‹ Le Prince de ByzanceChapitre 93 sur 124 · SCENE VI · texte numérisé non relu

SCENE VI

CAVALCANTI-TONIO

TONIO (criant).

Qu'on l'arrête!

Des mercenaires qui seront à sa solde demain, l'arrêter

fil jette son épéej.

Un coup d'épée heureux coupait a la fois tant de trames, que la moitié de l'Italie me déclarait libérateur. Par une Alpe arrêté, l'ambitieux s'incline, mais buter au caillou l'exaspère; que sommes-nous sur son chemin, un enfant et un condottiere ?

TONIO (câlin et féminin).

Quand je disais a Dieu mes rêves pour prières, je n'implorais ni pouvoir, ni palais, je vous demandais vous. Le dernier Tarras disparu, il reste Antonio ; n'aimez-vous que le Prince : certes j'admire le connétable, mais c'est George que j'aime.

CAVALCANTI

Oui, vous êtes un ange ! Mais ce roi sans merci en nous exilant de Tarente, m'exile aussi de vous !

TONIO Le malheur réunit ceux qui aiment : je vous ai évoqué

en chevalier errant ; vous m'emportiez en croupe ; et puis je m'endormais le soir sur votre épaule.

CAVALCANTI

Vous exprimer le bien que me font vos paroles, c'est impossible : mais il faut de l'or et beaucoup d'or pour ne pas voir souffrir ceux que l'on aime.

TONIO

L'or? Est-ce si nécessaire!

Hélas ! je puis vivre de rien , sans feu ni lieu , errant , mais que vous ayez froid, mais que vous ayez faim. Vous en pourpoint mal taillé et d'étoffe grossière , vos belles mains sans gants... La misère pour vous, la misère avec vous... jamais !

TONIO

Vous assombrissez un tableau où page je vous suis en votre voie de capitaine d'aventures.

CAVALCANTI

Eh ! la connaissez-vous , la vie du mercenaire et ses turpidités. Avez-vous entendu les ignobles chansons du reître en marche, le blasphème mêlé au hoquet de l'ivrogne et la sale promiscuité des camps. Votre beauté serait dans ce milieu brutal un objet de propos infâmes qui me mettraient l'épée en main, dix fois le jour.

TONIO Quittez l'épée : professeurs ou marchands , nombreux

92 THÉÂTRE DE LA ROSE f CROIX

sont qui ainsi subsistent. J'y songe, vous savez peindre, je poserai, puisque je suis joli, on achètera mes portraits.

CAVALCANTI

Le jour où je mettrais la robe de pédant où j'assiérais ma fierté derrière un comptoir de marchand, vous m'aimerez peut-être encore, je me détesterais, vous voir portant mon encrier de corne ou bien aunant du drap dans l'arrière-boutique ! Oh! Quant a reprendre mes pinceaux en une prostitution double et de mon art et de mon cœur. . .

TONIO

Vous m'affolez, en pensant me quitter, en pensant me trahir. Me trahir! je l'ai dit! Exilé, sans soldat, sans personne de suite, sur un rocher sauvage et battu par les flots, je resterais encore Tarras, prince d'Apulie, de par l'hérédité.

Bien dit, royal enfant. Assurez-vous de ma fidélité tout le temps du malheur.

TONIO

Qu'il dure ce malheur qui seul vous retiendra (parlaportefenêlre du balcon ouverte d'où est venue la voix du Prince haranguant le peuple au second acte) .

UNE VOIX (chante).

Il fut un prince de Byzance

D'une telle vertu, Qu'il ne distinguait pas

Les sujets des sujettes !

Admirez çà !

Quand il fallut se marier Sans aviser personne Naïvement il épousa Monsieur son connétable Voyez- vous ça ?

fils ont écouté avec stupeur, Cavalcanli aux derniers mots a saisi une arquebuse et court au balcon).

CAVALGANTI

Lèvres puantes qui bavez sur un ange, fermez-vous pour jamais !

La voix (reprend).

Platon en son banquet A toasté à la chose...

CAVALCANTI (il tire). Toaste donc à la mort et râle ton refrain !

ÏONIO (tumulte au dehors).

Ah ! tu m'aimes... on chantait contre moi : et prudent politique, tu crées une occasion d'émeute...

CAVALCANTI (au balcon).

La place se déserte, balayée de panique, et. sur un civière processionnellement porté, le cadavre du vil chanteur. Des drôles suivent en criant sans doute que le connétable et le prince arquebusent de leur balcon le peuple pour se distraire... Prince pardonnez-moi.., Je suis un

fou indigne.

TONIO

Te pardonner une imprudence, quand elle prouve ta tendresse?

94 THÉÂTRE DE LA ROSE f CROIX

CAVALCANTI Oui vous êtes un ange et naturellement sublime !

TONIO On est donc sublime dès qu'on aime ?

CAVALCANTI (à genoux). .

Tonio, je t'adore !

TONIO

Enfin, te voilà donc, George que j'attendais. Tandis que ma couronne s'ouvre et tombe ; ce mot d'amour allume en mon cœur une étoile ! Un flot de plèbe ou de soldatesque va nous chasser bientôt de ce palais, eh bien, la mort saura unir ceux que la vie sépare.

CAVALGANTI Plutôt que me quitter, tu préfères mourir.

Je n'ai aucun mérite. Tu emplissais mon cœur pendant l'attente. Tu es venu, la vie te paraît inviable, nous la quittons, nous irons au delà. Adieu soleil qui nous désunirait î Salut ! grande ombre du trépas qui va nous recevoir ensemble.

CAVÀLCÀNTI

Etre impuissant à sauver ce ciel immédiat que tu m'ouvres, céleste cœur ! Ai-je donc mérité un tel amour?

TONIO

C'est ton œuvre : tu l'as crée en moi, tues leProméthée qui m'apporta la divine étincelle.

CAVALCANTI Est-ce un enfant? Est-ce une femme? Un ange?

TONIO

Je te dirai tout à l'heure un secret qui te rendra heureux à défaillir ; l'air lui-même ne doit pas l'entendre...

(Bruit d'armes).

Je connais tes pensées; ma gloire est de les vaincre. Approche donc ta chère tête : n'est-ce pas que je parais avoir tout le ciel dans les yeux, car je l'ai dans le cœur. ..

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