‹ Le Prince de ByzanceChapitre 56 sur 124 · ET LA COMÉDIE FRANÇAISE · texte numérisé non relu

ET LA COMÉDIE FRANÇAISE

28 avril 1894.

Monsieur,

Vous m'avez demandé sur des pièces de théâtre mon avis personnel et je vous l'ai donné. Vous me demandez maintenant sur un ouvrage nouveau l'opinion administrative. Le rapport fait sur votre œuvre sera lu à la prochaine séance du Comité réuni, en commission d'examen.

Agréez, je vous prie, Monsieur, l'assurance de mes sentiments distingués.

Jules Claretie.

Kem arque : L'auteur de Babylone, de Prométhée, d'Orphée a-t-il pu demander Yavis personnel de l'auteur du Prince Zilah et des Muscadins ? L'auteur de Babylone demandait une lecture, ce que l'administrateur de la Comédie Française peut accorder, motuproprio.

Il résulte d'une interview signé: Ch. Fromentin, etintitulée: Eschyle et Péladan, que M. Claretie a tenu ces propos les

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attribuant au Sâr Péiadan. « Je suis convaincu, moi, que ma pièce n'est pas jouable. Refusez-la-moi, cher Maître, et je vous bénirai, car ce refus me donnera un prestige dont j'ai besoin...»

Rectification : Quand Péiadan apporta le Prince de By^ance à M. Claretie (et ce fut sa seule et unique visite à l'administrateur), il dit, que n'étant pas assez sûr du mérite de l'œuvre, il n'insistait pas pour une lecture, mais demandait acte de la présentation et marquait sa postulance devant le Comité du Théâtre Français. Pour Babylone, il écrivit nettement à M. Claretie, que, cette fois, il était certain du mérite de son ouvrage et avertissait l'administrateur que la postérité lui rendrait en honneur ou honte son accueil.

J'ai le regret de vous informer que dans sa séance de ce jour samedi 5 mai, le Comité de lecture, après avoir pris connaissance du rapport présenté par la commission d'examen, n'a pas cru pouvoir réserver pour la lecture votre trilogie Prométhée enchaîné.

Malgré le talent dont témoigne cette œuvre d 'érudition , l'avis général est que la facture n'en saurait convenir à la Comédie Française.

Le Secrétaire du Comité,

Monval.

Remarque : Le Courte de lecture se compose de MM. Paul Perret et Edouard Cadol ; c'est M. Edouard Cadol seul qui a fait le rapport, qu'il n'a pas osé communiquer. A l'Odéon, on est plus cynique ou plus crâne, on a communiqué le rapport sur le Fils des Étoiles.

Le Prométhée enchaîné étant d'Eschyle et ne constituant que la tragédie médiane de la trilogie, c'est donc l'œuvre

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du plus grand des tragiques qui a été refusée, puisque le Porteur de feu et le Délivré seuls sont de Péladan.

L'accusation de lâcheté a seule pu décider M. Monval à livrer les noms de ces comédiens qui ont décidé ceci : la facture d'Eschyle (Prométhée enchaîné), ne saurait convenir à la Comédie Française, ni à :

MM. Coquelin, cadet.

Prud'hon, Le Bargy, De Féraudy, Boucher, Truffier, Leloir, Worms.

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Placet au Ministre de l'Instruction publique et des Beaux-Arts.

Monsieur le Ministre,

On vient de- m'apprendre que la Comédie-Française est uu théâtre national et subventionné pour le maintien et la fomentation du grand Art ; des gens qui ne mentent point m'ont juré que, si on y joue la farce habituellement, c'est par abus et faute de tragédies nouvelles.

Ma stupeur, abusant de l'hospitalité de la Presse, veut vous poser quelques questions.

Je sais, Monsieur, que, depuis la prise de la Bastille, tout citoyen a le droit de brocarder un ministre dans les gazettes. Mais je date d'avant, de cette bastille qu'on nomme Tour de Babel ; et jadis, on eut le respect de l'autorité.

Je ne sais pas votre nom, mais je ne ris point de votre fonction, puisque j'en veux voir l'effet et le vais provoquer.

Un écrivain est un travailleur ; il ne peut dire que ses heures d'effort et non la qualité de l'effort.

Voici un romancier de douze romans, un métaphysicien de quatre traités in-octavo, un critique d'art d'une douzaine de volumes, un auteur dramatique de plusieurs tragédies. Ce romancier, ce métaphysicien, ce critique et cet auteur dramatique est un seul et même individu, citoyen français sans « enthousiasme », mais payant l'impôt, mis en prison pour n'avoir pas lu à temps les affiches militaires, fumant le tabac de régie, buvant l'eau à microbe, enfin subissant sans trop de cris toutes les vexations de Marâtre-Patrie.

