Le Prisme encyclopédie morale du dixneuvième siècle
Prenez un père n'importe on, et vous êtes certain d'entendre ^ sortir cette phrase de sa bouche paternelle.
Or, entrez par hasard , ou mieux dit, pour votre malheur , chez un propriétaire de ce trésor. Des l'antichambre, vous êtes assailli par un, deux ou trois enfants charmants; car il n'est pas dans l'obligation des pères et mères de n'avoir qu'un enfant charmant. Tant plus il y en a, comme dirait notre spirituel Odry, tant plus il y en a de charmants/
L'un vousétourdit de son tambour, l'autre vous jette à travers jambes sa toupie d'Allemagne , un troisième se pend à vos bras, l'autre se pend à votre habit.
A cette vue , et surtout àce bruit , l'étranger est plus tenté de s'en aller que d'avancer ; déjà il déplore sa visite , et va mettre à exécution premier projet, lorsque la porte d'un salon en face s'ouvre , et la maman paraît.
«Madame, je... «dit l'étranger en «'avançant vers la mère, qui tenait à h main un bas qu'elle remmaillait.
«Pardon, monsieur , je n'entends pas.» dit la dame, qui, se lournanl calme vers l'enfant qui jouait du tambour en chantant, ajouta sans élever ia voix, ni l'air le moins du monde ému : «Alfred , tais-toi, mon garçon , tu empêches monsieur de parler.
— Madame , le... ,» dit l'étranger, interrompu une seconde fois par la toupie, qui , lancée avec force contre ses jambes, lui arracha presque un cri de douleur, et lui fil faire un bond en arrière.
« Est-ce que le petit vous aurait manqué, monsieur? demanda tranquillement la maman.
— N'y faites pas attention , madame , ce ne sera rien, dit l'étranger, frottant la partie blessée... Je voudrais seulement...»
Le père, qui parut alors, causa une espèce de suspension d'armes; les enfants se turent, la maman baissa la téte sur son bas , et acheva de relever la maille que , pendant tout ce colloque, elle avait maintenue très-adroitetnent sur la pointe de son aiguille.
Retenu hors de chez lui pendant le jour par les fonctions de son emploi , le père se trouve enchanté de la joie bruyante que sa présence excite, et qu'il attribue à son arrivée, tandis que ce n'est qu'une continuation de conduite de la journée.
«Quel feu! quelle vie il y a dans ces enfants!» se dit alors le père, se complaisant dans ce qu'il appelle son image ! Et tout est pour lui sujet d'admiration. «C'est comme moi ! » Un enfant casse-t-il un verre: «Quelle adresse! dit-il; il pouvait tous les casser! c'est comme moi!» Tombe-t-il et se démet-il un bras : «C'est du vif-argent qui coule dans ses veines , dit-il ; c'est comme moi , je ne peux pas tenir en place. oCrie-t-il à se casser une veine dans le gosier: «Quel poumon ! dit-il avec orgueil; ce sera un Turc, cet enfant-là. il me ressemblera. »A-t-il brisé un meuble : «Quelle force!» Enfin tout, tout, je le répète, est pour ce père un sujet d'admiration et de comparaison avec lui. Or, pour en revenir, le père entre; il reconnaît un de ses anciens amis, camarade de classe, qui arrive d'Afrique.
«Tiens, c'est Eugène, Eugène que je n'ai pas vu depuis dix ans. Ma femme, c'est Eugène, lu sais... Taisez-vous donc, enfants. Paul, laisse le bras d'Eugène tranquille. Mon ami, je le présente ma femme, qui m'a donné quatre enfants, quatre enfants char manu , comme tu les vois , qui font tous les quatre mon bonheur. Mais taisez-vous donc, enfants, vous me rompez la téte.
— Ils sont un peu bruyants tes enfants,» dit Eugène en suivant les parents dans un salon où pas un meuble n'était à sa place , et où il fallut un moment avant de trouver un fauteuil qui ne fui encombré ni de joujoux, ni d'habillements, ni même de débris de déjeuners.
«Bruyants, dit tranquillement la mère en «asseyant sur une pile de basé raccommoder. Mais pas trop, monsieur; on ne les entend pas aujourd'hui.
— Bruy ants!» répéta le mari en regardant Eugène qui avait ouvert de grands y eux étonnés à la réponse de la mère, des yeux qui voulaient dire : Comment twus les faut il Jonc ?
«Bruyants, mon ami ! c'est de la vie, c'est de la séve, ça; c'est mon sang qui coule dans leurs veines.
— De plus fort en plus fort, eurent alors l'air de dire les yeux d'Eugène , qui de la mère se tournèrent vers le père.
— Mais je veux te les faire connaître en détail, reprit Gaspard. D'abord, mon Paul. Cri enfant est admirable! dit le père; il a un esprit d'une justesse étonnante; il fera un bon magistrat quand il sera grand. J'ai de lui des traits étonnants; ma femme en lient un registre, je te le ferai lire un jour. Paul, regarde monsieur... Hein, comme ni le irouves-lu, Eugène?
-Très-bien, dit Eugène.
— C'est mon aîné; il a sept ans. Vois comme il est grand , fort. Du reste, les autres ne lui cèdent en rien. Ernest, approche, approche ici, te dis-je; ne mange donc pas ton pain au beurre comme un goulu; lève les yeux, ouvre-les... plus grands, plus grands. Hein, quels yeux! Quant à mon Alfred , celui-là est un prodige, c'est un esprit, une vivacité, une pétulance : tout mon portrait, c'est du salpêtre. Imagine-toi, mon cher, qu'il ne peut pas rester en place... El puis un enfant qui veut tout voir, tout loucher, tout connaître...
Il doit casser quelquefois ,» fit observer timidement Eugène en ramassant le bras de son fauteuil, sur lequel il avait voulu s'appuyer, et qui avait cédé et tomba sur la tapis a la première pression.
