‹ Le Prisme encyclopédie morale du dixneuvième siècleChapitre 107 sur 120 · VI. - LE RETOUR · texte numérisé non relu

VI. - LE RETOUR

Remontons sur la frégate l'Jràthuse, que nous avons laissée dans la rade de Rio- Janciro, attristée par ses déceptions de chaque jour, lasse de sa torpeur, et réveillée

LËS FÊTES A BOR[>. 429 quelque» heure* à peine , grâce à U verve et aux - refrains du plus original des saltimbaùques maritimes.

Il est environ deux heures de l'a près midi , l'équipage accroupi sous les tentes gaftle un silence morne et profond, une légère brise se lève du côté du large , et plisse en rides parallèles la surface calme des eaux. Sur la dunette, la lougue-vue en main , un seul matelot est attentif aux mouvements extérieurs; ses regards se portent alternative- •meut de la colline des signaux à l'horizon de la mer. Parfois l'officier de service se tourne vers ce factionnaire pour lui demander, comme l'héroïne du conte, s'il ne mil rien fenir: mais cette question si souvent répétée expire sur ses lèvres, personne désormais n'ose la proférer à. bord du navire fatigué d'atteifflre.

«Une boule rouge, monsieur, frégate signalée! u s écrie le timonier.

L'officier a son tout observe le mit de la colline: un globe muge se balance à l'exlré mité de la vergue brésilienne.

« Flamme blanche ! frégate française ! » •

Un mousse court sur l'avant, l'heureuse nouvelle circule de bouche en bouche, un murmure d'angoisse se fait enteudre; les hommes se dressent nonchalamment dans le doute, et . n'osant espérer un tel bonheur. — Si l'indifférente vigie de la côte s'était trompée ! penseut-ils.

«Quand je verrai son ancre tomber par le fond , je commencerai à y croire, »dit le père Pluton accouru des sombres cavités de la cale.

«C'est la relève, enfants . c'est elle , vrai comme je suis Flafla ! »

Le fifre n'a pas achevé son exclamation prophétique, que derrière le fort Santa-Cruz, à l'ouverture du goulet, apparaît la haute mature d'un bâtiment au corps effilé : toutes les respirations s'arrêtent, tous palpitent d'espérance et de crainte. Soudain une bouffée de vent développe un pavillon national . et un long soupir, douloureusement comprimé , sort à la fois de toutes les poitriues : * .

« La relève ! c'est elle ! c'est bien elle ! — La voilà , cette bonne relève ! - Matelot ! matelot ! — Oh ! Friséic ! la Franee et Fantik la blonde ! — Hourra ! — Fé d'ann Doué ! c'est la relève , pour sûr ! Vi va ! bravo !— Kn voilà-l-il une belle pesée ! Bitte et bosse, mille noms d'un nom !. .. »

Les physionomies s épanouissent, ou crie, on applaudit, on pleure , on jure . on s'embrasse, on saute, on la dévore des yeux, celte excellente relève, on a peur qu'elle s'évapore comme un vain fantôme.

Sur l'arrière, le commandant, les officiers, les élèves, sont rassemblés péle-méle; l'étiquette s'est évanouie, la plupart n'ont pas même pris le temps de mettre leurs uniformes pour se précipiter sur le pont. Après une demi-heure d'ivresse générale, les téïcs se calment , et l'ordre se rétablit insensiblement.

Cependant la Revanche ( tel es! le nom de la bienvenue ) glisse mollement sur la surface plane de la rade ; ses plus hautes voiles s'arrondissent pour la conduire au mouillage, tandis que ses huniers et sa misaine pendent pesamment le long'des mats. Enfin, elle cargue et serre partout , elle salue, les deux navires communiquent entre eux, les mystères officiels transpirent bientôt sur l'avant de l'Jréthute , et les matelots enthousiasmés s'écrient :

« A demain ! à demain le départ pour France !

N'est-ce pas, les anciens! ajoute Flafla, qu'on l'a bien appelée Revanche, nous l'attendions depuis assez de temps pour quitter la partie. »

Grands éclats de rire , seconde bordée de clameurs :

-< Tapé ! roiisluré ! en route ! hep et liioup ! a demain ! >•

IUS

Le lendemain , à la pointe du jour, les massifs) anneaux de la chaîne, et l'ancre depuis si longtemps soudée au fond, montaient ensemble avec une merveilleuse rapidité; les marins, en poussant les barres, disaient : «Vire pour France ! Pour France dérape ! Voici la bonne . matelots ! Frappe du pied ! arrache ! charivari !