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Quels sont ses droits, le prétendu devoir accepté et accompli.

Eh bien ! Monsieur le minisi i , il n'a p s même droit à une lecture rue Richelieu. 11 faut être chevalier de la Légion d'honneur, journaliste, ou bien bâtard de l'apothicaire de M. Glaretie.

Ici se pose ma première question.

La Comédie-Française ne doit-elle pas des facilités, des égards et de la faveur à ceux qui ont prouvé leur valeur littéraire par le livre?

Or, j'ai prouvé ma valeur de deux autres façons : j'ai fondé un salon des Beaux-Arts, le Salon de la Rose f Croix, et un théâtre, le Théâtre de la Rose j Croix : il y a trois ans que cet effort continue. Je n'ai pu obtenir que M. Claretie, ni personne de son comité, assistât à mes représentations du Fils des Étoiles et de Babylone.

Franchement, Monsieur le Ministre, j'y mets de la bonne volonté. M. Claretie me dit que mes tragédies seront jouables quand l'Art chevauchera les cygnes ; sans attendre ce spectacle allégorique, je fais exécuter l'œuvre refusée, et le fonctionnaire de la tragédie ne vint pas, lui, ni aucun de ses Sarcey.

Ici se dresse ma deuxième question.

Les fonctionnaires de la tragédiese peuvent-ils refuser d'assister à la représentation d'une œuvre, quand l'auteur a déjà conquis une renommée d'écrivain ?

Vous me devez juger bien naïf, Monsieur le Ministre, de vous prendre au sérieux et de croire que vous me rendrez la même politesse.

Eh bien! ministérielle erreur, je ne suis pas naïf en ce moment; et, sans plus d'ambages, laissez-moi vous présenter mes parrains.

L'un s'appelle Eschyle, c'est-à-dire Homère, au théâtre ; c'est un tel personnage, que l'histoire ne mentionne pas d'égal à l'auteur de cette Orestie que M. Leconte de Lisle a osé réduire et signer. Vous avez dû traduire jadis quelque passage des sept tragédies qui nous restent. Mais, je me trompe, il y en a neuf, puisque j'en ai apporté deux, qu'on croyait perdues, à M. Claretie. Je lui fis cet impérial cadeau, il y a un mois.

Eh ! vous me pensez fou. Les journaux l'ont imprimé. Mais vous devez savoir ce que valent leurs assertions.

Prométhée enchaîné, ce panneau central d'un triptyque, d'une trilogie, a sollicité mon effort : pour vaincre l'injustice écrasante que je subis, j'ai tendu l'arc d'Ulysse, j'ai retrouvé l'art d'Eschyle, j'ai refait les deux volets manquants, les deux tragédies perdues.

Effacez en pensée la voûte et les pendentifs de la Sixtine, ne laissez que la fresque du fond, le Jugement ; supposez qu'il ne reste ni une description, ni un croquis des œuvres latérales, et dites-moi, si l'artiste qui les restituerait, n'aurait pas mérité qu'on l'admît, je ne dis pas au Salon, mais devant le jury du Salon.

Avec Babylone, avec Orphée, avec le Mystère du Graal, avec les Argonautes, je ne voulais pas engager le combat contre la mauvaise foi et les intrigues. Avec le Prométhée, je vaincrai. Voici une tragédie entière d'Eschyle, l'Enchaîné; voilà le Porteur de Feu et le Délivré; la comparaison jette une lumière fulgurante : ou je suis un insensé, ou j'ai droit d'être entendu à la Comédie Française.

C'est M. Edouard Cadol qui m'a lu ; est-il compétent pour décider une restitution si savante ?

Ce sont des acteurs de comédie, des Mascarille et des Frontin, qui m'écouteront, si j'obtiens de lire. Est-ce que

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je me (latte de leur faire accepter les antiques sublimités } Non.

Comme mon maître Wagner, je lutterai longtemps ; mais comme Siegfried aussi, j'ai reforgé Nothung, l'arme antique des Vœlsungs, je veux que l'éclair de Prométhée luise, ne lût— ce qu'en lecture, dans cet immeuble de la tragédie où je serai le maître dans dix ou quinze ans, au plus.

Et maintenant, Monsieur le Ministre, au lieu du certificat d'aliéniste que vous vous attendez à me voir produire, voici le témoignage d'un incontestable savant, d'un helléniste égal aux plus grands, d'un homme qui a dirigé quatorze ans l'école d'Athènes.

Lisez sa lettre, Monsieur, et ordonnez à maître Claretie de m'accorder lecture, ce qui vous sera compté au jour de votre mort et vous aidera peut-être à échapper à l'enfer, ordinaire destination des fonctionnaires républicains.

