé à toute vapeur; ou deux roues ailées semblent faire l'ascension du ciel ; tout cela est en soie, en fils d'or, en broderies précieuses; les associés économisent souvent pendant des mois ou des années pour avoir un magnifique drapeau ; mais comme ils font bien, tous ces drapeaux, quand ils se déploient, par exemple, à une procession de. Lourdes, cinquante, soixante, cent ou qu'ils s'inclinent ensemble devant le Saint Sacrement!

Une seconde œuvre, qui a pris beaucoup de développement à Paris, dans les dernières années, et d'une couleur toute locale, c'est celle des Midinettes. Une foule de jeunes filles, des milliers travaillent dans le centre de Paris, les unes dans des magasins de modes, les autres dans des ateliers de couture, de broderie, de plumes, les autres à la Poste, au Télégraphe, au Téléphone ou dans des banques; la plupart habitent la banlieue; elles partent à la première heure, reviennent à la dernière, épuisées, n'ayant jamais la parole de Dieu. Qu'a-t-on imaginé ? On les invite à des instructions religieuses dans des églises près de leur travail, à l'heure du déjeuner. Elles ont en général une heure pour prendre leur repas, y compris ] 'aller et retour. Le jour de l'instruction, elles déjeunent rapidement, accourent à l'église, écoutent, prient, repartent ; à une heure moins cinq, l'église est vide. J'avais la consolation de prêcher tous les mois à une réunion de Midinettes, dans une église des grands boulevards de Paris; je me rappelle mon impression quand j'arrivai dans cette église, quelques minutes avant la première réunion; elle devait commercer à midi, trente-cinq; il était midi et demi; personne encore! la grande nef est vide. " Il en viendra bien une dizaine, pensais-je, nous ferons notre petite réunion à la chapelle de la Ste- Vierge ; il se fera du bien quand même ! " ; soudain, les jeunes filles arrivent par bandes; en trois minutes, elles étaient trois cents au pied de la chaire ; un quart d'heure après, elles avaient toutes disparu, emportant la parole de Dieu dans leur cœur ;

elles font cela huit et dix jours de suite, pendant les retraites; lés jeunes gens les imitent; il y a instructions et retraites pour Midineurs prouvant par centaines, comme les Midinettes, que " l'homme ne se nourrit pas seulement de pain, mais encore de toute parole qui sort de la bouche de Dieu ! "

Puisque nous parlons de nos Midinettes et que beaucoup sont employées dans les Modes, permettez-moi, en passant, de détruire une calomnie; on accuse volontiers le centre de Paris d'être un foyer intense de modes extravagantes; les Allemands sont les premiers à se voiler la face en y pensant; or, à l'occasion de la guerre, une loi, ayant été portée contre les maisons étrangères, il a fallu aller au fond et qu'a-t-on vu ? Je lis : " Sur quatre-vingt-dix journaux de modes qui circulent ou circulaient à Paris avant la guerre, soixantedix représentaient des raisons sociales allemandes ou autrichiennes et ont été mis sous séquestre. Les " créations " les plus " extravagantes ", robe entravée, jupe culotte, robe ouverte à la Turque, venaient de Francfort, de Vienne et de Berlin. Voici des précisions : La maison Backvitz, 47, Lowengasse, Vienne, éditait 25 journaux de modes parisiens, dont La Mode Parisienne, Nouvelles ou Chic parisien, Le Ca nuirai Parisien, La Parisienne élégante, Le Goût à Paris, La Saison parisienne, etc. La maison Finkestein, 17, Witthauergass, Vienne, en éditait 17, dont Le Grand Chic, La Couturière parisienne, La Tailleuse de Paris, Le Chic, Le Chapeau parisien, etc.... La maison Marteins, de Francfort, publiait Le Chic

de Paris et Les Modèles de Paris. La maison Gustave Lyon, de Berlin, publiait 14 journaux de modes, dont La toilette moderne, Uldéal parisien, Le Modèle parisien, La Mode artistique, Les Jolies Modes de Paris, Newladies Fashion, L'Album des hais, La façon parisienne."

