‹ Le Prince de ByzanceChapitre 114 sur 124 · SCÈNE V · texte numérisé non relu

SCÈNE V

CAVALCAlSTI paraît au Jond, soutenu par deux moines, LE PRIEUR vivement rabat le manteau qui couvre la marquise.

LE PRIEUR Dieu vous garde de démence mon fils !

CAVALGANTI

Dieu, mon père, ne me garde pas {il s'assied dans la cathèdre les moines sortent. Le Prieur masque la civière où gît la marquise).

Les chauves-souris du trépas vainement touchent mes sens, du velours mouillé de leurs ailes : l'élixir exacerbe mes nerfs infiniment sensibles. Et j'ai quitté la vue de ma chère princesse : afin de durer, lampe vacillante jusqu'à ce dernier souffle de la bien-aimée qui, s'exhalant, m'éteindra.

Le corps regrette, comme une àme, les joies non éprouvées et entrevues, Ce râle de l'instinct un moment m'a troublé. Voici le calme, précurseur des béatitudes sereines I Je me sens déjà étranger aux choses de la terre ; surgissant, la Buodelmonte ne me troublerait pas de colère.

LA MARQUISE (se soulevant).

Vraiment Je veux t'entendre me maudire !

CAVALGANTI

Vous vous flattez. J'ai vécu pleinement, j'attends que ma chère moitié soit prête au radieux départ.

128 THÉÂTRE DE LA ROSE f CROIX

Tordez vos mains, car vous n'aviez rien pu !

Lorsque sanglant, je cherchais mon idole parmi les morts, j'ai blasphémé de Dieu l'ineffable miséricorde. Maintenant elle apparaît, et mon esprit survivant a ma chair vous dit merci à vous*, hasard, qui m'avez exaucé.

Pitié !

GAVALCANTI

Oui* Par quel autre sentiment, vous parlerai-je?

J'étais bien malheureux hier , je me croyais un monstre et voici que de Tonio blessé surgit Antonia et vous, instigatrice de ma perte, fûtes de la fée de l'exquise métamorphose. Par vous nos lèvres ont connu le baiser, nos bras se sont étreints, et sur %ce lit funèbre devenu nuptial, la mort, la douce et la bénigne, a su mêler nos sangs, mieux que l'amour,

S'être senti mourir, dans les bras de l'aimée, elle-même mourante : rien n'est à vivre, après cela !

LA MARQUISE

Féroce et sans pitié, dis seulement que tu me plains !

CAVALCANTI

Non, en mon cœur rempli d'amour, aucun sentiment ne pénètre, (au Prieur) Saint Prieur, dès que mon adorée princesse ouvrira ses beaux yeux, je serai délivré de cette moribonde.

LA MARQUISE

L'amour est tout puissant, quand on en meurt. Ma jalousie se dressera, au delà du tombeau, toujours sifflante

je serai la harpie inévitable, l'Euménide obstinée : le cri de mon enfer, discordant et sauvage, tu l'entendras, du ciel ! Ma haine, je la sens éternelle, comme mon âme qu'elle emplit.

CAVALCANTI

Ton âme va mourir !

Tu blasphèmes ta foi, pour me désespérer !

CAVALCANTI

Non! Si le battant discordement la frappe, on voit la cloche se briser : ainsi l'âme se fêle aux frappements de la discordante haine.

LA MARQUISE

Le damné blasphémera toujours, et Giovanna toujours te maudira.

CAVALCANTI

Non, au delà de la vie, que tu quittes en criant, ne pouvant pas monter, il te faudra descendre les degrés de l'instinct. Ton âme, étincelle indignée, remontera vers Dieu, dépersonnalisée. Alors larve de vie, tombée au végétal peut-être!.. Entends-tu ce caillou, qu'un pied indifférent a poussé dans le gouffre, cette pierre quelconque parmi la poussière, c'est toi et ce gouffre se nomme le néant !

130 THÉÂTRE Di LA ROSE f CROIX

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