C'est la grâce que je vous souhaite, en échange de celle que je souhaite de vous.

Sar Péladan.

LE TEMPS Eschyle, le sur Pélailun et M. Emile ISiirsiouf.

Nous avons reçu la lettre suivante, dont nos lecteurs apprécieront la saveur très spéciale :

Le grand maître Sur Péladan au seigneur directeur du Temps.

Devant le Graal, le Beauséant,la Rose Crucifère. Je m'adresse à vous, monsieur, comme au plus sérieux de la presse, et si vous ne trouvez pas le même caractère, consi-

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dèrez que je ne suis ici que truchement, Eschyle s'appelle le père et l'Homère du théâtre. Son Prométhée enchaîné seul nous restait. Voici le Porteur de feu et le Délivré heureusement restitués ; voici la trilogie complète.

Qui dit cela ? Emile Burnouf, l'hellénisant incontesté, l'ancien directeur de l'Ecole d'Athènes.

Refuserez-vous d'insérer la lettre d'Emile Burnouf?

Non ! je l'espère pour moi,

Je l'espère pour vous.

Sar Péladan.

Voici la lettre de M. Emile Burnouf, ancien directeur de l'Ecole d'Athènes :

Paris, 1 1 avril,

Sar Péladan,

Vous voulez bien me demander mon impression au sujet de votre trilogie eschylienne de Prométhée. Je ne vous cache pas que j'en abordais la lecture avec une certaine terreur; nous avions le Prométhée enchaîné complet, mais des deux autres pièces il ne nous restait rien du tout, et il me paraissait effrayant d'en entreprendre la restitution. J'ai donc lu votre double composition encadrant l'œuvre d'Eschyle. Eh bien ! mes appréhensions se sont dissipées. Je trouve à votre œuvre, le caractère grec aussi complet qu'on peut le désirer. L'œuvre d'Eschyle avait certainement quelque chose de métaphysique, dirai-je d'ésotérique ; ce qu'il en reste le prouve assez. Les grands esprits de cette époque étaient sûrement initiés aux « doctrines secrètes » conservées dans les temples et transmises par les initiations. Les poètes

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dramatiques en laissent souvent transpirer quelque chose dans leurs écrits. Plusieurs pièces d'Euripide (telles que YHippolyte, les Bacchantes, et d'autres) en sont remplies. Vous avez, par conséquent, été en droit d'en faire de même dans une trilogie où il n'y a que des dieux, qui se passe dans un monde surhumain, aux « contins de la terre » sur ces sommets du grand Caucase qui ont été les conducteurs des mythes depuis l'Asie centrale jusqu'en Occident. Et, en outre, ces dieux sont des Titans, les plus vieilles conceptions delà religion grecque. Enfin, il s'agissait de Prométhée, et, par conséquent, de la puissante théorie du Feu universel. Ce Titan n'est pas seulement le Porteur de Feu : la tradition le donnait comme ayant modelé l'homme et la femme. Un bas-relief du Louvre représente cette opération, et c'est Athéné qui y apporte l'âme. La tradition aussi nous représentait Héraklès comme libérateur de Prométhée, et on voit, dans YAlceste d'Euripide, Héraklès luttant avec la mort, et ramenant Alceste à son mari, scène incomparable.

Je n'ai rien trouvé dans votre composition qui ne soit conforme à la tradition et aux usages du théâtre grec du temps de Périclès. Peut-être aurez-vous à changer quelques mots trop modernes pour le sujet traité : je dis « quelques mots » ; je ne dis pas même quelques phrases, à plus forte raison une seule scène. Il n'y a rien de superflu dans le développement que vous avez donné à l'idée antique et je ne vois pas non plus ce qu'on y pourrait ajouter. Votre tentative était hardie, beaucoup plus hardie que celle de M. Leconte de Lisle, qui n'a eu qu'à traduire et qu'à réduire une trilogie complète du même auteur : il l'a fait non sans succès. Le public a bien accueilli les Erlnnyes. Pourquoi n'accueillerait-il pas le Prométhée dont la portée est beaucoup plus haute ? A

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moins donc qu'il ne la trouve trop haute, et ne s'avoue ainsi inférieur aux Athéniens d'il y a deux mille ans, Dîo men...

Mes sincères compliments.

Emile Burnouf.

Le troisième volume du Théâtre de la Rose f Croix sera consacré au PRINCE DE BYZANCE, drame romanesque en 5 actes. Le quatrième volume sera LE FILS DES ÉTOILES. Le cinquième, SÈMIRAM1S.

Le sixième, LE MYSTÈRE DU GRAAL.

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