‹ Le Prisme encyclopédie morale du dixneuvième siècleChapitre 29 sur 120 · LES VISITEURS DU SALON · texte numérisé non relu

LES VISITEURS DU SALON

t existe des hommes instruits qui vont au Salon, conduits par le désir d'y donner des preuves évidentes de leurs connaissances historiques. Le nom des peintres leur est étranger , ils se soucient fort peu de l'exécution d'un ouvrage; pour être de leur goût, il suffit qu'un tableau soit inspiré par l'histoire. Pleins de mépris pour le livret, ils se placent carrément devant une bataille, et, d'un ton consacré par le Prudhomme d'Henri Honnit r, ils lancent aux oreilles de leurs voisins: —Diable! voici un admirable sujet ! Ceci doit nous représenter la bataille de Fleurus , la bataille de Friedland ou la bataille de la Moskowa! Il n'est pas nécessaire d'être très-fort sur les guerres de l'empire pour deviner cela tout de suite 1

A un voisin : — Nous sommes nécessairement devant une bataille de l'empire ?

Le voisin : — Non, monsieur, c'est le combat de Ghamp-Aubert !

— Je le disais bien, combat de l'empire ! combat de Ghamp-Aubert ! c'est un très-beau fait d'armes,ma foi! Le maréchal Blûcher fut entièrement défait dans cette mémorable journée... battu, rebattu et complètement battu !... On fit quatre mille prisonniers à l'ennemi, le reste fut tué ou dispersé plus ou moins. L'armée française s'y couvrit de gloire! Vous ignoriez donc cela? Si vous avez négligé ce fait historique,je suis heureux de vous l'apprendre !

Reprenant : — Ah ! ah! nous voici sans doute devant la sanglante bataille d'iéna!

Un voisin : — Bataille d'Austerlitz !

— léna, Austerlitz ; qu'importe ! c'est toujours la même gloire ! Un de nos plus beaux faits d'armes! Vous ne sauriez croire, monsieur, les drapeaux enlevés a l'ennemi dans celle mémorablejournée ! Le nombre des prisonniers est incalculable ! Les Français furent vainqueurs comme toujours. Si vous ne saviez pas cela, monsieur, je suis heureux el fier de vous l'apprendre!

Continuant : — Nous assistons, je pense, a la sanglante bataille de Malplaquet ? Un spectateur avec fatuité : — Champ de bataille de Fontenoy !

— Ah ! ah ! bataille de Fontenoy, vous avez raison; je n'aime pas cette époque; cependant c'est un bien beau fait d'armes! Tout cela est d'une exactitude vraiment historique. Voilà bien Louis XV qui commandait en personne dans celte mémorable journée ! Deux régiments, anglaise! français, se firent mille politesses avant le combat. Si vous ne saviez pas cela, monsieur, je suis enchanté de pouvoir vous l'apprendre !

Quelquefois, Rabaissant à l'examen des ouvrages d'un ordre inférieur, le même visiteur

ALBUM DES FRANÇAIS. 117 est heureux de vous faire encore profiler de ses études historiques; et, à propos du plus mince tableau de genre, il nous apprend qu'Henri IV est mort assassiné par Ravaillac, rue de la Ferronnerie; que Napoléon abdiqua à Fontainebleau ets'embarqua plustard sur le Bellérophon ; et enfin, que le général Damrémont a été tué au siège de Constanlinr. Le Musée est pour lui une chaire d'histoire dont il s'est créé le professeur honoraire.

Il y a quelques années, le Salon était encombré de toiles consacrées aux exploits de la garde nationale. Les portraits eux-mêmes avaient subi cette influence guerrière. Le petit marchand, l'épicier le moins belliqueux, croyaient devoir léguer à leur postérité un échantillon de leur courage civique. Aussi toutes les têtes françaises étaient-elles exallées en présence de ces braves figures bourgeoises rehaussées du schako, des épaulelles de laine et des buffleteries devenues irréprochables sous la main de l'artiste. En cas de danger, on aurait pu extraire de l'exposition un bataillon complet avec ses musiciens, ses tambours, ses officiers de tout grade , ses grenadiers, ses chasseurs et voltigeurs! Souvent il arrivait, grâce i l'intelligence du garçon de salle, qu'une compagnie se trouvait réunie sur une même ligne, et cela dans un ordre si parfait, dans une tenue tellement rigoureuse, dans une attitude si menaçante, qu'on était tenté de se demander si l'ennemi était aux portes du Louvre.

