SCÈNES DR MŒURS
( l>e« jeunes élèves entrent en cl
O LusiiiRs ton. — Ohé, les autres, ohé! Filipot, ohé!
Filipot, passant la téte à la porte. — Qu'est-ce qui veut voir défiler !a parade? Viens-tu voir la parade, Vinet?
Vimist. — El Fmaltre?
Filipot. — On y dit tut y a personne chez nous... Viens-tu? Visbt. — Ah heu , non ! tant pire.
Filipot. — Ah! que t'es couenne... J'y vas , moi. Vinbt. — C'est bon , ça va être dit au maître. Filipot. — Oh ! y dis pas , c'est béte.
Vwrr. — Eh ben , donne-moi quéque chose.
Filipot. --Tiens, v'Ià mon couteau.
Vimet , fuyant. — Je le dirai tout d'méme... Attrape ! Filipot. — Oh!... (il crie) méchant galopin!... (// disparaît. Vinet. — C'est moi qu'a un beau couteau.
Ajiatolf. — C'est moi qu'a un hanneton.
Vijibt. - Pait-il son fier avec son hanneton... C'est ça que c'est beau un hanneton! Aiutole. — Tu dis ça parce que t'en as pas... Et ton couteau, donc! Vlà-t-H pas. parce qu'il a un couteau... Visbt. — Veui-tu changer?
A>*tole. -J't'en fiiiiiiiiche... Et toi, veux-tu changer?
ALBUM DES FRANÇAIS. 135 Vinbt. — