SCENE VI
TONIO. — CAVALCANTI (toujours à ta fenêtre).
TONIO
Mon sort dépend de lui 1 il faut faire qu'il m'aime et lui prendre le cœur ... Je suis tout palpitant ! On dirait le saint George de mes prières ; c'est lui qui a saisi le heurtoir du couvent Et je demeure la, confus Pourquoi
ne puis-je lui parler le premier et serai-je, oh ! heureux que d'abord il me vit ?
CAVALCANTI
0 poésie du soir, heure mélancolique, que tu es pénétrante à l'âme solitaire !
TONIO Je le plains! — Vous souffrez, Monseigneur ?
CAVALCANTI (stupéfait et extasié).
Est-ce une vision ?... Ange d'où sortez -vous?... Oh! l'adorable enfant... on dirait une femme... beau comme un Botticelli... Etes-vous du couvent, ou êtes-vous du ciel?
TONIO (interdit, avise la coupe).
Oui. j'en suis descendu pour vous verser a boire.
CAVALCANTI (extasié).
Laissez boire mes yeux !
TONIO (à part).
Je rougis, je m'émeus ; je suis heureux pourtant! CAVALCANTI
Vous ressemblez au plus beau de mes rêves ; idéal attendu ! idéal imprévu! idéal rencontré, enfin! Vous n'avez pas quinze ans ?. . . Pourquoi, dans un couvent ? Pourquoi, moine ? La beauté a les devoirs d'un astre ; et vous, vous éteignez dans ces murs ! Pour ce destin obscur, auriez-vous donc quitté le chœur des séraphins ?
TONIO
Je ne suis qu'un enfant : regardez mes épaules, aucune aile n'y replie sa blancheur.
CAVALCANTI
Vous êtes né pour enchanter les yeux , et pour montrer de vos mains idéales, le chemin du salut, comme un ange envoyé pour recruter les âmes qui ne s'enrôlent pas sous d'autre gon fanon que celui de la beauté parfaite.
24 THÉÂTRE DE LA ROSE f CROIX
On dit que toujours méconnu. l'Ange est fort maltraité par les hommes ; que le monde est méchant pour l'innocence et la beauté.
CAVALCANTI
La Beauté a ses martyrs comme la Foi ; mais elle a ses croisés. On est toujours défendu, adoré et sauvé, quand on est beau comme vous l'êtes !
TONIO Qui vous amène ici ?
CAVALCANTI
Un ordre du roi Frédéric ; je viens chercher un dépôt précieux à votre Prieur confié.
TONIO
Et ce dépôt, c'est moi, il l'ignore (haut). Que ferez-vous, seigneur, de ce dépôt?
CAVALCANTI
C'est écrit dedans un pli scellé que je ne dois ouvrir qu'à minuit sur la route de Tarente.
TONIO (à part).
Oh ! dois-je me fier à l'instinct qui me pousse ? Le guerrier, pour sa consigne, massacrerait le pape (haut); je voudrais voir ce pli. . .
CAVALCANTI
Idée de femme !
T0NIO Si je vous en priais... si...
CAVALCANTI J'ai donné ma parole!
TONIO
Pardonnez-moi : je suis despote et parle en petit prince. Vous avez voyagé : avez-vous vu une salle brillante : une blanche statue tient un drapeau de pourpre, le long des murs dorés et peints, de grands portraits qui vous regardent comme vivants.
Mon dernier souvenir avant le cloître me revient parcouru de torches et d'épées...
CAVALCANTI
Il décrit la salle des portraits au Palais de Tarente et mentionne la nuit du meurtre d'Antoine le Cruel,
TONIO (ton décisif).
Capitaine! Si votre roi vous ordonnait de me tuer.
CAVALCANTI (avec éclat).
Je le tuerais plutôt ; vous êtes pur et androgyne ; et lors plus roi que lui.
20 THÉÂTRE DE LA ROSE f CROIX
TONIO
Vous avez bien dit ça ! Je ne résiste plus au sentiment qui vers vous m'entraîne ! Aveuglément je me confie : sauvez-moi, perdez-moi; je ne puis plus lutter contre la sympathie.