•i Casser .' il ne Fait que cela , mon ami. Du reste , il est bien aidé par ses frères. Les t on tout seuls dans nue pièce, on dirait que les Cosaques y ont passé... Ma femme me dit bien quelquefois que je devrais me ficher; je le voudrais bien, moi aussi ; j'essaye , je commence... Oh, mon Dieu ! la bonne volonté ne me manque pas, mais impossible. Mon cher, ça vous a des petites raisons, des réponses, des répliques , que je reste court, moi , devant eux. Non , vrai , ce n'est pas parce que ce sont mes enfants ; mais, d'honneur, ce sont des enfants charmants. Mais laissons les moutards , et parlons un peu de toi... Alfred , pose ton tambour, tu m'étourdis.
— Tout à l'heure, papa, quand j'aurai fini mon air.n
Et le petit démon , frappant i tour de bras et à faux son tambour, se met à chanter, eu hurlant : // était un p'tit homme.
a Cet enfant est mélomane dans l'àmc, dit le père avec admiration; il fera un Rossini ou un Auber dans quelques années... C'est étonnant comme il aime la musique! Seulement va
achever ton air dans 1
va, mon petit. Ah ça, Eugène, parlons donc un peu
de toi , de tes voyages , de tes aventures; car tu dois avoir eu des aventures en Turquie.
— El des plus piquantes, mon ami , dit Eugène.
— Oh! conte-nous ça.»
Voyant le silence régner à peu près autour de lui, Eugène prit la parole : , Gaspard, qu'un soir à Alger...
— J'espère que mes enfants ne sont pas sau vages, dit Gaspard en regardant avec salisfae tion Ernest, qui grimpait comme un petit chat sur les genoux d'Eugène; s'il le fatigue , meule à terre , Eugène.
—Non, mon ami, du tout, dit Eugène, qui d'à bord avait essayé d'empêcher l'enfant de monter, mais qui, voyant la chose impossible, s'était décidé à l'aider et à l'asseoir. Je te disais donc qu'un soir, par une belle soirée d'Orient..
Tiens-loi tranquille, Ern..., petit.
— Mais va donc , dit Ernest se démenant sur les genoux d'Eugène . va donc, remue Ion genou. Au pas , au pas ! au trot , au Irol ! au galop , au galop ! plus haut , j'tc dis !
— Cet enfant adore le cheval ! dit le père dans I ebahissemenl devant Enicsl. Ce sera un Franconi un jour. Tu disais donc, Eugène, qu'un soir...»
Eugène, obligé de faire aller son genou, continua en réprimant un mouvement d'impatience : «Par une belle soirée...
— Eh bien, Amélie, qu'as-tu à pleurer? dit le père, interrompant encore son ami pour s'adresser à sa fille, qui tout d'un coup s'était mise à pousser des cris déchirants.
— C'est Ernest qui veut que je monte sur l'autre genou du monsieur, et Paul qui ne veut pas.
— C'est que je veux que tu viennes jouer avec moi à cache -cache, dit Paul impérativement.
— Et moi, je ne veux pas, répliqua Amélie pleurant plus fort. Je veux faire comme Ernest, et puisque Ernest tourmente le monsieur, je veux le tourmenter, moi aussi.
— Alors, moi, je vais lui sauter par derrière, «dit Paul, se mettant à grimper le long du fauteuil ; et à l'aide du col d'habit d'Eugène qu'il avait saisi pour se hisser, et auquel il resta un moment suspendu , il finit par atteindre avec assez d'agilité le dossier du fauteuil sur le haut duquel il s'installa en conquérant.
«Délicieux, délicieux ! sur mon àme,» dit le père en se pâmant de rire, pendant qu'Eugène , assis sur le bord de son siège pour éviter les pieds de Paul , qui décrottait ses souliers à son habit, avait hissé sur son autre genou Amélie, qui , satisfaite , répétait en «'agitant : «Puisque Ernest tourmente le monsieur, je veux le tourmenter, moi aussi.
— Tu ne l'imagines pas combien cette petite a d'esprit , mon ami , dit Gaspard; aussi turbulente que ses frères , mais autrement volontaire , je t'assure. Et puis de l'intelligence : une enfant de cinq ans qui u'ignore rien !...
«Mais tu es trop bon de souffrir toutes leurs petites gentillesses... Mes enfants te fatiguent peut-être?...
— Peut-être! mâchonna entre ses dents Eugène, qui suait à grosses gouttes... Peutêtre!... il est bon... le père... Je t'avoue, mon ami..., reprit-il plus haut.
— Qu'ils l'incommodent , n'est-ce pas?... Diable, c'est qu'ils ne sont pas morts les amours !» acheva Gaspard.
A ces paroles, Eugène dit qu'il cherchait la porte , ou au besoin la fenêtre , pour s'échapper au plus vile.
«Ah! c'est que ce ne sont pas des enfants ordinaires, les miens! dit le père, le geste superbe d'orgueil. Il est vrai que je les élève moi-même, et que je ne les gâte pas; d'abord, je déteste les enfants gâtés... Du reste , mon ami , vois-tu, les enfants sont ce qu'on les fait : il ne s'agit que de savoir les prendre... Moi, j'en fais ce que je veux... Aussi, au dire de tout le monde , il y en a peu comme les miens , et ce n'est pas parce que je suis le père... mais, vrai... Ah! mou Dieu , qu'as-tu donc au col de ton habit?...
— Quoi ! s écria Eugène vivement et avec inquiétude.
— On dirait de la graisse... ou du beurre... C'est, pardieu, du beurre..., affirma Gaspard. Ah ! si je savais lequel de mes coquins a ainsi arrangé ton habit...
