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PROMÉTHÉE, - PANDORE, - LE CHOEUR DES MORTELS

PROMÉTHÉE

C'est donc toi, le vivant stratagème qu'ont machiné les Dieux !

Toi, qu'on envoie, en place du tonnerre,

toi, qui dois abolir la justice, abrutir l'homme,

et vaincre, en un moment, tout le génie de Prométhée !

Certes, je t'étudie et j'avoue que jamais

le Mal ne revêtit forme plus attrayante;

oui, tu es le chef-d'œuvre des malices divines...

Comment Épiméthée eût-il vu,

sous ce visage rose et ces chairs ravonnantes,

la monstruosité que tu enfermes?

Quels yeux reconnaîtraient, en toi,

une œuvre de mort et de haine?

Oui. tu devais tromper quiconque t'approchait.

Prométhée seul te pressent, te pénètre,

radieux instrument des plus basses vengeances!

LE CHOEUR La colère de Prométhée nous étonne :

devons-nous douter de lui, qui nous sauva? Comment ne pas voir qu'il jalouse l'acte divin de Zeus, et qu'il voudrait chasser cette Déesse, de la Terre ?

PROMETHEE (regardant toujours Pandore.)

Je n'aurais pas fait mieux!

Héphaistos du reste a copié mon œuvre.

Il a fait prédominer la courbe;

LA PROMET 11 El DE i3

Aphrodite a donné le charme au mouvement

et ce sourire vient des Grâces.

Tu as reçu les dons de tous les Dieux, tu t'appelles Pandore :

afin que tu gardes ton nom,

je t'ornerai d'un mérite nouveau.

LE CHOEUR

Pandore! quel doux nom!

Je tremble que Prométhée ne soit méchant, injuste.

Eh ! le souffririons-nous?

Tu es belle et tu sais mentir, mais tu es sotte!

Tes beaux yeux comme des pierreries

reflètent la lumière et non pas la pensée.

On t'a fait un beau corps ; mais quelle àme, pleine de niaiserie?

Je ne puis te détruire, ni t éviter.

Déjà les Mortels séduits ne m'obéiraient plus,

si je voulais les détourner de toi. . .

LE CHOEUR

Ah! combien de joie, j'éprouve à contempler Pandore ! Elle me semble être, ici-bas, le bien suprême ! N'écoutons pas davantage Prométhée; Il a donné le Feu, Zeus a donné. Pandore !

PROMÉTHÉE

Si j'envisage combien Pandore ressemble à l'homme

et la fascination qu'elle exerce sur lui,

je ne puis voir, en elle, la seule ruse de Zeus.

Le Destin plane ici : je sens sa volonté.

Mon œuvre restait donc incomplète?

Pandore serait-elle, l'être de transition

delà nature à l'homme, son écho, son double, son réflexe,

THEATRE DE l.A ROSK f CHOIX

LE CHOEUR

Ah ! mes yeux s'éblouissent et mou cœur se passionne Pandore nous semble l'être tant désiré qui apparaissait dans nos songes !

PROMÉTHÉE

J'oublie Zeus et sa haine :

Pandore m'apparaît l'envoyée du Destin ;

elle achève l'humaine harmonie.

Oh ! comment conquérir cet être de vertige

et la rendre attentive et docile à mes ordres ?

Gomment frapper cette beauté stupide?

par quel éclat ? ou la séduire, mais par quel artifice?

Il faut que je lui fasse un don qui l'étonné et la soumette !

LE CHOEUR

Ah ! si Zeus nous donnait, à tous, une Pandore, nous lui élèverions des temples !

PROMÉTHÉE

Toi que j'ai deviné, toi que je cherche sans pouvoir te connaître,

que j'appellerais Dieu, si Zeus n'était pasDieu,

ô toi qui aujourd'hui encor si obscurément te manifestes,

ô Maître du Destin, Créateur des Mondes et des Hommes,

de Prométhée et de Pandore, inspire-moi!

Comment ce nouvel être servira-t-il tes desseins ineffables '7

Je le sens, cette nouvelle créature est ici par ton ordre,

et Zeus, en l'envoyant, t'a obéi.

Elle est ton instrument, et la forme nouvelle de ton vouloir.

Seul, hélas, en face de l'énigme,

je n'ose plus maudire et je ne comprends pas encor.

La raison, des paroles n'agiraient pas

sur cet être accompli seulement de matière.

LA PR9MÉTHÉIDB

Son sourire hébété ne décèle aucun sentiment, les Dieux l'ont faite aussi stupideque charmante. A quel être vivant, confier ma pensée ? Entre le Dieu qui ruse et l'homme qui désire, entre ces deux passions, que faire, 6, Prométhée ?