Infortunés Parisiens! ils se privent de manger pour venir entendre la parole de Dieu et on les accuse de manquer de foi î ils subissent à contre cœur les modes de Vienne et de Berlin et on leur reproche de les imposer au monde ! à chacun son bien ! Aux Berlinois les robes entravées et le pas de parade! aux Parisiens, aux Parisiennes le mérite de jeûner pour venir entendre la parole de leurs prêtres !

Je ne puis tout dire; il y faudrait des jours; la vie religieuse est intense à Paris; ses prêtres dont beaucoup sont de premier ordre par l'intelligence, l'activité, les vertus sacerdotales, ne cessent d'y travailler de toute manière: ils parlent, ils agissent, ils écrivent, ils construisent ; quelques-uns meurent à la peine, comme le jeune abbé Combes de Puteaux sur l'acte mortuaire de qui le médecin écrivait " mort de privations et de fatigues " ; les ordres religieux leur prêtaient un concours très efficace, quand ils le pouvaient encore ; il faut signaler très particulièrement les Pères Rédemptoristes, dans le quartier populaire de Ménilmontant ; la congrégation des Frères de S t- Vincent de Paul, avec ses patronages pour apprentis et jeunes ouvriers et qui a eu l'honneur en 1871 d'ensemencer le champ des faubourgs parisiens du sang d'un

prêtre-martyr, l'abbé Henri Planchât ; et encore tant de religieuses, les Filles de la charité, les petites sœurs garde-malades des pauvres et des milliers d'autres qui doivent au prêtre de Paris leur sublime vocation, comme vous devez ici tant de dévouées religieuses aux prières, aux lumières, aux soins infatigables de ces Messieurs de Saint-Sulpiee.

Sans doute la vie pieuse de Paris est habituellement intime et cachée ; elle demeure le secret de prêtres modestes, travaillant en silence dans les paroisses et dans les œuvres; mais de temps à autre, elle s'affirme magnifiquement par des pèlerinages à Lourdes, à Paray-le-Monial ; par de grandioses manifestations, comme celles des prières publiques faites au Sacré-Cœur de Montmartre, à Notre-Dame, à St-Etienne du Mont, pendant la guerre; ou encore par les réunions du congrès diocésain annuel; alors, il n'y a pas de salles assez vastes pour contenir les milliers d'hommes et de jeunes gens qui viennent demander le mot d'ordre sacré à leur vénéré Cardinal. En vérité, c'est tout un fleuve de vie catholique qui baigne, insoupçonné, les profondeurs de Paris ; de temps à autre, le fleuve cesse d'être souterrain ; il apparaît au grand jour, en nappes immenses, étincelantes de vie divine et d'espérance. Non ! non ! la foi n'est pas tarie dans le cœur de la France! elle s'augmente, elle grandit, elle s'affirme de plus en plus! elle coulera bientôt à pleins bords dans le pays tout entier; les Canadiens-français n'ont pas à rougir de leur vieille mère! plus que jamais, elle croit, elle espère, elle aime son Dieu et son Sauveur.

Vous pouvez dire sans crainte : Vive Paris et vive la France !

Je voulais seulement vous signaler quelques œuvres du clergé de Paris, dans la première partie de cette conférence; et déjà, je me suis laissé entraîner à vous parler des résultats, ce que je réservais au second développement de cette conférence. Paris se transforme, Paris se christianise visiblement, Paris donne le ton à la France, non plus de l'irréligion et de la légèreté comme au temps de Louis XV, mais celui de la foi et du patriotisme. Si l'on retranchait de Paris les étrangers qui s'y permettent ce qu'ils s'interdisent chez eux, et si le nombre des prêtres et des églises y parvenait au chiffre normal, Paris serait bientôt l'une des villes les plus morales et les plus religieuses du monde. Ici encore ne restons pas dans les généralités, précisons. Sans entrer dans tous les détails des, résultats constatés, ce qui serait infini, permettez-moi de vous en indiquer rapidement quelquesuns dans trois mondes tout différents : le monde populaire, le monde élégant et le monde intellectuel.

Dieu a daigné me donner une place de choix pour juger des résultats obtenus dans les milieux les plus populaires de Paris; pendant vingt ans, j'ai vu donner des missions dans les faubourgs et la banlieue de notre grande capitale. Qu'y ai-je vu?

IV abord une affluence extraordinaire, aussi bien d'hommes que de femmes; souvent il fallait réserver la grande nef ou l'église aux hommes seuls. Quand nous l'annoncions ces dames étaient unanimes à nous prédire une déconvenue: " Vous réservez la grande nef aux hommes, nous disaientelles; nous les connaissons; ils ne viendront pas; vous serez heureux de nous appeler pour combler les vides ! " Non seulement on ne les appelait pas, mais il fallait leur demander de nouveaux sacrifices; et, comme nos vaillantes chrétiennes sont très charitables, elles s'exécutaient avec plaisir. Ainsi premier résultat; dès que le prêtre fait appel au peuple, il vient, les hommes les premiers; parmi eux beaucoup sortent de leur travail, sans avoir eu le temps de dîner ; on les entend à la sortie se souhaiter bon appétit. N'est-ce pas déjà très appréciable ?

Le second résultat Test encore plus : bientôt tous les cœurs sont conquis. Au début, on sent de la -méfiance; quand le missionnaire monte en chaire pour la première fois, les hommes qui ne connaissent la religion que par leur mauvais journal 'ont un petit sourire gouailleur au coin des lèvres; ils ont l'air de se demander quelle suite de sottises ils vont entendre; bientôt l'air narquois disparaît; le visage devient réfléchi, l'attention augmente à mesure que parle le prêtre; à la fin du sermon, le cœur est pris; on les entend dire: " Je reviendrai!" et ils reviennent avec une physionomie de plus en plus grave et sympathique, avec une main qui se tend d'elle-même vers le missionnaire, avec un bon

rire franc et clair quand le prédicateur fait voir, d'un mot spirituel, l'ignorance ou la fa'tuité de nos adversaires. Ah! maintenant le peuple sait de quel côté sont les rétrogrades! ils ne sont pas du nôtre; ils sont avec Voltaire, avec Jean- Jacques Rousseau, avec Renan. Les hommes de progrès ce sont les hommes de tradition, ceux qui gardent ce que le passé a d'excellent et qui s'efforcent d'y ajouter ce qu'ils ont de meilleur; alors l'humanité devient, suivant la pensée de Pascal, comme un seul homme grandissant toujours: il ne se détruit |jas lui-même tous les cent ans pour reprendre une nouvelle vie ; il demeure le même qu'il y a dix siècles, qu'il y a vingt siècles, mais en se perfectionnant toujours. Voilà le vrai progrès!

Ainsi le monde afflue à la mission, les cœurs sont conquis; le troisième résultat est encore plus touchant : ce sont les Conversions. Pas une seule mission où je n'en ai vu; elles se produisent quelquefois par centaines ; des hommes qui passaient pour des ennemis déclarés de la religion, des femmes qui les valaient bien, viennent dire leurs fautes simplement, bravement, quelques-uns avec des sanglots; d'autres en vous disant: " aidez-moi, je ne pourrai jamais tout dire!*'; d'autres en avouant quvils n'ont pas dormi (depuis plusieurs jo(ursn qu'ils croyaient ne pouvoir jamais venir; mais enfin ils sont au confessional ! ils sont heureux, pour un peu, ils diraient leurs fautes tout haut; on est obligé de les contenir; il faut leur répéter: u plus bas, on vous entend ! ". A la fin des missions, il y a des heures qu'on n'échangerait pas pour plu-

sieurs vies de bonheur. La foule entoure le confessional, avec les habits, rôdeur du travail professionnel, bien souvent ; le prêtre ouvre du côté droit " Combien de temps depuis votre dernière confession ? — dix ans î — il ouvre de l'autre côté — depuis vingt ans! — du côté droit encore — depuis cinquante ans ! — " ainsi les pauvres pécheurs se succèdent, dix, vingt, coup sur coup; ils tombent dans le cœur du bon Dieu, repentants, heureux, par gerbes, par grappes, comme le blé à la moisson, comme le raisin aux vendanges; le missionnaire sort de là, les yeux humectés de larmes brûlantes, en se disant : oh ! comme Dieu est bon ! oh ! comme l'âme humaine est belle! comme elle est vraiment la fille de Dieu! quoi qu'on lui dise, quoi qu'elle fasse elle-même contre le meilleur des pères, elle reste toujours sa fille, heureuse, jusqu'aux sanglots, de se retrouver entre ses bras et sur son cœur !