— Charivari! et pour qui?

Pour la Revanche, qui va faire station aussi. »

Cette fois le vieil usage caustique de l'ancienne marine était ressuscité du milieu de la joie; on tolérait jusqu'aux versets bruyants et satiriques expressément défendus d'ordinaire.

«Charivari ! et pour qui ? * *

- Pour le capitaine d'armes , lin pousse-caillou fini ! .

- Charivari ! et pour qui? * *

— Pour les cainbusiers bandits, et ce voleur de mailre-cominis ! »

Le cabestan grondait et frémissait, les modulations du fifre étaient pétillantes, mitardeur contagieuse triplait les forces, la mature se chargeait de toile, la frégate se courbait sous la brise :

«'Parb UAiooRiAREs*, l'appareillage est terminé.»

L' Artihuse fait ses salves d'adieu ; elle passe majestueusement entre le Pain de sucre, le morne chauve de tribord , et les forteresses menaçantes de la rive gauche; puis elle disparaît en plongeant dans la ligne d'horizon.

Le drame du retour est en trois actes ; entre le premier et le second, quarante-cinq ou cinquante jours se sont passés derrière le rideau. Nous retrouvons nos acteurs par la latitude du port d'arrivage, cherchant des yeux, non plus un navire, mais une côte chérie. L'officier chargé des montres , le chef de tinionneric . le pilote , tous les savauts. ont «lit qu'on allait voir l'île d'Ouessant dans une heure. Oui la découvrira le premier ? «Ouvre l'œil ! homme de vigie , ouvre l'œil !» Gloire a celui qui ne se trompera pas cette fois en annonçant la terre. '

Tebuk ! Combien de valeurs diverses a ce simple cri du marin Terre ! c'est un rivage 4 indifférerft qu'on aperçoit par hasard en passant ; terre ! c'est la fin d'une traversée quel- • conque: «Bon ! nous allons nous reposer quelques jours à l'ancre , et nous aurons des

vivres frais»; terre! c'est un danger fatal; un rivage A pic qui se dresse à l'avant à travers le brouillard et la tempête, et sur lequel on va se briser en mille pièces, c'est la mort , c'est l'enfer ! terre ! enfin , c'est le retour, c'est la patrie, c'est le ciel !

L'équipage impatient manœuvre avec fureur; il lui faut sa (erre, maintenant, on la lui a promise; qu'elle vienne donc! Oh est-elle? qui la lui rendra ? « A-t-on jamais vu des chiffreurs de ragougnasse pareils; ils disent : lu verras Ouessant à une heure; en voici trois, et pas plus d'Ouessant que de salade. » >lais tout à coup : Terre! terre ' crie le pilote. Son œil de vieux pratique ne peut s'abuser : c'est bien elle tout de bon.

» Allons , monsieur, dit le commandant à l'officier de quart, en haut tout le monde, et parc à virer. »

Les vergues tournent sur elles-mêmes avec une effrayante facilité.

u Attention , donc ! les eufants, pas trop fort , ne cassons rien!»

Le jeune enseigne qui interrompt ses commandements pour faire celle prudente observation est ivre de joie lui-même ; sa voix est trcmblanle, et il est fier que la cote ait

V Parc manu u v re»! Commandement tiuarpour remettre eu ordre et rouler l« cordes. dé»ij; née* rollcctivrn eut à bwd sou» le nom de mamiiim»

été reconnue pendant la durée de Min service : où 1 amour-propre ue va-l-il pas se nicher ?

U Arélhuse semble comprendre qu'elle rentre chez elle, sa carènebrùie la mer. A mesure qu'on pénètre dans le goulet , les venu deviennent plus favorables ; l'équipage salue avec transport les forts et les récifs de sa ville natale, et pas un ancien ne passe devant la dernière roche sans lui Faire quelque grotesque sacrifice, Les bonnets de travail , les guêtres, le nécessaire d'armes, les brosses et sacs à brosses, sont libéralement jetés pardessus le bord ; les cocos j sortes de casques dont on affublait les matelots il y a quelques années , ne revenaient jamais au port d'armement; ils étaient de rigueur offerts en holocauste au seuil de la France.