— Je l'en prie, Gaspard , ne les gronde pas, dit Eugène se levant, ce qui força les enfants a descendre de dessus ses genoux, et essuyant avec la patience d'un martyr le col de son habit tout abîmé... J'aime mieux m'en aller...
— Non , reste donc, Eugène, je veux te faire voir comme j'élève mes enfants ici... Moulards, lequel de vous a mis du beurre sur l'habit de mon ami ?
— C'est moi , papa , dit Paul toujours juché sur le dossier du fauteuil.
— Très-bien, viens m'embrasser, mon garçon... Hum! ajouta-t-il, se tournant victorieux
vers son ami ; j'espère qu'il n'est pas meilleur, celui-la!... Mais que froltes-hi donc à ion pantalon ?... il est toal noir.
— Je crois que c'est de l'encre , dit Eugène , dissimulant mal sa mauvaise humeur.
— Impossible , mon ami ; il n'y a que mes enfants qui auraient pu t'en mettre , et je leur ai défendu d'y toucher... C'est plutôt du charbon.
— Que non , ce n'est pas du charbon, c'est bien de l'encre, dit Ernest avec effronterie. Tiens, regarde, papa, j'en ai encore les mains toutes remplies.
— Comment , de l'encre ! Vous savez bien pourtant , monsieur Ernest , que je vous avais défendu de toucher a mon écritoire ; vous y avez donc touché?
— Oui , papa; mais il ne faut pas me gronder , je n'ai pas menti.
— Tu es un enfant adorable ! Viens m'embrasser, mon vieux Ernest.
— Papa , dit Amélie en s'avançant vers son père , embrasse-moi aussi.
— Et pourquoi, ma fille?
— Parce que j'ai cassé ton beau sucrier de porcelaine de Sèvres,
— Comment, ma fille!... dit ta maman avec un grand sang-froid ; c'est très-mal . et si je n'étais pas si pressée après cet ouvrage...
— Ma bonne amie , ne gronde pas cette petite , dit le père avec effusion , elle est trop charmante : venir s'accuser ainsi , pauvre chatte ! Viens dans mes bras... viens... Un autre père les gronderait , les fouetterait même ; eh bien ! qu'est-ce qu'on en ferait? des menteurs... tandis que moi , de la manière dont je les élève... Non , ce n'est pas parce que ce sont mes enfants... avoue-le, Eugène, ils sont charmants...
— Charmants! répéta Eugène d'une voix étouffée, et comme si ce mot ne pouvait sortir de son gosier.
— Mais où vas-tu donc, Eugène?
— Mon ami , dit Eugène de l'air de quelqu'un qui prend une grande résolution , je m'en vais.
— Et le dîner , et l'aventure d'Alger... Certes, je ne veux pas te retenir si tu as affaire ailleurs, seulement, promets-moi que lu reviendras demain, ou après... n'est-il pas vrai?
— Oui ,» dit Eugène , comme s'il eût dit : Bien fin si tu m'y rattrapes.
Comme il descendait quatre à quatre, ne pouvant trop mettre d'espace entre les enfants de son ami et lui , il heurta une personne qui l'arrêta par la manche de son habit.
«Mais, si je ne me trompe, c'est Eugène, le camarade de classe de mou fils! Vous êtes donc arrivé d'Afrique? et vous avez vu Gaspard, et sa femme , et ses quatre enfants?... Comment les trouvez- vous?... C'est ça des amours d'enfants, toujours de bonne humeur, ne pouvant rester une minute eu place , toujours en l'air , riant, criant , cassant , brisant tout, de vrais petits diables, des enfants charmants , en un mot! ce n'est pas parce que je suis leur grand' mère... Mais... vrai... »
Eugène pensa laisser la manche de son habit à la grand'mère plutôt que d'attendre la fin delà phrase.
Du reste , qu'on ne s'y trompe pas : n'est pas enfant charmant qui veut. Pour mériter ce titre , il faut être a la fois tracassier et adroit, raisonneur et juste , tapageur et franc . ei avoir surtout beaucoup, mais beaucoup d'esprit.
Toutefois et malgré, Dieu vous garde des enfants charmants. C'est ce que répétait Eugène en «'éloignant à grands pas de la maison de son ami , et en secouant ses bras, ses jambes et son cou, sur lesquels il lui semblait encore sentir les griffes grassouillettes de ces petits démons.
a On allez- vous donc si vite, mon cher Eugène i dit un monsieur tout habillé de noir, en
passant familièrement son bras sous celui du jeune homme. Pardieu ! je suis bien aise de vous rencontrer... Vous savez que j'ai perdu ma femme ?
— Quoi ! vous {tes veuf? et sans enfants, sans doute? dit Eugène ayant presque sur les lèvres une félicitation.
— Non , Dieu merci ! elle ne m'en a laissé qu'un , la pauvrette , mais un comme il y en a peu ; ce n'est rien que d'en parier , il faut le voir... Non , ce n'est pas parce que je suis son père... mais, vrai... d'honneur... c'est un enfant...
— Encore un enfant charmant ! »
El Eugène , se débarrassant du bras de son prend la p remière rue venue, et court encore
ami. s'échappe.
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LE JET NE HOMME
> rl parfumez to*
( MlLIFVOYI
ji vous a fait tantôt l'histoire de la rose : Oîs£ On vous a dit comment sa corolle mi-cbtsc S'épanouit déjà de désir et d'amour :
Ainsi que le matin nous ouvrons la paupière.
Quand sous nos rideaux blancs un rayon de lumière Se glisse , messager du jour.
Comment elle disperse et prodigue sans cesse , Riche qui ne craint pas d'épuiser sa richesse. Les parfums échappés de son disque vermeil Au passant qu'elle enivre , aux brises oublieuses : Et déploie au regard ses pétales joyeuses , Comme un éventail , au soleil.