Quelquefois ces pauvres enfants prodigues vous étonnent par leur ignorance ou par leur naïve simplicité. Le prêtre est au confessionnal " Mon Père, il y a soixante ans que je me suis confessée ! j'aurais bien voulu venir, il y a cinq ans, à votre dernière mission; je n'ai pas osé. — Et pourquoi ? — Ah! vous avez dit du haut de la chaire : " Venez vous confesser sans crainte même si vous ne l'avez pas fait depuis vingt ans, trente ans, cinquante ans..." et vous vous êtes arrêté là ! et il y avait cinquantecinq ans que je m'étais pas confessée! cette fois, vous avez dit : " Venez, même si vous n'êtes pas venus depuis soixante ans ! alors, me voici ! " Le missionnaire jura que Satan ne l'y reprendrait

plus; et, depuis lors, il dit toujours du haut de la chaire : " Venez . . . même si vous ne vous êtes pas confessé depuis quatre-vingts ans, depuis cent ans ! " Et cet autre enfant prodigue n'est-il pas admirable, bien que «on exemple ne soit pas à suivre ? après une confession difficile " Ah ! mon Père, dit-il, j'ai bien crû que je ne viendrais jamais, mais j'ai suivi cotre conseil et je suis arrivé. — Et qu'avez-vous fait ? — Vous nous avez dit : Voulez-vous avoir du courage, communiez ! alors j'ai communié et j'ai eu le courage de me confesser î — " Il avait mis la charrue avant les bœufs, suivant le vieux dicton, mais Dieu avait pardonné à son ignorance à cause de sa bonne volonté, et la pauvre âme fut débarrassée quand même de ses mauvaises herbes!

Vous me direz peut-être : " C'est très beau-, mais est-ce bien toujours ainsi ? " — Pendant vingt ans de missions, je le dis à l'honneur de Dieu et de l'âme humaine, je n'ai jamais rencontré une église où la foule ne soit venue, ou la sympathie ne se soit manifestée, où des retours très consolants n'aient été obtenus î — Mais n'avez-vous jamais eu de troubles dans les églises, par exemple quand vous évangélisiez des milieux révolutionnaires ? — Trois fois, et chaque fois la cause de Dieu a eu le dessus: une fois, dans le quartier des enfants rouges, près du Temple; les anarchistes avaient préparé une manifestation dans l'église ; les agents étaient prévenus ; en un instant les enfants rouges furent dehors et la réunion continua ; une autre fois, c'était au bas de Belleville, à St- Joseph, en

plein foyer d'anarchie; les interrupteurs n'étaient même pas de BeMeville ; c'étaient des étudiants du quartier latin; il y eut surprise, panique, envahissement de l'église, extinction des lumières; j'étais en chaire, voulant y. rester quand même, au moment où les étudiants s'apprêtaient à me lancer des chaises et j'entends encore un maréchal ferrant, une espèce d'Hercule, disant aux jeunes énergumènes: "Moi, je suis pour la discussion; celui qui frappe est un lâche ! " ce fut tout ; la mission continua ; maintenant, la paroisse de St- Joseph est un centre d'apostolat et de piété. Enfin, à St-Denis, ville de manufactures et de fabriques, le Cardinal Richard, alors Archevêque de Paris, devait venir à la mission; c'était en 1893; les révolutionnaires, conseillers municipaux et député en tête, jurèrent qu'il ne s'en retournerait qu'en morceaux! le cardinal vint et vécut encore dix-huit ans; les interrupteurs voulurent se dédommager sur nous et furent condamnés à trois mois de prison; les conseillers municipaux ne furent pas réélus; et la ville de St-Denis a si bien profité de l'action religieuse qu'il a fallu depuis y constituer deux paroisses ! — Voilà tous les troubles dans les églises, pendant vingt ans de missions! je me trompe ; je me rappelle encore deux émois. Un jour, le missionnaire parlait contre les hypocrites et les Pharisiens; un homme s'agite furieux, protestant de la voix et du geste. — Il fallut le mettre dehors, " le sortir " comme on dit à Paris. A la fin de la réunion, le curé dit au missionnaire : "ce n'était rien! vous avez parlé des Pharisiens, l'in-

