TROISIÈME LETTRE
ClIBtt,
«Je suis au comble de la joie. Un engagement superbe! Je pan demain malin pour «Saint-Pétersbourg. Cette nouvelle, j'en suis sûre, vous causera bien du plaisir. Vous « n'aurez pas de peine à me remplacer : tout le monde à Paris sait l'air Grâce pour moi ! »
Deux autres billets disent à peu près la même chose. Que mire? oû aller? Il est minuit. Notre homme ne dort pas; mais, enfin , il réussit le lendemaiuà reconstituer son édifice démantelé, en allant frapper à la porte de quelques amateurs qu'il eût dédaignés la veille.
Nous abrégeons forcément ce chapitre des mésaventures préparatoires, pour arriver au concert même.
L'heure est passée. Les rares spectateurs s'agitent avec cet ennui , cette impatience qu'inspire une salle vide. La symphonie commence : un maigre orchestre écorche Beethoven , et plus d'une oreille fait pour les exécutants une comparaison fâcheuse avec Valenlino. Vient le duo italien ; après le grand air de rigueur, le bénéficiaire s'avance ; son regard désolé, tout en paraissant chercher l'inspiration, compte le petit nombre des auditeurs. 0 recel le, que tu sonnes creux dans sa pensée!... Il passe la main sur son front, d'où découle une sueur glacée. Ses genoux fléchissent ; gare au trémolo ! II pose l'archet sur les cordes de son violon, et commence un de ces morceaux inextricables, inventés par les virtuoses contemporains, et qui, à travers leurs variations, ne contiennent aucune espèce d'idée musicale, aucune phrase de chant; morceaux dont le principal mérite est de durer trois quarts d'heure. Pendant qu'il se livre à cet exercice gymnastique, d'bonnéles spectateurs, préoccupés de leur dîner, se lèvent avec fracas; plus d'une mère recommande à ses filles de bien croiser leur châle , de peur de prendre froid. Les murmures des personnes qu'on dérange complètent celte harmonie d'un nouveau geure , â laquelle se joignent les accès de toux des enrhumes, qui profilent du bruit pour se soulager d'une quinte. A peine l'ordre est-il rétabli, que le bénéficiaire entend derrière lui causer très-haut ses propres artistes. Une basse-taille récalcitrante se plaint d'avoir été placée dans la seconde partie, et menace de se retirer, quitte â laisser son partenaire chanter tout seul le duo des Puritains. Le pauvre violoniste sent un nouveau frisson lui parcourir les veines ; il perd la tête, saule des pages entières pour arriver plus tôt à la stretta, et il a l'humiliation de n'être applaudi que par son portier.
Le concert terminé, elle compte du doit et avoir établi, il résulte de la balance que le bénéficiaire a perdu cinq ou six cents francs. — Allons, pauvre artiste, remets-loi â courir le cachet , enseigne le solfège aux petites filles, épuise ta patience contre les doigts roides des écoliers; fais du métier, l'art n'ouvre pas ses portes à tout le monde.
Gardez vous des concerts donnés par les compositeurs de génie inconnu, et dont les partitions, refusées à l'unanimité par l'Opéra ou l 'Opéra-Comique , deviennent une embûche tendue au public. — L'ouverture , énormément allongée , se glisse d'abord sous les apparences d'une symphonie, non pas symphonie ordinaire, mais symphonie romantique, avec une action sans paroles, avec des personnages invisibles , que vous devinerez. D'ailleurs, le programme est là pour indiquer le sujet, la gradation d'incidents qui se développeront en ré majeur ou en la bémol mineur. Vous écoulez de toutes vos oreilles
KO
JC2 LE PRISME,
cl de toute votre intelligence. Ce grondement de bases vous annonce l'approche d'une troupe de baudiu italiens. —Un sol» de flûte simule l'innocence aux prises avec le crime et près de succomber. — Attention ! une fanfare d'instruments de cuivre a retenti : ce sont des carabiniers pontificaux qui s'avancent au grand galop pour fondre sur les bandit*. — Apres une transition obscure signifiant les débats de la justice, le violoncelle nous apprend, par ses gémissements, que l'heure du supplice est arrivée pour les coupables. Andante , le cortège s'approche ; lento , l'expiation a lieu ; largo, tout est fini : les impressions de l'artiste ont reçu leur complet développement.
