‹ Le Prince de ByzanceChapitre 117 sur 124 · SCÈNE VII · texte numérisé non relu

SCÈNE VII

TONIO (sur la civière), — CAVALCANTI (auprès).

TONIO

Nous voici seuls : me voilà toute à toi !

CAVALCANTI

Nous sommes trois : la mort, tu l'oublies, la grande paranymplie.

134 THÉÂTRE DE LA ROSE f CROIX

TONIO

La mort, je la salue de mon sourire ! Qui donc la disait

laide ?

CAYALCANTI

Nos pauvres corps blessés ne sont pas des truchements d'amour, des instruments de joie : ils nous séparent, au lieu de nous unir.

TO.MO

Comme deux goélands essorant vers le Ciel, le vrai Ciel, nous allons faire ensemble le voyage infini.

CAVALCANTI Nous serons le couple incomparable et des saints envié.

Ma main fut homicide et m'associe à toi.

CAYALCANTI Elle te provoqua ! L'absolution a lavé nos deux âmes.

TONIO

Et mon péché m'a rapproché de toi. Hélas! Ce corps que je m'en vais quitter, tu l'as aimé, admiré, te croyant criminel, ce corps d'une beauté maintenant inutile, la terre seule l'étreindra : et la vierge est livrée aux caresses des vers ignobles de la tombe.

CAVALGANTI

N'évoque pas cet atroce regret.

TONIO

0 chair calomniée, chair admirable et sainte, étroite compagnonne de notre cœur dolent, dolente comme lui

plus que pitoyable

CAVALCANTI

0 toi qui pourriras! Si tu n'es que d'un jour, si tu n'es que d'une heure : glorieux est ce jour et féconde cette heure, rien ne nous vient du ciel que tu ne truches pas.

TONIO

Ce sont les lèvres qui disent l'ineffable avant les mots.

CAVALCANTI

Ce sont les yeux qui lisent les symboles avant l'esprit.

TONIO

Quelle gloire d'avoir connu l'amour en plénitude, amant sans le péché et sans la chair, époux.

Rien ne sera changé à nos tendresses dans la vie éternelle.

TONIO

Tiens... C'est la place de l'époux. Tu hésites ?

CAVALCANTI

Non, je souffre !

TONIO

Je peux sans impudeur t'attirer sur la couche d'où nul encore ne s'est levé. Maintenant, un baiser !

136 THÉATRK DE LA ROSE f CROIX

CAVALGANTI

Le dernier, puisque nos lèvres vont blêmir.

(Long baiser).

TONIO

Mon âme n'est plus sur mes lèvres ; mon âme est dans

mes yeux.. . Je vois le paradis vermeil... Voici les neuf

chœurs... Es-tu prêt, je ne peux plus rester dedans mon

corps.

CAVALCANTI

Attends-moi, Bien Aimée ; ma vie s'obstine —

TONIO

Hâte-toi ! Pour résister à cet appel des anges, combien il faut t' aimer... Oh ! je souffre... Patientez Séraphins... Sans lui, je ne viens pas —

CAVALCANTI Tu souffres ; n'attends pas, je te suivrai

TONIO

0 penseur, je suis voyante maintenant ; le sexe nous quittera ensemble ; un élu est fait de deux êtres sublimés en un ange.

{Eclat) Nous sommes pardonnes, mes indulgences ont suffi ; des chérubins nous tressent des couronnes et préparent les palmes. . . Ah ! ma mère me tend les bras, je vais donc la connaître... Le Dante me fait signer de ne pas m'obstiner et que je suis la Béatrice... Je monte... Viens... Suis-moi. . . Jésus. . . Marie. . . Ah ! saint George, merci !

LE PRINCE DK BYZANCB 137

CAVALCANTI

Son corps froidit ; son regard ébloui reste fixe ! L'âme s'est envolée de sa geôle splendide.

Et moi que fais-je ici ?

0 stupide liqueur qui me retient encore à la vie. . Un céleste reflet l'auréole ; elle m'invite du sourire — Chérubins aidez-moi à mourir, j'entends déjà la musique céleste et cependant je vis? Quel péché me rive encore à ce monde mauvais.

Corps exécré, vil fourreau, rouillé sur la lame je saurai t'arracher î fil arrache ses bandages et va mourir sur le corps de TonioJ.

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