Comment elle aimerait , heureuse et frémissante. Sentir puiser l'insecte à sa source odorante, L'insecte aux réseaux d'or, aux ailes de saphir; Et comment dans son sein qu'elle entrouvre, naïve.
LE JEUNE HOMME
Rampe en hideux anneaux la cheaille furtive Qui s'accroupit pour y dormir.
Près de la pauvre fleur que la larve velue Par le cou lad impur de ses babers pollue , Nous esquissons les traits de l'amour regretté. Car tout par son pendant se complète et s'éclaire : La laideur par le beau , la nuit par la lumière , L'ombre par la réalité.
Dans les récits sacrés, pages monumentales Que le ciseau gravait au front des cathédrales . On voyait surgir l'ange à coté du démon.
Nous avons fait de même , en écrivant ces pages , Que le sculpteur naïf, au temps de ces vieux Ages. Si nous avons mal fait : pardon.
Il croit jusqu'à quinze ans chaste et l'âme candide ; Comme une étoile au ciel l'illusion le guide
Avec son prisme officieux.
L'enfance est un sommeil que jeune homme on achève , Un âge où l'on poursuit incessamment un rêve
Avec un bandeau sur les yeux.
C'est un Eliacin : son cœur est un cénacle; C'est un lis parfumé dans un saint tabernacle
Qui réjouit l'œil du Seigneur.
Agneau nourri de lait, né dans la bergerie -, Fleur aux tièdes chaleurs de la serre morie ,
A l'ombre de son précepteur.
On a de saints avis illuminé son âme
Et prémuni son cœur ; le seul nom d'une femme
Fait rougir son front virginal ; Mais la voyant si belle , en son âme indécise H hésite et se dit à plus d'une reprise :
« Est-ce bien le démon du mal ?
«Cette sérénité d'un visage limpide
Où les soucis encor n'ont pas creusé de ride
Cachent-ils un piège secret ?
Faut-il craindre ces yeux? dois-je être l'alouette Oui, tandis qu'elle pose au miroir et coquette .
Laisse son pied pris au lacet ?
LB PR1SMB, «Non , j'en croit mon ardeur devant sa beauté sainte, Dieu n'eût pas accordé cette céleste empreinte
A qui ne descend pas des cieux.
C'est un ange : à lui seul j'adresse ma prière , Aux bagues de ses doigts j'égrène mon rosaire
Sous mes baisers religieux.»
Kt dès lors c'est le temps des rêves Graphiques , Des élans élhérés, des extases mystiques
De Daphnis et de Chérubin :
Concerts où l'on convie et le ciel et les auges, Mais où, malgré le ciel et les saintes phalanges,
Trouve à glaner l'Esprit malin.
Il glane en attendant la moisson productive ; Il rit en écoulant la harangue naïve
De l'amoureux plein de ferveur.
Qui s'en va palpitant de délire et de fièvre. Quand Rosine à son front, en appuyant la lèvre.
Dépose cent ans de bonheur.
Laissez se dévider l'écheveau; patience!
Caius, qui débuta par deux ans de clémence ,
Ne fut pas Néron tout à coup.
Pour des baisers cueillis aux lèvres des cousines . Le louveteau déjà se lèche les babines :
Le louveteau deviendra loup.
Mais quand, chassant l'erreur où votre âme se fonde. L'instinct qui vous fait loup découvre un nouveau monde
A votre candeur qui s'enfuit, Avant de dévorer l'agneau qui boit au fleuve, Pauvre loup! il vous faut subir une autre épreuve :
Fermer les yeux quand le jour luit.
Être un renard qui jappe en voyant à la treille Se balancer galment une grappe vermeille
Qui dore au soleil sa couleur ; Contraint de caresser avec un œil d'envie Le fruit qu'eût savouré votre bouche ravie ,
Vous écrier avec douleur :
LE JEUNE HOMME
«Pourquoi glacer ma verve, ô belles dédaigneuse* ! Par les souris cruels de vos bouches railleuses?
Quand mon cœur ose s'euhardir...
Oh! je voudrais franchir cet âge qui me pèse! De précoces désirs étouffez la fournaise ,
Ou , mon Dieu ! faites-moi grandir. »
Enfin elle a sonné l'heure eu plaisirs féconde. Où , libre et dégagé des entraves du monde , Il ne voit plus alors qu'il dit : amour, bonheur! Sur la bouche qu'il aime un sourire moqueur ; Où son regard rencontre un regard de tendresse , Une âme qui lui parle, une bouche qu'il presse; Où la pudeur combat contre ses vœux ardents , El succombe devant le désordre des sens.
0 paroles d'amour! 6 paroles sacrées!
Demeurez dans «on cœur saintes et vénérées , Tabernacle discret où nul œil curieux Ne peut en pénétrer l'attrait mystérieux.
Restez comme la vierge au Seigueur consacrée , Qui , belle, n'a pourtant, humble fleur ignorée , Révélé son visage où s'est empreint le ciel Qu'au crucifix de bois qui pare son autel.
Une femme est d'abord , dont l'œillade le guette
(Guérillas embusqué qui braque l'escopette).
Que le soir assombrit des voiles attristants ,
Pour qui le sablier a coulé quarante ans.
C'est 1 vous, beau printemps, d'effeuiller son automne.
Les jaunissantes fleurs qui cerclent sa couronne.
A vous ce fruit joyeux d'attirer votre main ,
Qui mûr et dédaigné serait tombé demain.
Ensuite, son amour plane au front des actrices : Il veut les coudoyer dans l'Êden des coulisses: 11 parcourt, enivré d'un désireux regard , Ces visages chargés de céruse et de fard ; Il suit dans leurs élans les jupes paresseuses; il suit dans ses contours la jambe des danseuses. El les trésors secrets à ses veux obstinés Se blottissent en vain sous les plis satinés.