LE CHŒUR

Prométhée lui-même subit le charme

et Pandore sourit comme un ciel de printemps!

PROMÉTHÉE

Une lueur d'intelligence vient de luire en ses yeux

Son sein oppressé s'agite : on dirait qu'elle pense

et va se révéler !

Oh 1 soyons attentifs. Elle tressaille ;

l'espoir me caresse le cœur

comme au moment où ma mère Thémis m'inspire !

LE CHOEUR

Je suis anxieux de connaître la pensée du Daïmon ; son sentiment, à juger par son visage maintenant se rapproche du nôtre.

PROMÉTHÉE (iiicaiitaiil.

Symbole du bonheur, synthèse de nature,

élément accompli, ô rayonnante créature.

ô mouvement joyeux, mirage glorieux,

prestige tout-puissant, ô Pandore, ô Déesse,

obéis à l'incantation du Titan !

La voilà, devant toi, cette race souffrante

qui vagissait sous des maux écrasants,

abandonnée des Dieux qui la voulaient détruire :

malgré mon zèle, elle attend encor son salut !

Elle t'ignore, en ton essence, cette race éphémère ;

46 THÉÂTRE Dii LA ROSE t CHOIX

elle te voit briller et te salue de son désir.

0 Matière splendide, si je te donne une àme,

voudras-tu sauver les humains?

Ils sont féroces : tu les rendrais sensibles;

ils sont matériels : tu les ferais rêveurs :

ils sont errants: et ils s'arrêteraient autour de toi;

ils ont le cœur stérile : tu les féconderais de ton sourire.

0 Pandore, ta puissante faiblesse

réduirait leur brutale nature.

Si tu comprends ta voie, l'humanité te proclamera reine ;

viens régner, viens aimer, viens consoler, viens resplendir,

ô subtile Matière, finis la barbarie

et purifie l'instinct : et que nul homme désormais

ne déteste et ne tue son semblable!

Succède dans leur cœur aux passions sauvages I

Tu souris ? Comprends-tu la gloire où je t'appelle,

reine des songes et reine des chimères,

truchement du mystère, dont je prévois

l'effet prodigieux au faible esprit de l'homme!

Par toi, devenu doux et sédentaire,

par toi, il fonde le foyer !

Le plus auguste des secrets je vais le révéler :

la race humaine au lieu de naître

dans l'harmonie des forces naturelles,

sera perpétuée, par la vertu de ton corps précieux 1

Pandore, interroge tes flancs, un mystère s'y élabore;

Pandore, écoute dans ta pâmoison, ces jeunes cris;

Pandore, regarde l'être jailli de toi ;

et maintenant tu t'appelles la Mère :

jeté salue, sublime Majesté!

Penche-toi sur ce berceau d'osier, vois ces langes,

Être sacré, Être divin, source de l'homme !

Viens régner, viens aimer, viens consoler, viens enfanter

Toi qui seras le foyer, la famille,

LA PIlOMÉTHÉIDE 4'

toi qui seras la douce vierge, et puis, la mère aUgnéte(

toi qui incarneras I»1 dévouement et la bouté, .

toi qui engendreras les peuples et les villes,

ô toi qu'attendaient les Mortels, nouvelle Héra,

viens créer l'homme, une seconde fois,

selon la douceur et la joie infinies!

Et vous, Mortels, tressaillez d'allégresse,

exultez en d'inouïs transports I

Eros vous a bénis et vos songes se réalisent !

Voici la vierge, voici l'épouse, voici la mère,

voici le vrai salut : l'avenir est promis.

De ce jour, l'humanité conquiert sa destinée.

Mortels, haussez vos cœurs!

Je voulais vous arracher à la souffrance,

mais elle est le moyen de l'immortalité !

Le Destin me dédit et l'impose à nouveau ;

mais voilée, mais charmante !

Recevez donc la douleur attrayante,

Mortels ! voici la Femme !

LE CHŒUR

Prométhée nous donne Pandore !

Oui, nous obéirons à l'adorable créature,

et nous serons très doux ; nous plierons notre rude nature !

Viens fonder le foyer, la famille!

Nous ne comprenons pas encor,

le grand secret de tes flancs précieux.

Si tu es la douleur, oh ! la douleur est belle!

Succède dans nos cœurs aux passions sauvages, Femme I

0 Femme, viens régner, viens aimer, viens consoler, viens resplendir t

PROMÉTHÉE

Et maintenant, Pandore, si mon verbe t'a prise et possédée, approche : voici la flamme défendue, voici le Feu céleste!

48 THÉÂTRE DE LA KOSR f CROIX

Si d'un cœur hardi, tu y touches,

tu deviens consciente, tu connais le bien et le mal,

tu seras semblable aux. Déesses.

