N" XXI
Lettre du prince Eugène à V Empereur,
VolU, 18 terrier 1814 ,
Sire,
Une lettre que je reçois de l'impératrice Joséphine , m’apprend que Votre Majesté me reproche de n’avoir pas
mis assez d’empressement b exécuter l’ordre qu’elle m’a donné par sa lettre en chiffres, et qu’elle m’a fait réitérer le 9 de ce mois par le duc de Feltre.
Votre Majesté a semblé croire aussi.que j’ai besoin d’être excité b me rapprocher de la France dans les circonstances actuelles , par d’autres motifs que mon dévouement pour sa personne , et moi) amonr pour ma patrie.
Que Votre Majesté me le pardonne, mais je dois lui dire que je n’ai mérité ni ses reproches ni le peu de confiance qu’elle montre dans des sentiments qui seront toujours les plus puissants mobiles de toutes mes actions.
L’ordre de Votre Majesté portait expressément que dans le cas où le roi de Naples déclarerait la guerre b la France , je devais me retirer sur les Alpes. Cet ordre n’était que conditionnel -, j’aurais été coupable si je l'eusse exécuté avant que la condition qui devait en motiver l’exécution eût été remplie. Mais cependant , je me suis mis aussitôt, par mon mouvement rétrograde sur le Miucio, et en m’échelonnant sur Plaisance, en mesure d’exécuter la retraite que Votre Majesté me prescrivait , aussitôt que le roi de Naples, sortant de son indécision . se serait enfin formellement déclaré contre nous. Jusqu’à présent scs troupes n'ont commis aucune hostilité contre celles de Votre Majesté ; le roi s’est toujours refusé b coopérer activement au mouvement des Autrichiens, et, il y a deux jours encore , il m’a fait dire que son intention n’était point d'agir contre Votre Majesté, et il m’a donné en même temps b entendre qu’il ne faudrait qu'une circonstance heureuse pourquil se déclarât en faveur des drapeaux sous lesquels il a toujours combattu . Votre Majesté voit donc, clairement qu’il ne m’a point été permis de croire que le moment d’exécuter son ordre conditionnel fût arrivé.
Mais si Votre Majesté veut supposer un instant que
j’eusse interprété ses ordres de manière à me retirer aussitôt que jp les aurais reçus, qu’en serait-il résulté?
J’ai une armée de 36,000 hommes, dont 24,000 Français et 42,000 Italiens. Mais de ces 24,000 Français , plus de la moitié sont nés dans les Etats de Rome et de Gênes, en Toscane et dans le Piémont, et aucun d’eux assurément n’aurait repassé les Alpes. Les hommes qui appartiennent aux départements du Léman et du Mont-Blanc, qui commencent déjà à déserter, auraient bientôt suivi cet exemple des Italiens, et je me serais trouvé dans les défilés du Mont-Cenis ou de Fenestrelle , comme je m’y trouverai aussitôt que Votre Majesté m’en aura donné l’ordre positif, avec 40,000 hommes à peine , et attirant à ma suite sur la France 70,000 Autrichiens, et l’armée napolitaine qui alors, privée de la présence de l'armée française qui lui sert encore plus d’appui que de frein , eût été forcée aussitôt d’agir offensivement contre nous. Il est d’ailleurs impossible de douter que l’évacuation entière de l’Italie aurait jeté dans les rangs des ennemis de Votre Majesté un grand nombre de soldats qui sont aujourd'hui ses sujets.
Je suis donc convaincu que le mouvement de retraite prescrit par Votre Majesté aurait été très-funeste à ses, armes, et qu’il est fort heureux que, jusqu’à présent, je n’aie pas dû l’opérer. Mais si l'intention de Votre Majesté était que je dusse le plus promptement possible rentrer en France avec ce que j’aurais pu conserver de son armée , que n’a-t-elle daigné me l’ordonner? Elle doit en être bien persuadée, ses moindres désirs seront toujours des lois suprêmes pour moi -, mais Votre Majesté m’a appris que dans le métier des armes il n’est pas permis de deviner les intentions, et qu’on doit se borner à exécuter les ordres. , . .
Quoi qu’il en soit, il est impossible que de pareils doutes soient nés daus le cœur de Votre Majesté. Un dévouement aussi parfait que le mien doit avoir excité la jalousie ; puisse-t-elle ne point parvenir à altérer les bontés de Votre Majesté pour moi , elles seront toujours ma plus chère récompense. Le but de toute ma vie sera de les juslilier, et je ne cesserai jamais de mettre mon bonheur à vous prouver mou attachement , et ma gloire à vous servir.
Je suis, Sire, etc.
Signé : Eugène Napoléon.
n* xxn.
L’Empereur au prince Eugène.
Mon fils,
N«ngls, 1S février l'IS.
J’ai reçu votre lettre du 9 février-, j'ai vu avec plaisir les avantages que vous avez obtenus; s’ils avaient été un peu plus décisifs et que l'ennemi se fut plus compromis, nous aurions pu garder l'Italie. Tascher vous fera connaître l’état des choses ici ; j’ai détruit l’année de Silésie, composée de Russes et de Prussiens -, j’ai commencé hier h battre Schwarzenberg ; j’ai, dans ces quatre jours, fait 30 h 40,000 prisonniers, pris une vingtaine de généraux, 5 h 600 officiers, 150 h 200 pièces de canon et une immense quantité de bagages -, je n’ai perdu presque personne; la cavalerie ennemie est h bas, leurs chevaux sont morts de fatigue, ils sont beaucoup diminués-, d’ailleurs ils se sont trop étendus.
Il est donc possible , si la fortune continue h nous sou-
rire, que l’ennemi soit rejeté en grand désordre hors de nos frontières et que nous puissions alors conserver l’Italie. Dans cette supposition, le roi de Naples changerait probablement de parti.
Votre père affectionné, Napoléon.