CAVALCANTI (extrême émotion).
Si vous étiez si vous n'étiez pas
Je vous dirais que je vous aime.
Dites-le-moi, quand même! Le Prieur m'a soufflé « Tonio, mon enfant ; regarde ce seigneur, ton sort dépend de lui ».
iCAVALCANTI
S'il dépendait de moi 1 Je comprends ton inquisition.
noble moine! sois en paix c'est vous... vous... ce
dépôt ? Et ce pli de minuit, peut-être de malheur?
TONIO Oh ! dussé-je périr, j'ai l'orgueil de votre parole !
CAVALCANTI
Noble enfant! j'ai donné ma parole quand mon cœur était vide. Je prends votre service : et je quitte le sien.
(( Si, ce présent minuit, un courrier ne vous a pas rejoint, amenez, et crevez les chevaux au besoin, le frère Antonio à Tarente dont il est prince légitime. »
Providence admirable ! Ciel de miséricorde !
LE PRINCK DK BYZANCR Î7
TONIO Je ne me trompais pas. je suis prince !
CAVALCANTl Altesse, recevez mon hommage
TONIO Votre amitié de frère aîné.
CAVALCANTl (continuant de lire).
« Vous montrerez mon scel, en foi de vos pouvoirs, au provéditeur marquis Buodelmonte et attendrez au Palais de nouveaux ordres. »
Par saint George, la divine aventure 1
Avez-vous l'habit de cavalier ?
TONIO
Je n'ai jamais porté que cette robe !
CAVALGANTI
La robe raccourcie devient une tunique.
TONIO Oh!
CAVALCANTI
Cette pudeur convient h la réserve monastique mais le novice sous le prince disparaîtra.
28 THÉÂTRE DE LA ROSE f CROIX
TONIO
Allons, mon capitaine, de la chrysalide frocarde, dégagez le royal papillon fCavalcanti coupe avec sa dague la robe au-dessus du genou).
CAVALCANTI Plus beau, plus beau ainsi, ô réel Androgyne!
TONIO Vous avez déjà dit ce mot, expliquez-le.
CAVALCANTI
Quand un ange, par permission divine, descend sur cette terre on l'appelle Androgyne.
TONIO
Tout ce qu'il dit est étrange et suave, (haut) De quel nom vous appellent ceux qui vous aiment ?
Je n'aime plus ceux-là 1
TONIO
Mais, vous m'aimerez moi?
CAVALCANTI
O cher enfant ! . . . pardon, Altesse !
TONIO
Eh ! vous avez bien dit : je ne suis qu'un enfant en péril et vous venez dans mon chemin comme un sauveur, ô George !
LE PRINCti DE BYZANCK 29
CAVALCANTI Qui vous a dit mon nom ?
TONIO
George ! Ainsi, je l'appelais vraiment et c'est bien lui qui est venu, exauçant mes prières !
CAVALCANTI (ramasse les morceaux du froc).
Je garde ces reliques.
TONIO
Non ! Le paralytique guéri suspend sa béquille à l'autel ; au sanctuaire de son vœu, le pèlerin dépose sa capuce a coquilles. Ainsi, en ex-votos j'appends, devant l'image vénérée, l'entrave qui gênait mes pas : car me voilà guéri de l'ennui monastique, et j'entre dans mon rêve le sceptre d'une main, de l'autre m'appuyant sur vous.
L'Altesse se relève, imprévue et charmante !
TONIO
J'ai quitté la robe prétexte : je veux pour la première fois tremper ma lèvre dans le vin : et je bois à la vie : à la vivante vie. A vous, mon capitaine, mes lèvres étaient là. Mauvais buveur ! il en reste une goutte. Les anciens faisaient des libations avant leurs entreprises : aux génies tutélaires : et VOUS êtes le mien (elle lai verse des gouttes sur la tète).
30 THÉÂTRE DE LA ROSE f CROIX