Prenez-y garde , ceci est sérieux, le maestro nous l'a dit : si vous le mettez au défi , il se chargera de vous prouver que tout dans son art est à refaire, îioa qu'il daigne mettre, pour comparaison, la musique d'autrui à côté de la sienne ; car il n'a pas trop de place pour ses élucubrations, et toute la séance sera a peine assez longue pour ses drames a grand orchestre.
Les jeunes filles en sont venues à donner, comme d'autres, leurs concerts; mais ce n'est guère qu'un moyeu pour arriver à l'Opéra. Triste essai , quand les lauriers du Conservatoire n'ont pas couronné leur front. D'avance , leurs mères assiègent , pendant deux mois , le cabinet des pachas de l'Académie royale de musique ; on connaît les habitudes d'emphase de ces vénérables matrones : « Ah! monsieur, s'écrient-elles, il faut entendre ma fille; pauvre enfant, comme elle roucoule... Quelle voix! un vrai rossignol. Allez, vous ferez une bonne acquisition. »
Le jour du concert venu, la mère de la future Falcon s'établit à la porte de la salle pour voir entrer le directeur Uni désiré. Mais celui-ci ne manque jamais de donner sa procuration et son billet au garçon de théâtre, qui, le lendemain, lui dit en rangeant son bureau : « Tenez, monsieur, ça n'est pas fort, ça n'a pas de poumons. » Et les espérances de la cantatrice s'embarquent, avec un engagement de dix-huit cents francs , pour la ville de Brives-la-Gaillarde.
Si vous n'êtes pas fatigué de ce panorama de figures mouvantes, nous vous montrerons encore parmi les bénéficiaires de concert ces inventeurs d'instruments ignorés, mais dont le besoin te faisait généralement sentir. — L'un a imaginé une flûte de roseaux, à l'imitation du dieu Pan. — L'autre a assemblé des morceaux de verre formant des gammes. — Celui-ci , porteur d'une chevelure démesurée et d'une barbe beaucoup trop moyen âge, se présente avec une espèce de rebec. — Celui-là prétend , avec un orgue de sa façon, remplacer la voix humaine, et jusqu'à l'orchestre : c'est un économiste. Il possède à la fois dans ses tuyaux Rubini , Lablache , Batta et Thalbcrg. Il va sans dire que tous les noms de ces instruments encyclopédiques sont tirés du grec, ce qui ne les rend pas plus intelligibles.
Enfin il existe dans les faubourgs une quantité de petites salles on se réunissent et brillent primi inter pares les talents avortés, les voix de rebut , les ténors de province, les choristes des théâtres de vaudeville. Là, les billets se payent un franc, et, par faveur, cinquante centimes. Ce ne sont pas les concerts les moins productifs : on y entend des variations sur l'air Partant pour la Syrie, et les seules romances qui aient cours dans ces réunions ont été consacrées par trois ans d'orgue de Barbarie.
Pardonnez-nous, lecteur, de ne pas vous mener plus loin. Vous en avez assez vu pour vous convaincre d'un fait : c'est que la musique n'est point , comme on le croit , comme on le proclame banalement aujourd'hui, une miuc d'or inépuisable, ouverte à toutes les mains; c'est que le talent du virtuose tend incessamment à devenir un métier , et que les destinées mêmes de l'art sont compromises, lorsque trop de regards profanes pénètrent les secrets du sauctuaire. Ce qui excitait notre admiration ne provoque même plus chez
nous le sentiment de la curiosité. Satures de chefs-d'œuvre , nous demandons au bi/arre d'émouvoir notre fibre engourdie. En un mol, nous devrions solliciter les faveurs de la Musique, cette belle muse , et c'est elle qui, s'empressant d'accourir au-devant de nous, I aisse tomber à nos pieds ses trésors les plus précieux. — Moins de concerts, et le mol de bénéficiaire aura encore quelque signification.
Alfred Dks BfSiITt.