SCÈNE II
Les même», UNE VIEILLE DAME.
{ Une vieille dame vient se placer à la queue derrière la famille Rondeau ; grand chapeau fane , tour de cheveux blonds, lunettes vertes , nei de perroquet, joues couperosées et luisantes. Elle porte un cabas et une chaufferette. ;
Coco, bas à sa mire. — Maman, voilà la vieille dame qui me donne toujours des morceaux de sucre.
M°" RosDBU. — Je vous défends de rien demander. M. et M«" Rosdbu , saluant. — Madame...
La ïieillb dame , faisant une profonde référence. — Monsieur..., madame... je suis bien votre très-humble et très-respectueuse... Bien le bonjour, monsieur Coco.
Coco. — Bonjour, madame... Quoi que vous avez dans votre cabas, hein?
M"* Roudbac , sévèrement. — Coco!... que je vous entende!
M. Rohdbai , à la vieille dame. — Eh bien ! vous voilà aussi en retard , comme nous...
La vieille dame. — Ne m'en parlez pas, mon cher monsieur... On m'avait promis un billet, et je comptais dessus... Mais les demandes ont été si récid'wées, qu'on n'a pas pu me tenir parole... Enfin, il faut se résigner... tout n'est pas rose dans la vie... Je ferai queue comme les autres... {d'un air aimable), et j'en serai moins vexée... puisque je partage avec vous cet inconvénient...
M. Ronde ai. — Vous êtes bien bonne, madame...
M™* Rondbai , bas à son mari. — Elle s'exprime comme une comtesse.
La vieille damb. - J'avais prévu la chose, et j'ai prismes précautions... D'abord, ma chaufferette, pour monter dessus, si je suis trop loin... et puis quelques provisions de bouche pour ne point être obligée de sortir et de perdre ma place pendant les suspensions... six sous de pommes de terre frites et un hareng... A votre service, monsieur, madame...
M"' Roudbai. — Noua vous remercions...
Coco. — Ob! moi qu'aime tant les /harengs!
M. Rondeau. — Indiscret!... je vous défends... D'abord, l'on doit dire harengs... et non point z harengs... vous parlez comme un porteur d'eau. Cnco. — Ah ben ! moi ,j'en voudrais un peu.
La vieille davis. — Vous en aurez, mon petit homme..., vous en aurez..., quand nous serons entrés...
M"" Rondeau. — Non, madame, je vous en prie..., cet enfant est d'une indiscrétion !...
M. Rondeau. — II n'aura pas de dessert de huit jours, s'il a le malheur d'accepter... Coco, pleurant. — Tiens ! moi j'aime l'hareng! M. Rondeau. — Encore!... Coco! ! !
La vieilli dame. — Ne le grondez pas, ce pauvre petit... {Avec une sensibilité banale) Bel âge ! ah! (Coco se ronge les ongles en boudant , et lorgne du coin de t'<ril le cabas de la vieille dame. ) Mais quelle foule..., et les portes ne sont pas encore ouvertes... Il paraît que l'affaire aura un succès colossant... Un dit qu'elle durera cinq jours... Il y a des témoins qui feront dresser les cheveux sous la lête... celle de la viclime sera parmi les pièges de conviction...
M"* Ronds av. — La tête de la victime!...
M. Rondeau. — Peut-être une léte de cire...
La vieille damb. — Non pas, non pas.... sa vraie léte en chair et en os... Vous n'avez donc pas lu l'acte d'accusation?
M mr Rondeau. — Eh, mon Dieu! non.
M. Rondeau. — Nous avons envoyé plus de trois fois la bonne au cabinet de lecture... impossible d'avoir la Gatette des tribunaux... , on se l'arrachait...
Li vieille dame. — Ah! je vous plains! Moi, je ne viens jamais aux débats d'une affaire sans avoir lu et relu mon acte d'accusation... Et je m'étonne bien que vous, monsieur, et vous madame, qui avez l'habitude des cours d'assises, vous ne fassiez pas comme moi.
M"" Rondeau . — Vous avez raison..., mais le greffier en donne toujours lecture au commencement des débats...
La vieille dame. — Ce n'est plus la même chose... un greffier nasillard qji vous récite ça comme son pater, au milieu du bruit , des chuchotements , des portes qui se ferment... on en perd la moitié... Tandis que lorsqu'on l'a lu chez soi , dans son journal, ou tient son affaire, on a son opinion arrêtée, on prend fait et cause pour ou contre les accusés... Enfin , on juge la cause soi-même..., on est juré...
M. Rondeau. — Et que pensez-vous des accusés Martin et Crinchard?...
La vieillb damk. — L'acte d'accusation contient des monstruosités contre eux; mais moi, par habitude, je crois toujours le contraire de ce qui dit un acte d'accusation.
M"" Rondeau. — Il est vrai de dire que les actes d'accusation accusent toujours et ne défendent jamais... J'avais déjà fait celte observation... C'est bien arbitraire pour les pauvres accusés.
La vieillb damb. — Sans compter que la justice est si fallacieuse... Combien de fois n a-t-on pas vu des innocents condamnés par la justice !
M. Rondeau. — Ainsi, vous pensez que Martin et Crinchard sont innocents.
La vieillb dame. — Eh, mon Dieu! qui sait !... les apparences sont souvent trompeuses... il ne faul pas se hâter de condamner... Il vaut mieux faire grâce à vingt coupables que de punir un innocent...
M u " Roudbai . — Cela ne fait pas doute...; mais quand il y a de» preuve*...
La vieille dame, s échauffant. — Pardi! le» preuves... qu'est-ce qu'elles prouvent. . Ah! ce sont de fameuses preuves que les preuves!... je m'en vante!
M. Roudbai. — Il n'y a pourtant pas d'autres moyens de prouver...
La vieille dame. — Qu'on en trouve! qu'on en fasse! qu'on en invente !... puisque les preuves ont été quelquefois mensongères... , puisque des te moi us uni été quelquefois des faux témoins... On ne devrait plus juger avec des témoins, ni avec des preuves...
M. RoîUMut. — Aimeriez-vous mieux que l'on mît les accusé* à la questiou , comme autrefois?...
La vieilli damb. — Peut-être, mon cher monsieur , peut-être!... Au moins, avec la question, l'aveu du crime ne dépendait que de l'accusé..., tandis qu'avec vos preuves el vos témoins, l'accusé a beau s'égosiller à crier : «Je suis innocent!» ou ne l'écoute |us plus que du chien.
M"" Rohubau , étonnée. — Oue du chien !
La vieille damb. — Je veux dire qu'on ne l'écoute pas du tout.
M. Roifbtui . — Ah ! dame ! s'il fallait en croire les accusés sur parole !... ils auraient tous le prix Moutyon...
La vieille i>amb. — Il y eu a peut-être qui le mériteraient.
M'"* Roudbai. — Ah! cependant...
M. Ro.idbai. — Je crois que vous allez trop loin , madame... je le crois... je le crois...
La vieille dame. — Eh! grand Dieu ! depuis que je suis la cour d'assises... j'ai vu tant d'erreurs commises par la justice !... Ça fait frémir, madame... Moi , si j'étais juré . j acquitterais tout le monde.
M. Rondeau — Pardon ! moi, je ne suis pas méchant..., mais je crois que je condamnerais toujours...
La vibillb uamb. — Oh! monsieur!
Al. Roudbai. — Pour l'exemple, madame, pour l'exemple !... In crime reste impuni engendre dix crimes nouveaux...; tandis que la condamnation d'un innocent.... c'est un bien grand malheur, sans doute...; mais, eufin.ee n'est qu'un malheur isolé... et la société y gagne encore...
La vibillb damb. — Elle y gagne , monsieur!... vous osez dire qu'elle y gagne !
M. Rosdbai. — Sans doute; l'exemple! l'exemple!
Loto a adroitement filouté le hareng dans le cabas de la vieille dame . il le maii^e eu m* ra chant. }
M"" Ro.idbai. - - Pour moi , j'adore les condamnations... In acquittement, ça ressemble à une pièce qui ne finit pas..., ça ne vous laisse rien...; mais uu bon arrêt de mort..., ou , au moins, de perpétuité..., ça vous prend, ça vous crispe, ça vous agace. ... ça vous fait là-dedans un mal qui vous fait plaisir.
La vibiilb damb. — Ah! madame!...
M. Rondbvi. — Que dit-elle? que dit-elle?... Chaque fois qu'elle entend prononcer une sentence de mort..., elle a une attaque de nerfs dans la soirée.... et la nuit, un cauchemar terrible !...
M"" Ro*dbac — Eh bieu ! oui.... je ne dis pas.. ; mais, malgré ça, je ne voudrais pas, pour le tronc de France, manquer une affaire capitale...