terrupteur a confondu ; il m'a dit : ff Je ne veux pas qu'on dise du mal des Parisiens î " — Uue autre fois, l'émotion vint du bedeau. Le missionnaire terminait son sermon sur le péché ; dans une émouvante péroraison, il rappelait ce roi, assassin de son frère et qui croyait le voir apparaître, sanglant, dans les lumières d'un banquet! il rappelait aussi son cri: "qu'on éteigne les lumières !" — et quelle n'est pas la stupéfaction du missionnaire et des auditeurs quand ils voient le bedeau se précipiter sur l'éteignoir et se hâter d'éteindre tous les lustres! Il avait pris pour lui le cri du roi affolé ! Bien entendu, la mission n'en fut pas moins bénite ; et la conclusion peut s'ériger en principe à Paris, comme ailleurs : toutes les fois que le prêtre va au peuple, le peuple vient à lui; toutes les fois qu'on peut l'éclairer sur la vérité de la religion, il l'aime et il la pratique.

Un coup d'œil maintenant, si vous le permettez, très rapidement sur le grand monde parisien, pour y montrer encore les résultats de l'action du prêtre. Il y a réception chez Madame la duchesse de B . . . . Voyez-vous cette grande dame, tout près d'elle, avec son éventail ? — elle appartient à l'œuvre des faubourgs; demain elle parcourra les mansardes et fera le lit de quelque pauvre femme malade; et cette autre, toujours en deuil ? demain, elle sera au Calvaire; c'est un hôpital, fondé par des veuves chrétiennes pour y soigner des concéreuses ! — et cette autre dame encore jeune et pleine d'entrain; c'est une dame

des missions! demain, cachant son grand nom, vêtue simplement, elle s'en ira de porte en porte dans les rues d'un faubourg; elle montera cent étages; elle pénétrera dans mille pauvres intérieurs pour répandre des petites feuilles annonçant les exercices de la mission qui vient de s'ouvrir; elle invitera la maîtresse du logis ; elle s'informera de la santé du mari, des enfants; elle découvrira des baptêmes, des premières communions en retard, des mariages à réhabiliter, des malades à soigner, des agonisants à administrer! c'est admirable! — c'est ainsi qu'il n'y a plus une seule femme de la bonne société, à Paris, qui ne sache, qu'après les obligations de la famille, elle a aussi un devoir social à remplir et qui n'y mette tout son cœur. Elle sera dame des catéchismes, dame des patronages, dame des missions, dame de charité, membre de la Ligue patriotique ou de l'Union des femmes françaises, qu'importe ! elle ne sera plus la femme vaine et égoïste d'autrefois; d'une manière ou d'une autre, elle serà une femme utile, sachant, coûte que coûte, rendre service à sa famille, à son pays et à la société. Quand la guerre éclatera, on verra deux armées surgir simultanément du sol de France, l'armée des soldats prêts à voler au secours des frontières envahies, et l'armée des femmes de la Croix Rouge, pour les soigner jour et nuit, s'ils sont blessés, et on ne pourra dire de quel côté se trouve le plus de vaillance et d'abnégation!

La pénétration de l'influence religieuse dans le monde intellectuel est encore plus étonnante. C'est

