‹ Le Prince impérial, 1856-1879Chapitre 42 sur 42 · BUSTE DU PRINCE I .M I' K I! I A L · texte numérisé non relu

BUSTE DU PRINCE I .M I' K I! I A L

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On en compte dix-sept — toutes reçues par devant. — Dans le nombre, cinq sont si terribles qu'une seule d'entre elles eut suffi à donner la mort.

Le bras gauche, avec lequel le Prince parait les coups, est couvert de plaies pénétrantes. Du bras droit, il maniait le sabre et sa résistance a du être longue, car aucune assagaie n'a porté de ce coté-là.

A présent, le corps repose dans un cercueil doublé de cuir violet, recouvert de velours de même couleur. Les draps qui l'enveloppent ont été apportés de Camden-Place par M. Pietri.

Un affût s'avance devant la guard-house. Les capitaines Gambier, Kingscote, Ditmas, Hay, les lieutenants Barker, Pratt, Henriques, Blewitt et Carter pénètrent dans la chapelle et ressortent quelques minutes après, portant la bière.

Les lanciers rouges et bleus, les détachements d'artillerie désignés pour former l'escorte de Woolwich à Chislehurst, sont rangés à l'entrée de l'arsenal, sous les ordres du major général Turner. Tous les officiers , l'épée nouée d'un crêpe, forment un vaste demi-cercle sur le front des troupes.

On se montre, au premier rang des assistants, un vieu.x serviteur de l'Académie militaire, Weslhers, qui était soldat à Sainte-Hélène lors des funérailles de Napoléon 1''.

De minute en minute, le canon tonne : aux sons de la marche de Saul, le cortège s'ébranle, quitte

l'arsenal. — En tôte s'avancent les voitures du clergé; puis vient une partie de l'escorte, précédant l'affût où le grand cordon de la Légion d'honneur se détache sur les drapeaux qui couvrent le cercueil.

Beaucoup veulent faire à pied le long trajet. On traverse la ville en deuil dont les magasins sont fermés, le Common envahi par une foule recueillie — et toujours le canon gronde.

On passe devant les bâtiments de l'Académie et les cœurs se serrent davantage. C'est là que le Prince Impérial a vécu, l'àme toute à la pensée de revoir la France.

Il est nuit déjà quand le cortège atteint Camden- Place.

Depuis la veille, l'Impératrice n'avait pas quitté son appartement. On voulait lui épargner la vue des tentures noires et blanches, mêlées de drapeaux tricolores, qui, une seconde fois, transformaient en chapelle funèbre le hall où avait été exposé le corps de Napoléon III.

Tout à coup elle se redresse : le pas des chevaux, le roulement de l'affût sur le sol de la grande avenue arrivent jusqu'à elle. Malgré les prières de la duchesse de Mouchy qui veut la retenir, elle se précipite hors de son appartement, descend l'escalier et arrive dans le hall au moment où les officiers y déposent le cercueil.

Avec un cri de douleur, elle tombe à genoux, elle

l'embrasse. Sourde à toutes les supplications, elle veut rester là jusqu'au jour, les yeux fixés sur le drap funèbre, n'ayant plus de larmes.

La route qu'ils avaient parcourue si joyeux au matin de la majorité, les Français la refont en habit de deuil. De Gharing-Cross, les trains se succèdent plus nombreux encore que le 16 mars 1874; mais le saisissant tableau que le défilé d'aujourd'hui, avec ces hommes abattus, ces femmes secouées de sanglots !

A Chislehurst, on a peine à se frayer un passage à travers la multitude qui envahit la petite ville. Quatorze cents policemen, sous les ordres de sir Edmund Henderson, ne parviennent pas à contenir le flot humain qui monte vers Camden-Pl.ace.

Par delà la grille tendue de longues draperies, on aperçoit sur la droite de l'avenue, appuyée au mur, la tribune construite pour la Reine. C'est un petit pavillon voilé de noir, qui domine le « Gommon » où les troupes sont massées.

Dans le hall, autour du catafalque, c'est une immense floraison de couronnes et de croix : en gerbes, le long des tentures, auprès des candélabres, les violettes et les roses s'amoncellent. Les épées du Prince sont appuyées au cercueil.