Aux ecueils des plaisirs brisant ses ailes d'ange . Il marche hardiment les pieds nus dans la range. Il va , levant le masque à toute illusion , Cherchant le spectre affreux nommé Déception. Ses souvenirs passés , ses amours diaphanes, Il les livre en risée à quelques courtisanes, Et disperse à tous vents les trésors de pudeur Par si mère autrefois amassés en son cœur.
Puis, quand le dégoût vient , il se rappelle un réw Qu'il avait fait, enfant, plein d'amour et de séve. Mais sous un souffle impur son réve s'est terni. Pour femme il ne veut plus un ange au nom béni. Et riche de beautés, de grâce et d'innocence : C'est, fils de Bélial, le veau d'or qu'il encense ; Il vend . lâche Èsau ! sans remords opportun , Cette part d'avenir que Dieu donne à chacun.
Alors, Illusion, noble et sainte déesse, Quitte à ce dernier coup l'ingrat qui te délaisse ! Dis, belle résignée, en ton âme sans fiel, Dans ton règne étoilé que le firmament dore : «Encore un apostat qui me renie! encore Une âme de moins dans mon ciel.»
HSKUl K0LL\Sli.
LES MAITRES CHANTEURS
LES MAITRES CHANTEURS
■y r ^ es philologues des prisons n'ont pas encore établi d'une manière exacte /vj*^^^vS cl positive l'origine du mot chanteur, qui est venu enrichir la langue vC l ; f }/, française en prenant depuis quelques années une nouvelle signification. /îjTi— ËjRT'Ç Si noui nous en rapportons aux littérateurs de la Force, et aux gram- %^)^ ^/ tnair ' e " 8 "* e ,a P° ,ice correctionnelle , faire chanter signifie exploiter la dMLJQ*><fr crédulité, les vices, et la poltronnerie de certaines gens, et leur soutirer de l'argent à l'aide de promesses ou de menaces. Nous croyons donc rendre hommage aux autorites compétentes, et éclaircir un point obscur des vocabulaires A'arfot , en accordant le titre de maître chanteur aux sommités de la profession, aux professeurs habiles qui dounenl, à des prix plus ou moins élevés, de savantes leçons aux élèves du leur choix.
Et cependant, les membres habiles de cette dangereuse corporation n'ont encore rien ru à démêler avec la justice. Bien que leur existence soit liée à tout ce qu'il y a de plu* abject dans ce monde d'escroc*, de joueurs, de tripoteurs d'affaires véreuses , d'usuriers . d'industriels sans industrie, qui se répandent chaque matiu sur le pavé de Paris, ils ont su conserver de belles relations, de nombreuses connaissances, même des amitiés parmi cette société toute parisienne , composée de gens qui, mettant en première ligne la dissipation , l'agitation et le plaisir, s'inquiètent assez peu de la moralité et des ressources des compagnons de leurs débauches. Grâce à cette indifférence, ils peuvent à leur aise choisir le terrain de leurs exploitations, et se mettre à l'abri d'une surveillance trop active. Et puis, qui songe à s'enquérir de leurs moyens d'existence? N'ont-ils pas toutes les apparences du comfortable et du bien é:re?Ne font-ils pas partie de celte jeunesse dorée , dont le crédit s'est fondé sur des espérances imaginaires ou sur une fortune depuis longtemps dissipée? Ne sont-ils pas toujours et partout charmante convives , beaux joueurs, causeurs amusants? N'ont-ils pas ce premier vernis d'instruction qui suffit à la population flottante dont ils s'entourent , et qui attire ces intimités de rencontre si faciles a contracter ? Lorsque, dans leurs jours de fortune , ils ont joué le rôle d'amphitryons , ne l'ont-ilspas fait avec une magnificence digne d'un millionnaire de bon goût? Si, parfois, dans les moment* difficiles, ils usent largement de la bourse de leurs amis, en abusent ils jamais ? El si , faute de mémoire , ils oublient ces emprunts forcés, ne les payent-ils pas par leur obligeance, par un dévouement à toute épreuve, par les offres les plus gênéïeuses? Qu'un de leurs intimes ail be.-oin d'argent, ils ?e transforment aussitôt en courtiers , et déterrent à grand'peinc un de ces banquieis raisonnables dont la mission Mil
celle terre est de faire oublier la parcimonie d'un père ou d'uu tuteur. Que l'affaire présente di s difficultés , ils s'empressent de devenir eux-mêmes solidaires des engagements exige*, se contentant, par décence, de partager les bénéfices de l'opération. Soyez poursuivi par une lettre de change usuraire, ils viennent à votre secours; et, forts de leur expérience, vous pouvez marcher les yeux fermés dans cette voie de jugements , d'oppositions, de règlements, d'appels; privilèges du débiteur, chemins de traverse qui procurent, en dépit des recors, quelques derniers mois de soleil et de liberté. C'est aiusi qu'ils se font accepter, c'est en s'initiant à toutes les affaires de leurs amis, qu'ils se rendent indispensables. Et qui oserait mettre en doute leur loyauté et l'honnêteté de leurs expédients ? N'ont-ils pas donné vingt fois des preuves de susceptibilité et de courage ? Ne sait-on pas qu'ils tiennent plus à l'honneur qu'à la vie, et que, pris sur le fait, ils répondraieut comme un aventurier célèbre: «Il vous est permis de penser que nous sommes des fripons, mais nous ne souffrons jamais qu'on nous le dise !»