L'innocent lit rd , ce petit guide sau> prétention , empruntait alors des formules militaires et se parait de l'emphase d'un ordre du jour. Vous y lisiez:

— Portrait de M. D. en costume d'officier de la garde nationale.

— Portrait de M. G. se rendant à une revue.

— Portrait de M. S. après une revue.

— Le jeune Félicien Paslouiel jouant avec le bonnet à poil de son père. Ce dernier se plaît à entretenir ces instincts guerriers.

— M. Lentille au port d'armes.

— Le jeune Verdure essayant l'habit de M. son père, caporal de voltigeurs, 8 e légion.

— Portrait d'enfant en tenue d'artilleur de la garde nationale.

— M. Cochenille, grenadier de la compagnie S., la première qui ait adopté le sac et le sabre-poignard.

— H. F., officier de la garde nationale à cheval , montant Shêridan, ton coursierfavori.

— M. Lépinard faisant l'exercice dans son jardin, au milieu de sa famille.

— La 4 e compagnie du 2 e bataillon (chasseurs) venant de faire une promenade militaire et se livrant aux douceurs du repos. Sur le premier plan, de bons campagnards apportent des fruits ; des vivandières improviséesof firent des cigares et du vin ; M. V., sergent , veut embrasser une jeune et jolie paysanne.

(Ce tableau appartient à M. B. , capitaine de la compagnie. L'auteur de cet ouvrage fait partie du premier groupe : il remet ses lunettes vertes.)

— Distribution de drapeaux. Tous les personnages sont des portraits.

— Grande revue du 1 er mai. — Portraits.

Ces derniers tableaux faisaient naître des rivalités sans nombre , des discussions interminables,des haines mortelles. Du sein des groupes qui se formaient devant ces toiles, vous entendiez des spectateurs s'écrier :

— C'est une indignité : le lieulenaut Castor n'était pas à cette revue !

—Croyez-vous que je sois ressemblant?

— Vous avez eu tort de couper vos moustaches; cela vous change beaucoup. Et puis , le costume bourgeois vous donne une tout autre physionomie.

— Et ce T., qui s'est fait planter en faction pour laisser croire qu'il fait son service!

— Ah çajecapitainen'étaitpasencoredécoré à l'époque delà distribution des drapeaux. Il s'est pourtant fait mettre sa croix... Pas géné du tout!... Et vous appelez cela tableau historique?

—Dites donc , dites donc ! n'aperçois-je pas ce gros joufflu de P. ? Pourquoi se lrouve-l-il en si bonne compagnie?

— C'est le propriétaire du peintre. Vous m'entendez?

— Fort bien I toujours des injustices ! Ce ridicule barbouilleur, après m'avoir fait poser pendant des journées entières, s'est avisé de me masquer de telle sorte qu'on ne me voit plus que l'oreille et l'épaulette. Je défie qui que ce soit de me reconnaître. Et l'on desline cette toile à Versailles! c'est vouloir mystifier la postérité la plus reculée. —

Cette exaltation guerrière s'est enfin apaisée. Aujourd'hui vous comptez a peine , parmi les portraits, des gardes nationaux : sublime protestation! Le parfait soldat, le grognard citoyen, le patrouilleur le plus accompli, se contentent du frac bourgeois et de la redingote a la propriéUire. Du reste, le costume excepté, ce sont les mêmes tournures, les mêmes poses , les mêmes regards menaçants. Cette innocente catégorie est le point de mire des visiteurs facétieux, gens vraiment nuisibles, qui ne viennent au Musée que pour tourner en ridicule les choses les plus respectables. Rien n'est à l'abri des méchantes observations de ces désœuvrés. Us inventent des faits dont l'histoire n'est point complice, ils confondent à dessein tous les siècles, ils intervertissent toutes les dates, et propagent ainsi le doute et l'erreur. Le portrait est ordinairement le but privilégié de leurs sarcasmes. Sans respect pour nos illustrations, pleins d'indifférence pour des noms qui font la gloire de la France, ils les dépouillent impudemment de l'auréole qui les entoure , et leur font subir une complète trausformalion. Quelquefois, au contraire, s'cmparanl d'un de ces hommes à profession tranquille, d'un de ces bons pères de famille, dont le portrait se trouve modestement placé dans un coin obscur des galeries, ils le décorent d'un nom devenu populaire. Qu'une excel-