A 10 heures, le Prince Napoléon arrive avec le Prince Victor et le Prince Louis.

Dans un salon voisin de la chapelle ardente, ils

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vont recevoir les princes étrangers, introduits par le duc de Bassano.

Successivement paraissent le Prince de Galles, portant sur l'uniforme de l'artillerie la Légion d'honneur et la médaille militaire, le Prince Royal de Suède et de Norvège, le Grand-Duc héritier de lîade, le Prince deSaxe-Weimar, le Prince de Monaco, le Duc d'Edimbourg, le Duc de Connaught, le Duc de Teck, le Prince de Leiningen.

Parmi les représentants des puissances, voici les ambassadeurs d'Autriche, d'Espagne, de Turquie, d'Italie, d'Allemagne, le premier secrétaire de l'ambassade de Russie, les ministres de Belgique, de Suède, de Danemark, des Pays-Bas, du Brésil, de Perse, le chargé d'affaires de Grèce.

M*"" la Princesse de Galles apporte sur le cercueil une magnifique couronne, à laquelle sont attachées ces lignes :

« Témoignage d'affection et d'estime pour celui qui vécut l'existence la plus 2mre et périt de la mort dun soldat, en combattant pour notre cause dans le Zululand.

« OKIERT l'All ALIîEKT-EDWARD KT ALKXANDRA

.. .luilU-t 1-2, 1879. »

A 10 heures et demie, un mouvement se produit parmi les deux cents cadets de l'Académie de Woolwich, alignés en face l'entrée de Camden-Place : on a signalé l'approche des équipages de la Reine, en livrée de deuil.

Sa Majesté, reçue par le duc de Bassano, s'agenouille devant le catafalque et y dépose une couronne de lauriers d'or. Puis, avec la Princesse Béatrice, elle pénètre dans le salon voisin, où le Prince Napoléon et ses deux fils s'avancent pour la recevoir.

Le premier coup de canon résonne : il est onze heures. Aussitôt, un roulement de tambours commence, presque murmuré d'abord, puis grandissant, s'élevant jusqu'à l'éclat final. Porté par les mêmes officiers qui étaient la veille à Woohvich, le cercueil est placé sur l'affût et enveloppé dans les drapeaux; on pose sur lui le sabre, la ceinture, la sabretache et le grand cordon de la Légion d'honneur.

La Reine sort de la maison. Conduite par le marquis de Castelbajac, suivie de ses deux filles, la Princesse Alice de liesse et la Princesse Béatrice, elle se dirige vers la tribune.

Déjà la Princesse de Galles, accompagnée de la comtesse d'Otrante et de lord Suffield, la Princesse Mathilde avec la princesse Eugénie Murât sont parties pour l'église.

Le signal du départ est donné.

A gauche de l'affût, les cordons du poêle sont tenus par le Duc de Gonnaught, le Duc de Cambridge, le Prince Royal de Suède et M. Rouher; à droite par le Duc d'Edimbourg, le Prince Léopold, le Prince de Galles et le duc de Bassano.

:U4 LE l'in.NCE I.MI'ERIAL

Derrière le cercueil marchent les dix officiers qui l'ont porté.

Starj, le cheval favori du Prince, recouvert d'un voile de crêpe brodé d'argent, est conduit par Gamble, le vieux piqueur qui fut jadis à l'éblouissant cortège du baptême. Auprès de lui sont Uhlmann, le valet de chambre fidèle, et les deux ordonnances qui servaient Son Altesse au Cap : Brown et Lomas.

Voici le Prince Napoléon, le Prince Victor et le Prince Louis. Les membres de la famille impériale marchent derrière eux, puis les princes étrangers ; les trois grands officiers de la Couronne : le général prince de la Moskowa, le général comte Fleury et le duc de Bassano ; les anciens aides de camp du Prince Impérial : le général d'Espeuilles, l'amiral Duperré, le lieutenantcolonel de Ligneville, le commandant Lam ey.

Les légataires, les officiers de la Maison Impériale, les membres du Corps diplomatique, la députation de Londres conduite par le Lord-Maire, les sénateurs, les députés viennent ensuite.