Celte assurance , le maître chanteur sait la couserver dans le cours de ses exploitations. Préparé à tout événement, il calcule avec sang-froid toutes les chances d'une entreprise; il en devine d'avance les écueils , et son audace parvient souvent à les surmonter. Rarement, il est vrai, il lui est nécessaire de déployer une grande énergie: la faiblesse, les erreurs , et la timidité de ses adversaires , viennent lui donner de faciles triomphes , et la peur est toujours l'un de ses plus puissants auxiliaires. Et puis, le voit-on jamais s'aventurer sans qu'il soit sur de réussir? Ne connaît-il pas le coté faible de se.< victimes? n'a-t-il pas des coups imprévus à leur porter? Cne jeune femme est nonchalamment couchée sur les coussins de son boudoir. Elle a dit le malin qu'elle était souffrante, et que sa porte resterait fermée pour tous : cependant sa femme de chambre vient lui annoncer qu'une personne inconnue demande à lui parler. Après plusieurs refus , l'insistance du visiteur, et surtout quelques mots écrits à la hâte , lui font changer de résolution ; elle consent enfin à recevoir ce personnage mystérieux. Celui que l'on vient d'introduire est un jeune homme aux manières distinguées, à la mise élégante; il salue avec grâce , et paraît être façonné aux usages de la bonne compagnie.
a Madame , dit-il , après avoir accepté un siège à coté de la jeune femme . j'ai d'abord à m'excuser de venir ainsi troubler votre solitude. Je me serais empressé de respecter la consigne que vous avez donnée à votre femme de chambre, si l'affaire qui m'amène n'intéressait pas et votre avenir et votre repos.
— Mais, monsieur, de quoi s'agit-il donc? Les quelques lignes que vous venez de me faire remettre m'ont effrayée! Oui vous envoie? que désirez-vous? et, surtout, qui êtes- vous?
— Je suis un peu des amis de M. Alfred D...
— Eh bien! qu'y a-t-il de commun entre M. Alfred et moi? Je le connais à peine... Je l'ai rencontré quelquefois dans des réunions, dans des bals, comme on rencontre tout le monde; mais ce jeune homme n'a jamais été admis chez moi.
— Il est heureux pour lui , madame , qu'il n'ait pas le même reproche à se faire. Il a eu le bonheur de vous recevoir plusieurs fois.
— Monsieur!
— Eh ! je ne viens pas ici , madame, vous demander compte de vos actions, et vous faire subir un interrogatoire. Je ne me reconnais pas le droit de contrôler vos démarches , et je vous prie simplement de m'accorder quelques minutes d'attention.
— Parlez , monsieur, parlez ; je vous écoute.
- Voilà le but de ma visite. Comme vous devez le savoir, M. Alfred D... est parti depuis quelques jours, laissant le soin de ses affaires et la clef de son appartement à l'un
LES MAITRES CHANTEURS. U
de ses amis. Poussé par un instinct de curiosité fort blâmable, cet indiscret ami a découvert une correspondance qui vous intéresse, je crois, au dernier point.
--- Et que prétend-il faire de cette correspondance ? Où donc voulez- vous en venir?
— Ne craignez rien , madame. Ces lettres sont aujourd'hui entre les mains d'une personne qui en connaît tout le prix , et qui les garde précieusement.
— Mais c'est un vol , une infamie , un abus de confiance !
— Veuillez vous calmer, madame. Il est un moyen de réparer la négligence de M. Alfred; grâce a la cupidité du nouveau dépositaire de ces lettres , il est facile de se les faire restituer.
— Je vous comprends , enfin , monsieur. Je suis tombée dans un guet-apeus ; je suis victime d'une horrible machination! Vous êtes donc un voleur, monsieur? Sortez, sortez d'ici , ou je vais vous faire chasser.
— La colère, madame, est une mauvaise conseillère , dit le chanteur sans se déconcerter. Vous n'appellerez pas, vous ne me ferez pas chasser, et je suis même certain que plus tard vous vous montrerez reconnaissante du service que je vous rends aujourd'hui. » Puis, reprenant après un instant de silence: «Vous devez savoir, madame, qu'il existe une personne qui payerait ces lettres bien cher.
— El qui donc, monsieur?
— Votre mari. Il parait que, victime d'un déplorable aveuglement, monsieur votre mari s'obstine a méconnaître le trésor qu'il possède ; et , s'il avait entre les mains des preuves suffisantes, il serait tout disposé à vous intenter un procès en séparation.
— Et vous avez eu la pensée...
— Non , madame : nous avons cru prendre le parti du plus faible en nous adressant d'abord à vous.
Ainsi , c'est de l'argent qu'il vous faut ! Que demandez-vous? Vous faites 14, monsieur, un bien misérable métier.
Je ne fais que remplir avec conscience la mission dont je me suis chargé.
— Abrégeons, monsieur, abrégeons ce triste débat. Qu'exigez-vous de moi ?
- Si nous estimions, madame, votre correspondance a sa juste valeur, nous vous en demanderions un prix fort élevé; mais, dans l'espoir de vous être agréable, le dépositaire consent à s'en dessaisir contre une indemnité de cinq mille francs.
— Cinq mille francs, grands dieux ! Mais, où voulez- vous que je trouve celte somme .'
- Je sais, madame , qu'il est assez rare de trouver chez une jolie femme cinq mille francs d'économies; aussi n'ai-je pas entièrement compté sur cette ressource. Mais vous possédez des bijoux, des diamants sur lesquels il est facile d'emprunter, el je vous dirai comme le bandit espagnol José Maria: Vous éles assez belle, madame, pour pouvoir vous passer pendant quelque temps de ces parures inutiles.
— Je vois , monsieur, que vous possédez à fond les ressources de votre métier. Et quaud vous faut-il celte somme ?
— Si je ne craignais pas d'être importun , je reviendrais ce soir ; ou s'il vous convient mieux de la faire remettre chez moi J'attendrai à l'heure que vous voudrez bien m'indiquer la personne qui en sera chargée.