lente épouse , guidée par l'intention toute louable de foire une surprise à son mari, la veille de sa fête , te soit décidée à confier sa fille au talent d'un artiste, et que, pour la gloire de ce dernier, cette production arrive au Musée, soyez sûrs qu'un de ces mauvais plaisants s'écriera , après avoir regardé ce modèle d'innocence et de vertu:— Ah! Déjazet; comme elle est ressemblante! Voyez donc Déjazet ! C'est d'une vérité incroyable! Ne vous étonnez donc plus de voir chaque jour des groupes nombreux et permanents devant un fort triste tableau représentant un ecclésiastique assistant un condamné; l'un de ces êtres mal intentionnés vient de lancer aux oreilles de cette foule : — Grand Dieu ! le portrait de Lacenaire ! Comment admet-on de semblables horreurs?

Par respect pour les saintes affeclious de la famille , les portes du Louvre devraient être murées pour toutes ces exhibitions domestiques. Des gens qui devraient passer leur vie a cacher leurs figures croient devoir à leurs concitoyens l'exposition de leur laideur. Celui-ci lance des regards obliques et furibonds aux personnes qui s'arrêtent devant lui ; cet autre prend une pose dramatique des plus fatigantes; il croit sans doute que le public lui en saura gré. Un monsieur nous apprend qu'il possède une verrue sous le nez; son voisin, à peine guéri d'une ophthalmie, nous fait savoir qu'il porte encore un abat-jour; un homme riche, sans nul doute, vient étaler au grand jour tout ce qu'il possède de bardes neuves; une jeune dame, venant au secours de la nature, se fait représenter avec des épaules qui descendent jusque» aux talons; et tous les gens à l'air inspiré que ces toiles nous reproduisent nous font croire que la France est une pépinière d'hommes de génie tout i fait incompris.

Cette exhibition de portraits amène quelquefois au Salon une jeune femme venant essayer la précoce intelligence de son fils. — Où est papa? Dites donc où est papa ? Voulezvous bien dire tout de suite où est petit papa? Provoqués par ces questions, d'effroyables cris viennent enfin révéler l'affection de cette faible créature pour l'auteur de ses jours ; et la mère , persuadée que la ressemblance de son mari n'est pas parfaite , se décide à retrancher quelques écus sur la somme promise à l'auteur de ce chef-d'œuvre. Alors l'artiste se révolte , il invoque la foi des traités, il connaît le prix de son travail !.. et le juge de paix se voit dans la nécessité de compléter ce ravissant tableau de famille.

Maintenant passons rapidement en revue les visiteurs que des sympathies particulières conduisent au Salon une ou deux fois seulement. Ce sont :

Les amis, parents et connaissances des exposants. Ils arrivent au Louvre avec une admiration anticipée;

Tous les originaux des portraits exposés ;

Leurs amis, parents, domestiques et portiers, venant juger des ressemblances ; Un jeune enthousiaste voulant se convaincre qu'il s'est fait une idée exacte d'un homme de génie dont le portrait est au Salon ;

Les auteurs qui ont inspiré le sujet d'un tableau de genre;

Les amateurs de théâtre qui veulent s'assurer si tel acteur exposé est aussi bien à la ville qu'à la scène ;

Les propriétaires de tableaux , Mécènes dont le nom est soigneusement consigné au livret;

Les personnes qui n'ont jamais vu la famille royale;

Les modèles dont les belles formes sont venues au secours des artistes ;

Les amants qu'un rendez-vous doit réunir devant un sujet égrillard :

Tous les rapins de l'Académie des beaux-arts ;

Enfin les concierges et employés de cette même Académie.

Si, par hasard, on vient nous dire que nous n'avons pas parlé des habitués des jours privilégiés, nous répondrons que, le samedi, les salles du Musée pourraient se passer de tableaux.

120 LE PRISMK,

el que U visite du Salon , ce jour-là , n'est qu'un prétexte de promenade élégante. Toutefois nous devons ajouter que nous avons entendu un de ces hommes d'élite répondre à une dame lui demandant: — De toutes ces croûtes, quelle est celle que vous préférez? — Adam et Ève , parce que je connais l'anecdote, el que je n'ai pas besoin de me fatiguer à consulter le livret.

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