‹ Le Prince de ByzanceChapitre 35 sur 124 · SCENE II · texte numérisé non relu

SCENE II

PROMÉTHÉE (?eni)

Aither divin, vents à l'aile rapide, sources des fleuves,

et toi, innombrable sourire de la vague marine,

mère de tous les êtres, 6 Terre, je vous implore I

et toi aussi, Soleil, œil immense du Monde,

voyez un Dieu torturé par les Dieux,

voyez l'horreur de mon supplice,

et contemplez une douleur qui gémira pendant dix siècles!

Le nouveau Maitre des Heureux

imagina pour moi, ces tourments d'infamie I

Hélas! hélas ! dans l'avenir le plus lointain,

je subirai la même angoisse.

Quelle tardive aurore éclairera ma délivrance ?

Que dis-je? mon esprit lucide perce les voiles du futur,

je prévois ; oui, j'envisage l'immensité de ma détresse.

Je tends tout mon effort à subir mon destin.

A l'Ànanké, Mortel ou Dieu, nul ne résiste.

Silence! Parole ! je ne puis me résoudre.

Dois-je me taire ? vais-je crier ?

J'ai révélé aux Éphémères les secrets de la force,

et me voilà vaincu et enchaîné.

Je dérobai le Feu à sa source première ;

ce fut un granl maitre pour l'homme :

tous les arts sont les fils du feu.

Voilà le forfait que j'expie dans ces chaînes

et battu par les vents. Ah ! ah ! Hélas !

(In parfum monte dans L'air qu'agite un vol.) Quel est ce bruit ?

Quel parfum indéfinissable monte vers moi ?

68 THÉÂTRE DE LA ROSE f CROIX

Est-ce un Dieu qui approche, un homme ou un Daïmon ?

Qui donc, venu à cette extrémité du monde,

gravit cette montagne pour contempler ma honte ?

Que me veut-on ?

Contemplez donc un Dieu martyr, un Dieu dans les fers ;

regardez la victime de Zeus, le vivant opprobre de l'Olympe :

il expie à vos yeux son amour pour les hommes!

Hélas ! hélas ! quel est ce bruit d'oiseaux ?

Sous de légers battements d'aile, je sens l'air vibrer, près de moi,

Ah ! toute approche m'épouvante !

!.A PIlOMftTHKlDK 69

SGKNE III

PROMÉTHÉE, - LE CHOEUR DES OCÉANIDES (devraient arriver sur un char ailé.)

CHOEUR

(strophe l)

Ne crains rien : c'est une amie, cette troupe aérienne

venue vers ton rocher, à tire d'aile,

malgré les répugnances d'Océan, notre père :

d'un souffle vigoureux, les vents nous ont portées.

Le frappement du fer retentissait jusqu'au fond de nos grottes.

Alors oubliant timidité, pudeur,

nous nous sommes élancées, pieds nus, sur ce char ailé.

PROMÉTHÉE

Hélas ! hélas ( enfants de la féconde Téthys et du vénérable Océan qui roule incessamment ses flots autour du monde, voyez mes fers, contemplez le patient qui se tord, seule chose vivante sur la montagne déserte et sinistre.

CHOEUR

(ANTI9TROPHE l)

L'horreur monte, à mes yeux, en nuages de larmes. Oh ! voir ainsi ton corps incrusté au rocher, se crisper sous ces chaînes !

Certes, une nouvelle main gouverne PEmpyrée ; au gré de son humeur, Zeus insulte aux traditions, il abolit les antiques grandeurs.

PROMÉTHÉE

S'il m'eût abimé dans l'Hadès, au fond du Tartare insondable,

dans le gouffre des ombres,

s'il m'eût précipité aussitôt qu'enchaîné,

nul immortel n'aurait repu ses yeux, de ma misère!

Mais sur ce faite où les vents me secouent

je suis livre en spectacle à la haine et à son rire !

CHOEUR

(PTliOPHE II )

Qui donc, parmi les Dieux, serait assez féroce pour railler ta douleur?

A tes maux, ils compatissent tous.

Zeus, seul, inflexible et cruel, poursuit sur toi la race Titanide ;

il poussera sa rage jusqu'au bout,

à moins qu'un Dieu hardi ne renverse son trône, déjà bien affermi.

PROMÉTHÉE

Malgré mon avilissement, malgré ces entraves d'airain,

le Maître des Heureux aura besoin de moi.

Je puis seul déjouer le complot

qui doit lui arracher le sceptre et le pouvoir.

Il voudra me fléchir ;

aux objurgations, aux promesses, aux menaces,

j'opposerai l'implacable silence.

Ce secret paiera ma délivrance !

Zeus ne le connaîtra qu'au jour des réparations que je veux.

CHOEUR

(antistrophe II) Ton audace m'effraie et je tremble en moi-même ô cœur sublime que l'affre du supplice ne dompte pas I qu'adviendra-t-il de toi, intraitable dans la détresse comme le dur fils de Kronos est absolu dans la puissance ?