— Revenez, monsieur, revenez ce soir ! Après m'avoir humiliée comme \ ou* l'a te; fait, serai-je encore forcée i mettre des étrangers dans la confidence de cette sale affaire .' Du reste, monsieur, je ne crois pas avoir besoin de réclamer voire discrétion ; et , s'il vous reste encore un peu d'honneur, je ne pense pas que vous soyiez tenté de divulguer un secret dont vous tirez d'aussi beaux avantages!
— Je mels toujours la plus grande comeience dans ces sortes de transactions, et je
f i LE PRISME,
veux vous en donner une preuve, ajoute le chanteur, eu remettant à sa victime un petit paquet cacheté : Voici votre correspondance. Vous aurez le temps de l'examiner avant ma seconde visite. Si par hasard il manque quelques lettres , j'aurai l'honneur de vous les remettre ce soir. »
C'est ainsi que le maître chanteur se coustitue à son profit le vengeur de ta morale et des maris, cl lorsqu'il n'a plus rien à demander à ce terrain fertile, il se met a la piste d'une nouvelle affaire, et souvent son choix s'arrête sur l'un des commensaux de son cercle habituel. L'n jeune dissipateur est sur le point de réparer, à l'aide d'un brillant mariage , les nombreux échecs de son patrimoine. Déjà les bans sont publiés : quelques jours encore, et les erreurs de jeunesse seront tout à fait effacées , lorsque un matin, un obligeant ami vient brusquement interrompre ses rêves dorés, et prendre une large part à sou bonheur.
«Tu dors, malheureux, lu dors, et la foudre gronde sur ta tête! Êlisa, celte créature angélique, n'est plus la femme que nous avons connue autrefois si douce, si timide, si réservée. En apprenant que tu allais contracter un riche mariage, sa jalousie s'est réveillée, et elle ne parle de rien moins que de déposer son enfant sur l'autel nuptial ! Evitons un pareil scandale! appliquons à l'instant la recette de Figaro. Cette recrudescence de passion n'est autre qu'un caprice de mille ecus; à ce prix seulement, la malheureuse consent à se taire. Pour prévenir tout danger, j'ai promis celte somme, persuadé que lu ferais honneur à un eugagemeut pris en ton nom. »
Quelquefois le chanteur, exalté par le succès de plusieurs affaires de ce genre, se décide a abandonner lessphères secondaires, pour essayer ses forces sur un théâtre plus élevé. Arrivé alors à l'apogée de la profession, sa perspicacité se développe, ses investigations deviennent plus actives, ses plans sont mieux combinés. Il ne s'agit plus désormais de ces misérables produits dont il a bien voulu se contenter pour se faire la main ; il faut maintenant que les bénéfices probables de son industrie prennent des proportions gigantesques , et lui donnent au besoin quelques années de repos. Celle scène nouvelle n'est pas abordable pour tous, et, si quelques-uns parviennent à s'y faire accepter, le plus grand nombre ne vient s'y essayer que pour subir des chutes éclatantes. C'est dans celle troupe privilégiée que se retrouvent ces individus dont l'existence est un problème, et qui , sans avoir une position avouée , jouissent cependant de quelque crédit dans certains bureaux de ministères. La vie qu'ils mènent depuis des aimées laisse supposer que les services qu'ils peuvent rendre sont assez largement rétribués ; mais leurs actions et leurs démarches sont entourées d'un voile tellement épais , qu'il est impossible de définir le caractère de leurs attributions. Sous le couvert d'une occulte protection, leur discrétion obligée résiste rarement à l'appât d'une gratification brillante, et , grâce au mystère dont ils s'entourent, ils abusent plus aisément de la confiance qui leur est accordée. Vers la fin de la restauration, une lettre compromeltaute tomba ainsi entre les mains de trois maîtres chanteurs. Le signataire de ce précieux autographe était l'un des personnages les plus éminents de l'époque, et l'on savait qu'il était assez riche pour le racheter à un prix très-élevé. L'occasion était belle! La lettre est lue, commentée, appréciée. Chaque ligne est une fortune , chaque mol est un trésor. Les prétentions des intéressés montent en un instant jusqu'à soixante, quatre-vingt, cent, cent vingt mille francs! line audience est demandée : le plus expérimenté du la bande sera le plénipotentiaire. Au jour indiqué le maître chanteur se présente avec son assurance ordinaire dans les salous du duc Une fois introduit dans le cabinet du ministre , il tire gravement une lettre de son portefeuille, et en la lui présentant il lui dit :
« Monsieur le duc , l'original de cette lettre est entre les mains d'une personne qui
LES MAITRES CHANTEURS. 15 pourrait en faire un mauvais usage. C'est dans ie but de vous eu prévenir que j'ai eu l'honneur de vous demander une audience.
— Et quel usage pensez-vous qu'on puisse faire de cette lettre? réplique froidement le ministre, après avoir parcouru le papier.
— Il me semble, monsieur le duc, que si celle lettre tombait entre les mains de vos ennemis, ce serait une arme dangereuse dont ils pourraient abuser.
— Et c'est sans doute dans mon intérêt que vous êtes venu m'en indiquer le détenteur?
— Votre Excellence a trop la connaissance des hommes pour croire à un semblable dévouement.
— Quel prix demande-t on ?
— Le possesseur croit l'estimer au-dessous de sa valeur en réclamant une indemnité de cent vingt mille francs.
— Je vois que vous traitez les choses fort grandement. Mais ces prétentions sont trèsexagérées, et puis celte pièce a peu d'importance pour moi ; et , si on s'avisait de la publier, les personnes intéressées mériteraient tout au plus un reproche de négligence. Cependant je ne veux pas que votre démarche soit infructueuse... Etes-vous bien sùrque cette lettre soit écrite par moi ?
— Dans une heure, je puis présenter l'original à Votre Excellence.