Puis commence l'interminable défilé des députations avec les bannières, les couronnes, les inscriptions de deuil; enfin une foule que nul ne saurait évaluer, où ce ne sont que visages attristés, yeux rougis par les larmes.

Comment citer les noms des Français qui suivent le défilé funèbre ? A peine distingue-t-on au passage les personnalités les plus connues, enveloppées dans cette fourmilière qui traverse le « Common » où la

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cavalerie est massée, où le canon tonne; qui s'étend sur la place, devant l'église protestante, en rangs si pressés que les policemen et les volontaires de Kent s'épuisent en vains efforts pour la contenir.

L'affût s'arrête à l'entrée du petit cimetière catholique qui entoure Sainte-Marie. Le clergé reçoit le cercueil, le précède jusqu'au catafalque orné des N couronnés et des armes impériales. Le même velours violet le recouvre, qui servit aux funérailles de Napoléon IIL

Dans l'église tendue de draperies noires, aux franges d'or et d'argent, les princes ont pris place et le service commence.

Pendant la messe dite par l'évêque de Soutliwark assisté de ses chanoines, la baronne de Caters, accompagnée à l'orgue par M. Serpette, chante VAve Maria de Saint-Saëns et le Pie Jesu de Faure.

Au moment de l'absoute, trois salves de mousqueterie sont, tirées par les cadets de Woolwich, rangés dans le cimetière sous les ordres du major de Straubenzee.

Jusqu'au soir, par milliers, la foule va défiler devant le cercueil qu'entourent les amis du Prince, relevés d'heure en heure dans cette garde suprême. Puis à la nuit, après un court service célébré en présence de la famille impériale, le corps est transporté dans la petite chapelle où a reposé l'Empereur.

« Ce que je fais, vous ne le comprene/ pas main-

tenant, mais vous le comprendrez dans la suite. » Ces paroles du Christ, le Cardinal Manning- les prend pour texte de l'oraison funèbre qu'il prononce le 13 juillet, au lendemain des funérailles, dans l'église de Chisleliurst.

« ... C'est un mystère de la sagesse souveraine de Dieu, qu'un jeune homme si noble, si brave, si irréprochable,d'une intelligence sidistinguéeet si cultivée, aux manières si séduisantes, aux discours si attrayants, si humble dans sa dignité, et aimé de tous, soit venu se montrer un instant parmi nous, comme un rayon de soleil d'avril, pour disparaître aussitôt...

« J'ai déjà dit que c'était une douleur à laquelle prenaient part les nations et que peut-être il n'y a jamais eu une sympathie plus profonde, plus désintéressée... Partout où il y a un cœur généreux, là se trouvera la douleur; partout où il y a seulement un cœur chrétien, là pareillement se fera sentir la douleur; partout où il y a un cœur simplement humain, là aussi éclatera la douleur... »

Une dernière fois, au travers de la grille, le Cardinal bénit le cercueil. L'église se referme.

En face de son père, sous les plis du drapeau tricolore, parmi les couronnes et les fleurs, le Prince Impérial sommeille, attendant l'heure marquée par la Providence pour dormir à jamais sur la terre française.

Plus haut que l'image souriante du petit Prince,

plane maintenant la vision glorieuse du soldat ; et la patrie, qui trop longtemps lui fut ingrate, s'enor- ,^ueillit de la page héroïque ajoutée par lui à Thistoire des Napoléons.

Devant cette poitrine percée de dix-sept blessures, les plus sceptiques auront un frisson, les plus irréconciliables s'inclineront — et Louis Veuillot ne croira pas mentir à ses espérances en écrivant ces lignes si belles :

« ... Il emprunta un (;heval de guerre et prit la première occasion qui se présenta d'aller au-devant de la gloire ou de la mort. Ce fut la mort qui vint tout de suite. Elle le trouva prêt. Un Napoléon peut faire de ces extravagances. Devant Dieu elles peuvent réussir; devant les hommes elles sont sublimes. Elles sont le secret humain de la force et des succès du monde. Qui prend Dieu à témoin et songe à la vie éternelle, reçoit le juge qu'il a invoqué. Cet enfant voulait servir Dieu et la France. »

Janvier 30, 1895.

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