de la tête qu'est venu, au 18e siècle, le mouvement impie qui, de proche en proche, a gagné la France entière; c'est de la tête que vient encore au 20e siècle l'élan sacré qui va la régénérer. — Pour ne parler que des morts, l'immortel auteur des chants du soldat, Paul Déroulède, déjà brisé par la maladie, se fait porter à Notre-Diame de Paris pour y communier publiquement; Jules Lemaître, après avoir porté à Kenan, son ancienne idole, des coups dont le renégat ne s'est pas relevé, meurt dans la joie de la réconciliation avec le Dieu de son enfance; notre grand Pasteur avait déjà depuis longtemps fait une profession de foi spiritualiste en pleine Académie, le jour de sa réception, et il est mort en chrétien pratiquant. Nos élèves de l'Ecole Normale supérieure, de l'Ecole Polytechnique, de Saint-Oyr communient ostensiblement et font ensemble des nuits d'adoration à Montmartre ; récemment encore, toutes les Académies de France ont envoyé chacune une délégation officielle de plusieurs de leurs membres pour les représenter dans les prières publiques qui ont eu lieu sur la colline des martyrs. — Les intellectuels de France ont fait mieux encore; beaucoup d'entre eux, des élèves brillants ou des professeurs de l'Université, des Charles Péguy, des Joseph Loth, / des Ernest Psichari, sont morts glorieusement sur les champs de bataille en offrant leur sang à Dieu pour la victoire et la régénération de la France ! N'était-ce pas encore un esprit fin, distingué, un futur Pierre Loti peut-être, cet enseigne de vais-

seau qui écrit du navire où il devait trouver la mort: "Peut-être quand mon bateau coulera, aurai-je une angoisse atroce, insurmontable. — Mais, en ce moment, avec toute ma lucidité, sain de corps et d'esprit, je pense à cette heure sans amertume, le cœur en paix ... Il aura appartenu aux enfants de vingt ans de régénérer la France... l'œuvre accomplie, Dieu leur donne l'exquise récompense du martyre ", il écrit encore " je communie très souvent; j'y avais rarement trouvé de telles délices," et, trois jours avant l'explosion de son vaisceau où il devait succomber : " quand on est embrasé par la joie d'une vie future, on ne peut plus craindre la bataille." — Voici encore un intellectuel de vingt ans; il va mourir sur le plateau de Crouy ; il dit à l'aumônier : " Ecrivez ceci à ma mère de ma part : " Maman, je meurs pour la patrie, en bon chrétien ; sois forte, nous nous retrouverons au ciel," il faudrait en citer des milliers, tant ils meurent tous superbes de foi, de confiance, d'amour de Dieu! C'est un ancien élève de l'Ecole normale qui écrit à sa femme : " Si ma lettre t'arrive, c'est que la France aura eu besoin de moi jusqu'au bout. Il ne faudra pas pleurer, car, je te le jure, je mourrai heureux s'il me faut donner ma vie pour elle. Tu embrasseras pour leur papa les chères petites ; tu leur diras qu'il est parti pour un long, très long voyage. . . Nous nous retrouverons un jour réunis auprès de Celui qui guide nos existences . . . Au revoir, au grand revoir, le vrai. . . sois forte!. . ." C'est encore un intellec-

tuel qui écrit du milieu de la bataille, en plein centre d'action, comme il le- dit lui-même: " Ici plus rien des torpeurs, des doutes, des angoisses; rien que du soleil dans l'âme, même dans la brume ; de la joie, même dans le malheur; et des fêtes sublimes, même dans la mort! "

Déjà, avant la guerre, sans en attendre ces sublimes immolations, un grand nombre de jeunes gens du monde des plus brillants, officiers, avocats, médecins, étaient entrés au grand Séminaire de Paris, pour s'offrir à Dieu dass les sacrifices quotidiens de la vie sacerdotale ; parmi eux, on remarquait Y ancien président de la jeunesse française catholique, qui l'avait représentée ici, en 1910, au Congrès Eucharistique, L. Gerlier. C'est lui qui s'écriait dans une magnifique conférence que j'ai entendue: " Qu'avons-nous vu au Canada?" et il répondait en quatre mots dont le développement remplit tout son discours : " Nous avons vu : une vision d'épopée, une vision de grandeur et de prospérité nationale, une vision de manifestations splendides en l'honneur de la Sainte-Eucharistie, une vision d'amour de l'Eglise ! " La France elle aussi recommence son histoire par les sublimes épopées de la Marne et de Verdun ; ah ! puisse-t-elle y trouver, elle aussi, comme le cher Canada, la source de ses futures prospérités, d'une foi catholique et d'un amour pour l'Eglise plus ardents que jamais !