La vibillb dame. Que le bon Dieu vous pardonne!.. Moi . j'ai entendu ce malin
MO
une messe à l'intention de l'acquittement de Martin el de Grinchard... Je devais même faire une quêle en leur Faveur, comme dame de charité...
M. Romau. — Madame est membre d'un bureau de charité?...
La vibille damr. — Pour les pauvres condamné*... C'est moi qui ai fondé cette œuvre pieuse..., et j'en suis la directeur principale... Si vous voulez bien me permettre de me présenter chez vous...
M'"' Rosrmi . — Avec plaisir, madame...
La vieille pave. — J'aurai donc cet honneur, monsieur, madame. M""" Rosdsai 1 . — Quand vous voudrez, madame.
La vieillb damb. — A quelle heure vous trouve-t-on , sans vous déranger ?
M"" Romprai. — Après six heures, le soir..., et le matin jusqu'à neuf heures.
La \ieillb uawe. — Port bien! fort bien!... A cette heure-ci , par exemple.... vous n'êtes jamais chez vous?...
M"" Rom t>R ai'. — Rarement... a moins qu'il n'y ait pas de cour d'assises...
La vieille oamb. — J'entends ! j'entends !... Je me permettrai de vous surprendre un •II- ces jours...
M m ' RoMiEAi . - Ce sera pour nous une surprise agréable.
M. Romobai , bas, à sa femme. — Tu as peut-être eu tort de l'engager à venir chez nous...; on ne sait pas qui elle est.
M"" Romprai' , bas. — Oh! une femme pieuse, respectable..., une dame de charité ! le suis sûre que c'est une personne comme il faut , qui a eu des malheurs...
M. Romprai. — Je ne suis pas un savant; mais il me semble qu'elle a certains mots (Uns la conversation qui ne sont pas du grand monde...
>|" w RoMiBAii. -- Elle est peut-être étrangère...
La vieillb dame.^/m' vient de fouiller dans son cabas. — Ah! mon Dieu!... ah! mon Dieu ! mon hareng qui a disparu...
M. et M mr Roninui , regardant fixement leur fis. — Coco!...
Cm o, e/frontiment. — C'est pas moi ! ( // ouvre la bouche.)
La vieille pave. — Ne le grondez pas, monsieur, madame, il se peut que ce ne soit pas lui..., la société est si mêlée daus cette queue...
L'homme en b loi se , se retournant. — Dites donc, la vieille! c'est-y pour moi que vous dites ça ?...(La reconnaissant) Tiens! c'est la mère Alexandre!
La vieille damr , interdite. — Monsieur..., je ne crois pas avoir l'honneur... ( Bas, A l'homme en blouse ) Ne dis rien , goepeur, nous faderons le ebopin >.
L'homme es blouse, bas. — Suffit, j' tortille mon chiffon 2.
M. Rosdbai , bas, à sa femme. — Elle connaît ce vagabond ?
VT" Romprai , bas. — Il parait...
La vieille pamb , aux Rondeau, avec amabilité. — Si quelques pommes de terre pouvaient vous être agréables ?...
M m ' Romprai;, un peu froidement. — Nous sortons de déjeuner.
La vieillb pamb, outrant son vabas — Elles sont dorées... Allons! prenez.... sans f;i «on...
M. Romprai . sèchement. — Merci , madame.
Cnm . mettant la main dans le cabas. J'en prends deux...
1 INV ilis rien . vagabond, nous parlaneroiw te hulin Suffit ï? manne ma laiiRue je me l.ii*>
M. Rosorai. — Coco! lâchez ça...
M"* R 051 uE.tt. — Vilain gourmand ! oh !
La vieille dame. — Laissez-le Faire.. .
M. RoxoBAi-. — Voulez-vous lâcher ça !
Coco, tenant toujours les {tommes de terre. — Mais puisqu'elle m'a dit: «Prenez sans façon !...»
M. Rosdeal , lui ouvrant la main. — • Lâchez ça !...
Coco, boudant. — C'est vrai , aussi , nà ! puisqu'elle me l'a dit !...
La vieille dame. — Pourquoi priver ce pauvre enfant; il est gentil comme un auge !
(Coco lui tire la langue; M. Rondeau ne répond pas à la vieille ilame.
La vieille dame, à part. — Ils se méfient... Ce maudit Carguet a tout gâte...; ça allait si bien !...
M. Rmsmui , à sa femme. - Dis donc, Désirée..., n'est-ce poiut M. Séverin qui vient lâ-bas?
M"" Rojiobai. — On ça?... Mais oui, c'est lui-même.