«En voilà un que je n'astiquerai plus, j'en réponds! - Capelle-toi ça sur la lêle , ohé! la balise, pour faire peur aux goélands! Attrape ce plat à barbe, envoyé !» telles étaient les formules sacramentelles de cette extrême-onction de la défroque militaire.

Les élèves eux-mêmes font leur cérémonie ; une hécatombe de nippes rapiécées flotte dans le sillage ; et le lendemain , la marée descendante laisse aux grèves voisines une admirable collection de claques râpés, de casquettes goudronnées, et de mille autres guenilles.

Chacun à son jtostc pour te mouillage! commande le capitaine, elle troisième acte commence. Nous sommes en rade de Brest ; des bateaux chargés de femmes , de parents et d'amis, sortent du port pour venir au-devant de l' iréthuse. Bientôt l'ancrage est pris , les voiles sont roulées , la campagne est finie. On n'ose encore le croire . c'est trop de bonheur ! Cependant les canots s'avancent , chacun reconnaît un fils, un père, une sœur, une mère . uue fiancée peut-être dans cette escadrille qui entoure le navire. On se fait des signes, on se tend les bras, on se parle de loin, des* larmes roulent dans tous les yeux ; on a besoin de se donner le baiser du retour, de se dilater le cœur, et de retrouver enfin les affections de la famille et de la patrie. Malédiction ! un pavillon jaune flotte en téle du màt de misaine. Le marin , après ses longues misères , doit subir un dernier supplice plus cruel que celui de Tantale ; la quarautaiue . froide, inexorable, absurde daus ses arrêts, l'accueille avec son code aussi barbare que ridicule. Il n'y a pas de malades à bord, pas d'épidémie dans le pays d'où Ton vient; qu'importe! l'intendance sanitaire ne perd pas ses droits pour cela ; i\ lui faut au moins vingt-quatre heures d'observation , souvent quinze jours entiers. One la traversée ait été longue ou courte, elle n'en lient aucun compte, comme si le séjour de la mer n'était pas déjà un séquestre réel , et sa mesure est la même pour la lourde gabare ou pour le rapide vapeur.

Adieu ! est le mot de l'arrivée , ainsi qu'il fut celui du départ. — Adieu . vous tous qui m'appelez de vos vœux, nous n'avons pas encore fini de souffrir. — Les délices si longtemps désirées se convertissent en une amère tristesse; l'attente du signal de libre pratique tient tous les esprits en suspens; on ne dort plus, ou ue vit plus; c'est avec rage qu'on revoit les grosses tours , et les cheminées fumantes , et les toits bleus de la ville grise qui vous repousse sans pitié . quand vous l aviez caressée pendant deux ans dans vos plus doux rêves

Mai* le pavillon jaune est amené. In cri d'allégresse retentit de nouveau à bord de ïl retint se: les douleurs de l'exil et de la quarantaine s'effacent à la fois de la mémoire; plus d'ennuis, plus de colère, plus de haine . nous sommes libres; l'amitié, l'amour et le bonheur nous altcudent au rivage ; volons à terre , braves marins, et vive la France !

Ainsi finit la campagne par la plus belle des fêtes maritimes , l'oubli de tous les maux, et les voluptés pures de l ame. On sejclle dans les bras d'un vieux père, on s'abandonne

aux caresses ma («'nid les , ou voit celle «Joui le souvenir rayonna il dans vos espérances il'oulrc-mcr, el l'on croit qu'elle v«>us aime encore.

«Les mignons . dit Flaila au gaillard d'avant ameuté . la quarantaine <-st coulée, notre «'onge nous espère, les vrais de ï.lréthusc feront un drôle de branle-bas avant qu'il soit du temps. Défie-foi les gendarmes . el gare dessous les troubadours à cinq centimes ta

Toinelle . Jeaniietoii . Pcrine . la mère Cartabu , et r'antik la blonde . interrompent le discours , elles ont pris la frégate d'assaut : l«*s voila qui se jettent au cou de leurs frères , de leurs amants, de leurs maris : Ha /tien fallu qu'elle* vinssent à bord , puisait' eux ne descendaient fuis .' Pluton . lé contre-maître . ne contient plus son émotion; Hervé saute de joie; Maurice est en extase ; Friséie rit aux larmes; Alexis le Parisien embrasse sa cousine; mais Cou rameau se retire à l'eVarl et pleure. <ar il vient d'apprendre que sa bonne femme «le mère est morte depuis plus de six mois.

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