— Eh bien ! revenez. Nous pourrons nous entendre... Vous me semblez avoir assez, d'adresse, du sang-froid... Il serait peut-être possible de vous utiliser. Précisément, nous aurions quelqu'un à envoyer aux colonies... un homme sûr, éprouvé...
— Je suis aux ordres de monsieur le ministre.
— Revenez donc dans une heure.»
Le maître chanteur est enchanté, ravi! La mauirre dont il a élé reçu lui donne une haute idée de lui-même. Déjà il se croit un persoonage politique, cl, dans ses rêves ambitieux , il songe au moyen de profiter seul de sa bonne fortune et de sacrifier ses affidés. Dans ce but, le récit de son entrevue est arrangé à sa guise : à l'entendre , les bénéfices de l'entreprise seront au-dessus de toute prévision. Enfin la lettre lui est remise, et, pour la seconde fois, il est introduit dans ie cabinet ministériel.
A peine le duc "* a-t-il la lettre entre le* mains, qu'il s'écrie d'un Ion indigné : «Monsieur! il parait qu'à toutes les belles qualités que j'ai reconnues chez vous , vous pouvez ajouter celle de faussaire ! Ceci est un faux , et je garde celte pièce pour la remettre à la justice !
— Mais, monsieur le ministre, balbutie le chanteur, anéanti sous ce coup inattendu , je puis vous affirmer...
— Vous voudriez pcut-êlre me faire croire que vous avez agi de bonne foi? Vous êtes bien heureux que je ne vous fasse pas arrêter sur-le-champ! Dès ce jour, votre conduite sera activement surveillée.» Puis, après avoir sonné: «Huissier , reconduisez monsieur ! »
Revenu de son émotion , l'habile chanteur s'aperçut un peu lard qu'il venait d'avoir affaire à plus fort que lui ; et il eut besoiu de tout son courage pour supporter les malédictions de ses deux associés, qui s'attendaient à tout autre dividende.
Dans ces derniers temps, les mêmes chanteurs furent plus heureux , cl pourtant ils s'adressèrent à un personnage vieilli dans la diplomatie. De prétendues pièces officielles, habilement fabriquées , et soustraites , disait-on , aux affaires étrangères , furent présentées à un ministre résident, il s'agissait d'une convention secrète , qui , au mépris des engagements contractés , sacrifiait les intérêts de la nation si bien représentée par le vieux diplomate. Des entrevues eurent lieu , des rendez-vous mystérieux furent donnés.
L'un des complice», chamarré de croix, «'affubla avec succès du litre de secrétaire d'ambassade. L'affaire avait été heureusement combinée : elle arriva à bonne fin , et les chanteurs puisèrent à pleiues mains dans les fonds secrets de la représentation étrangère. Plus tard , la vérité fut connue, et le rappel du ministre devint le dénoùment de celle étrange mystification.
Souvent les chanteurs forment entre eux une espèce de tribunal secret, un corps de police formidable. Revêtus de ce nouveau caractère, il est presque impossible d'échapper à leurs perquisitions incessantes, à leur espionnage de chaque jour. Vices, passions, erreurs, faiblesses, crimes et délits , tout cela rentre alors dans leur ressort. Qui ne connaît le malheur de ce pauvre banqueroutier sur le point d'atteindre la frontière, brusquement arrêté, au moment de toucher au port, par un ordre d'arrestation imaginaire, et obtenant sa liberté , un instant compromise , au prix de cinquante mille francs ? Et ce juif payant deux fois au poids de l'or, d'après un tarif à lui , un énorme lingot de cuivre, d'abord parce qu'il croit faire un excellent marché, et ensuite parce qu'on le menace de le dénoncer comme recéleur ? El ces malheureux attirés dans un rendez-vous par une Femme charmante, bonheur interrompu par l'apparition soudaine d'un père ou d'un mari de circonstance venant réclamer le prix de leur honneur ? Et ces fidèles conservateurs d'un goût emprunté à l'antiquité , et ces vieux débauchés toujours en quête de> jeunes filles au dessous de quinze ans, ne sont-ils pas tombés dans les pièges tendus par cette redoutable corporation?
Parlerons-nous du chantage littéraire, et de ces pauvres diables déshonorant , faute de mieux , le titre d'homme de lettres; de ces fondateurs de journaux et de publications en projet envoyant à qui de droit des missives dans le genre de celle-ci :
M CM S I E l 11 ,
Nous comptons donner de la publicité à une affaire dans laquelle vous êtes personnellement compromis. Votre réputation d'intégrité , quelque bien établie qu'elle soit , ne pourra résister aux preuves évidentes que nous avons sous les yeux. Nous vous prions donc de nous dire quelles sont vos intentions a cet égard.
Recevez. , etc.
nu bien :
M \ Il \ V K .
Nous allons faire paraître la première livraison d'un ouvrage intitulé Biographie des femmes entretenues. Ce livre sera orné de charmants portraits sur acier. Voudriez vous accorder une ou deux séances à notre dessinateur ordiuaire ? Dans le cas où notre proposition ne serait pas agréée , nous osons espérer que vous voudrez bien nous indeni uiser de la perte d'un aussi gracieux modèle. Alors seulement , nous consentirions à priver nos lecteurs de tous les détails qui nous ont été communiqués sur vous.
Veuillez agréer, ele.
La législation nouvelle est venue heureusement comprimer l'élan de cette littérature exceptionnelle. Les chanteurs littéraires n'ont plus aujourd'hui que de rares successeurs; et si, de temps à autre, la Gazette des Tribunaux vient nous révéler quelques essais de transactions de ce genre , ils ont eu déjà pour tout bénéfice une condamnation correctionnelle , écueil dangereux où viennent souvent échouer lesau-nluieuses expéditions des maîtres chanteur*.