PKOMÉTHÉE, - LE CHOEUR DES TITANS, - HÉRAKLÈS, — ATHÉNÉ, - HÉPHAISTOS
LE CHOEUR
Voyez la iille de Zeus, la vierge casquée ;
des hiboux traînent son char ;
à côté d'elle, le sombre Dieu de Lemnos !
HÉRAKLÈS
Voici, Pallas Athéné !
Je comprends, Proméihée et j'admire
Ta pensée redoutable vaut mieux que ma massue
et tu es le Dieu de l'Esprit.
Athéné armée s'avance, suivie d'Héphaistos portant des tenailles et autres outils.
LE CHOEUR
Elle se réalise, la prophétie de Prométhée I Ce n'était pas une imagination, un songe! le Despote du Ciel envoie sa fille !
ATHÉNÉ
Héphaistos, à l'ouvrage! Exécute l'ordre olympien !
De ce roc qui pend sur l'abîme,
détache ce génie et dérive ses fers.
S'il nous ravit le Feu, il nous donna la foudre.
Les pernicieux ell'ets de sa trop grande audace sont effacés ;
il n'en reste que des fruits admirables.
Sa délivrance lui apprendra que Zeus sait réparer ses torts
el qu'aujourd'hui il aime aussi les hommes
puisqu'il réhabilite leur sauveur.
i3â ÎHÉATRE DE LA KOSE \ CHOIX
LE CHŒUR
Paroles rayonnantes de sagesse, paroles dignes d'Athéné !
HÉPHAISTOS
0 Pallas, mes mains sont lentes à réaliser tes mots rapides 1 -,
Ah I la douce mission. Ce frère, ce Dieu,
Je vais donc l'arracher à son affreux gibet !
Il faut pourtant que mon émotion se taise!
Avec quelle joie, j'obéis à Zeus !
0 fils subtil de Thémis, je vais donc t'arracher à ce roc.
Tu reverras le visage des chers mortels, tu entendras leur voix !
Oh I tu ne seras plus brûlé par le soleil, ni glacé par les nuits.
Oui, ton dam est fini ; ton libérateur le voici I
Et tu comtempleras bientôt les fruits de ton amour pour l'homme
Dieu Prométhée, ô bienfaiteur de tous les Dieux,
ton œil va retrouver le sommeil ;
tes membres connaîtront enfin le repos !
ATHÉNÉ
Pourquoi tarder en de tels bavardages ?
Si tu l'aimes, ce Dieu, qu'attendent tous les Dieux pour le fêter,
hàte-toi !
HÉPHAISTOS
Ah I je me réjouis et dans mon cœur et dans mon sang !
ATHÉNÉ
Réjouis le patient par ta célérité !
HÉPHAISTOS
Oui, je me presse I Ah I bénie oui, bénie l'industrie de mes mains t
LA 1>R0MÉTHÉIDR 133
Ne la bénis pas, emploie-la !
HÉPHAISTOS
Ah ! la noble tâche qui m'est échue !
ATHÉNÉ
Hàte-toi ! sinon Héraklès saisira ta tenaille!
HÉPHAISTOS
Les anneaux des mains, les voilà descellés !
ATHÉNÉ
A l'ouvrage! Arrache les clous, sans le blesser!
HÉPHAISTOS
En un instant : ses mains sont libres !
ATHÉNÉ
Décloue, descelle, arrache !
HÉPHAISTOS
Voici un bras dégagé, sans le meurtrir!
ATHÉNÉ Dégage l'autre vivement. Qu'il sente la bonté de Zeusl
HÉPHAISTOS
Ah ! mon marteau avait fait une belle besogne ; à délier le bras d'Héraklèset l'effort des Titans,
134 THÉÂTRE DE LA ROSE f CROIX
Que ta tenaille parle seule, Héphaistos '. Déroule ces chaînes, délivre-lui les reins !
HÉPHAISTOS J'y travaille, certes: le torse est libre enfin !
ATHÉNÉ Hàte-toi ; coupe l'anneau des cuisses !
HÉPHAISTOS Oui, oui ; ce sera bientôt fait !
ATHÉNÉ Maintenant, dégage les pieds !
HÉPHAISTOS Ta parole est douce, quoique impérieuse comme ton aspect 1
ATHÉNÉ
Mon cœur s'émeut comme le tien, mais il pense à agir !
HÉPHAISTOS
Le voilà libre de tous ses membres.
PROMÉTHÉE (a glissé à terre; ses pieds touchent le sol ; il reste immobile, appuyé au roc, les bras en crois, comme en extase).
ATHÉNÉ
Tu réservais pour te sauver un terrible secret : la sécurité de mon père en dépend.
Cependant tu es libre, sans condition aucune. Les Dieux t'ont méconnu ;
LA PRrtMETHKlDK
par ma venue, par ma présence, par ma voix, ô Prométhée, maintenant délivré, les Dieux devant toi se repentent.
(Elle s'écarte et remonte un peu avec Héraklôs).
LE CHOEUR
Ah I la joie de notre délivrance ne fut pas aussi vive; quand le Tartare rouvrit ses portes devant nousl Voilà notre frère enfin délivré, enfui Dieu !
PROMÉTHÉE
Aither divin, rayonnante clarté
miroir étincelant de mes pensées désespérées,
vents à l'aile rapide
qui apportiez de doux arômes au supplicié du Caucase ;
Sources des fleuves, larmes de la nature,
épanouissement innombrable des flots,
mère de tous les êtres, ô Terre,
contemple ton enfant victorieux de la souffrance !
Et toi aussi, Soleil, conscience du Monde,
étincelle, flamboie, resplendis,
auréole de tes rayons ignés, ma gloire renaissante !