Veux-tu comprendre? veux-tu savoir?

Veux-tu souffrir? Veux-tu aimer ? veux-tu vivre?

PANDORE (avec une grande énergie)

Je veuxl

PROMÉTHÉE

Par la vertu du Feu que j'ai ravi au Ciel.

Pandore, reçois l'intelligence

et connais le bien et le mal !

(Prométhée a pris le feu sur l'autel, l'a tenu en ses mains et le jette sur Pandore où il reste comme une auréole jusqu,à sa sortie)

PANDORE (subitement vive et intelligente)

Qui suis-je? ... En quel lieu? . . .

Quel est celui qui parle? quels sont ceux qui regardent ?

Je sors de la ténèbre, . . . mon àme jaillit à la lumière,

Tu m'appelles Pandore? et c'est ici la terre?

Moi. ... je viens de l'Olympe. . .

Aide-moi. . . aide moi à comprendre!

Je revois l'auguste assemblée

les Dieux riaient, quand je parus ;

chacun me caressait sans tendresse.

Ils m'ont parée et puis l'un d'eux m'entraîna,

me parlant de mensonge, de perfidie

Toi qui commandes, -

toi qui n'as pas ri à ma vue,

toi qui me parles avec autorité et cependant avec douceur,

réponds. . . qui suis-je? . . . de quel sang, suis-je née?

PROMÉTHÉE

Tu es fille des Dieux qui rirent, en te voyant.

LA PROMBTHfilDE 49

PANDORE Pourquoi n'ont-ils pas gardé leur entant?

PROMÉTHÉE

Ils t'ont sacrifiée au besoin despotique.

Ceux-là, les Ephémères, que j'ai civilisés,

déjà semblaient redoutables aux Dieux.

On t'envoie pour nuire à la terre

mais tu déjoueras les desseins de ces parents dénaturés,

tu aimeras les hommes I

PANDORE

Je regrette les Dieux!

LE CHŒUR

Oh t triste parole pour nous !

Oh ! pourquoi lavoir entendue !

PROMÉTHÉE

Voici donc ma vengeance, ô Zeus!

PANDORE Ne puis-je remonter vers eux ?

PROMÉTHÉE Tu peux les attirer vers toi.

PANDORE

Comment ? Comment ? Comment ?

PROMÉTHÉE

Vers l'Olympe, oriente ton cœur; darde le rayon séducteur de tes yeux,

50 THÉATltE DE LA ROSE f CROIX

et que l'arc de tes lèvres lance tous ses sourires !

Ouvre tes bras, ouvre tes flancs,

les Dieux y tomberont sous la flèche de ton désir,

comme un oiseau blessé !

— Olympiens, vous vouliez abolir mon œuvre,

mais je retourne l'arme contre vous !

De Pandore naîtra une race hardie :

ses filles vous plairont, Immortels I

vous viendrez dans leur lit.

Ainsi les Dieux se mêleront aux hommes,

car le Destin le veut !

LE CHOEUR

Gomment, toi si subtil, profères-tu celte sentence ? Les Dieux mêler leur sang au sang des Ephémères I

PROMÉTHÉE

L'avenir prouvera mon oracle : ne le discutez pas ; c'est le dernier que je prononce, parmi vous .

LE CHOEUR

Ah ! Proméihée, nous voilà pleins d'effroi :

Tu es notre Dieu, notre ami, notre Père;

Pourrais-tu abandonner tes fils, les pauvres Éphémères?

Je me sens arrêté dans ma tâche ;

je suis cette flèche perdue qui atteint le but et s'y brise ;

je suis le char qui arrive et s'émiette inutile;

je suis la nef brisée sur les rochers du port.

Ahl j'ai bien fait de me hâter !

Mais toi, Dieu jaloux, Dieu stérile,

qui n'a pas su vouloir le bien

et qui laisses un Daïmon te supplanter

LA PKOHÉTHÉIDE -,|

dans la tâche sublime ;

toi qui m'écoutes et m'épies du haut de ton Olympe,

tu descendras dans le lit des Mortelles !

Les tilles de Pandore te donneront des fils,

6 Maitre des Heureux !

Et parmi tes amours une surtout,

indiscrète, fatale, te précipitera du trône

où tu te crois si fermement assis ! —

(Tounerre) Ce bruit annonce l'injustice.

(Au Chœur) Mortels que j'ai aimés, gardez mon souvenii

Prométhée a fait son office :

Les Dieux m'ont envoyé et les Dieux me rappellent!

LE CHOEIR

Dieu Prométhée, reste au milieu Je tes fidèles! Prométhée, notre Père, ne quitte pas tes fils !

52 THÉÂTRE DE LA ROSE f CROIX

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