LA PROMÉTHEIDE 71

PROMÉTHtëÈ

Je le sais implacable! et (|u'il confond sa volonté et la justice! N'importe, on le verra calmé et assoupli par les revers : le jour oii tremblera son trône, oubliant sa longue fureur, il viendra traiter avec le Tilan, aussi empressé que moi-même.

CHOEUR

Dis-nous ta lugubre histoire,

sur quelle accusation, Zeus t'a damné à ce supplice ?

cède à notre désir, s'il n'offense pas ta douleur 1

PROMÉTHÉE

Evoquer le passé m'épouvante :

mais souffrirai-je moins, si je me tais ?

Egale alternative d'angoisses !

A leur première altercation, les Daïmons se divisèrent.

Les uns voulaient la chute de Kronos, l'entrônementde Zeus ;

les autres repoussaient cette suprématie ;

je donnai le meilleur avis.

Les Titans, fils du Ciel et de la Terre, dédaignèrent l'habileté,

ce que leur brutale nature appelait les pauvres moyens.

Ils croyaient l'emporter par la force et l'attaque directe.

En vain, je les avertis, selon l'oracle de ma mère Thémis,

et de Gaïa, la Terre Polyonyme :

elles m'avaient prédit cent fois,

que la violence et l'offensive échoueraient;

et qu'il fallait attendre et qu'il fallait ruser.

Inécouté par les Titans, je suivis mon propre conseil :

avec majnère, je m'alliai à Zeus ; certes, il le désirait.

Lui m'écouta : et à cette heure les noirs abîmes du Tartare

gardent le vieux Kronos et les Titans vaincus.

Voilà ce qu'il me doit, le despote Olympien f

Vous voyez de vos yeux, la récompense.

Le diadème porte en lui un principe d'aveuglement ;

toujours un roi méconnaîtra ses vrais amis.

Mais vous voulez surtout connaître mon forfait;

je vais vous l'avouer.

A peine assis au trône de son père,

Zeus répartit aux Daïmons les diverses prérogatives ;

il organisa son empire.

Quant à la déplorable humanité, en sa sollicitude,

il pensait la détruire et puis la créer à nouveau.

.le m'élançai alors, j'osai, je sauvai les humains,

j'arrêtai le tonnerre qui les eût abîmés dans l'Hadès !

Voilà le crime que j'expie par ces tortures,

atroces à subir, atroces même à voir !

J'ai eu pitié des hommes et nul n'a eu pitié de moi !

Mais ce roc où je désespère

se dresse contre Zeus et l'accuse d'iniquité!

CHOEUR

Le cœur insensible à tes maux serait de granit ou d'airain ; moi, je me sens saigner de compassion.

PROMÉTHÉE

Ah t si j'ai des amis* qu'ils me plaignent !

LE CORYPHÉE

Révèle-nous tous les bienfaits que te doivent les hommes !

PROMÉTHÉE

De la mort, à leurs yeux, j'ai voilé le mystère.

LE CORYPHÉE

Tu les guéris de ce vertige ? Comment ?

LA PROMÊTIIÉinE

PROMÉTHÉE

J'ai semé tout leur cœur, d'aveugles espérances.

LE CORYPHÉE En leur donnant l'espoir, tu as beaucoup donné.

PROMÉTHÉE Je leur donnai aussi le Feu, cette merveille.

LE CORYPHÉE Les Éphémères maintenant possèdent la flamme sainte

PROMÉTHÉE Et le Feu dans leurs mains engendrera les arts.

LE CORYPHÉE

Voilà donc l'attentat que Zeus poursuit sur toi Sais-tu du moins le terme de ton dam ?

PROMÉTHÉE

Le bon plaisir de Zeus.

LE CORYPHÉE

Que peut-on présager? qu'espérer ? Avoue ta faute. Certes je me déplais à exaspérer ta rancœur, mais cherche à te sauver.

PROMÉTHÉE

On exhorte, on conseille aisément un malheureux,

quand on est soi-même hors de cause.

J'avais prévu mon sort ; mon crime, si c'est un crime

je l'ai médité et voulu ; hautement je l'atteste.

En sauvant les humains, je savais me jeter au péril.

71 T H fi AT RE DK LA ROSR f CHOIX

L'infamie du supplice seulement m'a surpris :

pourrir, incrusté à ce pic perdu, dans ce désert d'effroi. . .

Vous pleurez sur les maux qui frappent votre vue?

Descendez du char, venez près de moi,

je vous dévoilerai l'horreur illimitée de ma détresse.

Cédez au désir du patient, vous qui compatissez;

venez, le malheur rôde sans cesse autour de nous ;

il me frappe aujourd'hui! demain chacun peutle subir.

LE CHOEUR (descendant du char et venant eu scène)

Volontiers, nous t'obéissons, Prométhée!

nous descendons du char ailé,

et quittant l'azur limpide où passent les oiseaux,

nous posons nos pieds délicats sur la roche rugueuse,

car notre pitié est avide de connaître entière

ta lamentable histoire.

LA PROMÉTHÉIDE 75

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