Et toi, Nature, compatissante à mes douleurs,
communie avec moi, dans l'allégresse,
et que ma joie descende du Caucase
épanouir le cœur de tout mortel, (il marche et agit).
Non, ce n'est pas un songe,
Je suis libre, délivré., triomphant !
Ah ! mon âme se trouble et d'affreux souvenirs s'y dressent en fantômes I
Sur mon corps cependant, aucune trace de supplice ;
ma chair a oublié ; pas une cicatrice !
Ah ! tu m'as protégé, même quand je doutais.
Absolu, Dieu unique ! (Il tombe à genoux, les bras en croix).
Enfin je t'ai trouvé; je sais où tu te caches :
dans la souffrance consentie et dans le sacrifice, et ton nom, que j'ignore, doit être la Bonté. 0 toi qui m'as créé, ô toi qui m'as sauvé, soutiens-moi en ce moment joyeux 1 Oui, je l'éprouve au feu de mon idée, le Destin fait silence à cette heure et les Moires attendent ; les Dieux se taisent
et l'univers est comme suspendu au battement du cœur de Prométhée! O maître du Destin, ô Créateur des Dieux. Inspire-moi ta volonté divine!
Que doit la victime au bourreau et le juste au méchant et le génie à l'aveugle pouvoir?
Que doit le cœur à la méchanceté et l'idée aux passions féroces?
Prométhée, que doit-il à Zeus ?
Que dois-je aux Dieux ? (Il se lève, et pontifiant). Aither, ô sublime Océan des Mondes, qui mille ans a vibré à mes accents de haine et de douleur, Aither, recueille-toi I 0 terre, fais silence I Car je vais dire une parole
plus forte que le nombre, plus belle que l'amour : Prométhée délivré pardonne à Zeus I
Les autres personnages se rapprochent, Prométhée donne une main à Héraclès et l'autre au Coryphée; ainsi posé, il s'adresse à Athéné) :
Tu m'apportes ma liberté ; reçois le salut de ton père. Il envoya Pandore sur la terre pour corrompre les hommes : au cœur de la première femme j'allumai le désir des embrassements immortels.
ATHÉNÉ
Ce crime te valut des chaînes bien plus que le ravissement du feu. L'événement réalisa l'étonnante menace, et la race des Dieux par l'amour aux Mortels s'est mêlée. Héraklès est le tils de Zeus et d'une femme thébaine.
LA PROMÉTIltfTDR !37
PROMÉTHÉE
Voici donc mon secret :
Ton père médite de s'unir à la Néréide Théthys,
en noces légitimes.
ATHÉNÉ
Il s'est ouvert à moi de ce dessein qu'ignore la jalouse Héra.
PROMÉTHÉE
Eh bien, voici l'oracle de Thémis Gaïa. — L'enfant de la Néréide Théthys deviendra plus puissant que son père :
et si son père est Zens, il le détrônera.
ATHÉNÉ
Tu es toujours plus grand que la fortune ; ta générosité parait ici, où le silence t'eût vengé. Rentre dans l'harmonie et rentre dans l'Olympe. Deviens heureux, deviens Dieu !
PROMÉTHÉE Je reste Prométhée.
ATHÉNÉ
Dans les jardins d'Aciidemus,
mes Athéniens t'ont dédié un autel de granit :
le feu que tu ravis, y brille incessamment.
PROMÉTHÉE
Je refuse le temple.
ATHÉNÉ
Les connais-tu ces sanctuaires que tu dédaignes? L'Olympe pâlit à coté,
138 THÉÂTRE DE LA ROSE f CHOIX
Mes statues sont plus belles que moi !
Ah ! je me suis souvent répété ton oracle ;
« Un jour, tille de Zeus,
tu délaisseras l'Empyréepour l'hommage terrestre
et tu habiteras le temple que t'élèveront les mortels. »
Je n'ai plus d'autre amour que mon peuple et ma ville;
pour eux, je lutterais contre mon Père même.
Je porte sous l'égide l'ardeur du dévouement.
Oh ! tu l'avais bien dit 1
et notre gloire à tous est venue de la terre.
Je comprends aujourd'hui ta tendresse pour l'homme :
Athéné ne vit que pour Athènes !
Veux-tu y paraître avec moi,
étonner, rassurer, éblouir les Mortels ?
Ce serait un fatal exemple.
Zeus a été cruel, Zeus a été stupide,
mais Zeus incarne l'ordre et moi la rébellion aux yeux mortels
ne troublons pas les âmes religieuses.
ATHÉiNÉ
Tu incarnes donc la sagesse ?
PROMÉTHÉE Le plus sage est celui qui a le plus souffert !
ATHÉNÉ
Zeus a promis de l'embrasser devant les Dieux.
PROMÉTHÉE
Même devant les Dieux, je reste le puni auquel on a fait grâce !
ATHÉNÉ Prométhée, ton esprit plane au-dessus du mien !
LA l'ROMfiTHfiim;
PROMÉTHÉE
Titans, mes frères, allez dire aux mortels
que Prométhée a cessé de sauffrir
mais qu'il ne cessera jamais d'aimer l'humanité t
HÉRAKLÈS
Titans, allez dire aux Thébains.
qu'Héraklès tua l'aigle, qui dévorait le foie de Prométhée
HÉPHAISTOS
Titans, allez dire à Lemnos,
qu'Héphaistos délivra Prométhée de ses chaînes I
ATHÉNÉ
Titans, allez dire à Athènes, que Pallas Athéné emmena Prométhée glorieux dans l'Olympe !
LE CHOEUR
Quels ordres furent reçus avec plus d'allégresse ! A les exécuter nous mettrons un zèle joyeux ! Victoire à Prométhée.
et Gloire à Heraklès !
Honneur à Héphaistos!
Louange à Athéné I Louange !