Il est temps de terminer; mais le puis-je sans adresser d'ici, au delà de l'Océan, mon meilleur

salut d'admiration et d'amitié à tous les prêtres qui jettent tant de précieuses semences de patriotisme et de religion dans le cœur des Parisiens: à vous, en particulier, Messieurs les curés de Paris, aux mérites si divers, administrateurs, hommes du inonde, catéchistes éminents, orateurs célèbres, écrivains brillants et qui avez tous un zèle aussi éclairé qu'inlassable ? Puis-je terminer, sans saluer avec une particulière vénération ceux qui forment un tel clergé, nos chers et vénérés Maîtres de la glorieuse Compagnie de Saint-Sulpiee, illustre et glorieuse à Paris, comme elle l'est dans tout le Canada français et qui crée entre vous et nous un lien aussi aimé qu'indestructible? Puis-je terminer, sans m'incliner profondément devant l'ouvrier principal de l'immense labeur parisien, devant Son Emmenée le cardinal Amette, tout à tous, dans un diocèse de trois millions d'âmes, parlant, travaillant, bénissant toujours, avec le même regard, plein de lumière, et le même cœur débordant de charité divine ?

Qu'il me soit permis d'unir devant vous, chers Canadiens-français, les noms de Son Eminence, le cardinal Amette, le grand apôtre de Paris, et le nom de Monseigneur Bruchési, le grand apôtre de Montréal, comme ils le seront désormais dans mon respectueux souvenir et dans mon admiration pour leur infatigable et si fructueux dévouement!

Puis-je terminer enfin sans tirer deux conclusions, la première en pensant à la patrie des âmes qui nous est commune, à l'Eglise, la seconde en songeant à la France ?

Tournés d'abord du côté de l'Eglise, disons-lui: " ô Mère très aimée, console-toi, espère, tressaille d'allégresse ! S'il y a dans le monde un grand nombre d'âmes qui ne sont pas encore à toi, c'est qu'elles ne te connaissent pas, témoin l'apostolat toujours béni des prêtres qui vont au peuple! te connaître, c'est t'aimer; t'aimer, c'est aller par toi à la Vie éternelle. Sois à jamais bénie, toi et ton chef suprême qui ne fait qu'un avec toi ! "

M'adressant ensuite à la France, j'oserai lui rappeler les prophétiques paroles de Pie X, déjà si étonnamment réalisées : " Le peuple qui a fait alliance avec Dieu aux fonts baptismaux de Eeims se convertira et retournera à sa première vocation . . . Les fautes ne resteront pas impunies, mais la fille de tant de mérites, de tant de soupirs et de tant de larmes, ne périra jamais.

" Un jour viendra, et nous espérons qu'il ne tardera guère, où la France, comme Saul sur le chemin de Damas, sera enveloppée d'une lumière céleste, où elle entendra une voix qui lui répétera : " Ma fille, pourquoi me persécutes-tu ? " Et, sur sa réponse : " Qui es-tu, Seigneur ? " la voix répliquera : " Je suis Jésus, que tu persécutes. Il t'est dur de regimber sous l'aiguillon, parce que, dans ton obstination, tu te ruines toi-même." Et elle, frémissante et étonnée, dira : " Seigneur, que voulez-vous que je fasse ? " Et lui: " Lève-toi, et lavetoi des souillures qui t'ont défigurée, réveille dans ton sein les sentiments assoupis et le pacte de notre alliance, et va, fille première née de l'Eglise,

nation prédestinée, vase d'élection, va porter, comme par le passé, mon nom devant tous les peuples et devant les rois de la terre."

Et vous, chers Canadiens-français, vous qui étiez avec nous à Reims, vous qui êtes encore avec nous sur les champs de batailles où s'achèvent, dans un nouveau baptême, dans un baptême de sang, cette fois, la purification et la grandeur de la France, vous serez plus que jamais avec nous dans la victoire, ne faisant qu'un avec la fille première née de l'Eglise, avec la France, votre mère, pour porter avec elle le nom du Sauveur ressuscité devant tous les peuples et devant les rois de la terre !

Vous aurez été à la peine! Vous serez à l'honneur pour jamais ! C'est mon vœu ardent, en vous disant adieu ! Ce sera souvent ma prière ! Que Dieu daigne en faire bientôt la plus douce des réalités, en attendant les joies enivrantes de l'éternel rendez-vous, auquel vous serez tous fidèles, et, je l'espère, moi aussi !

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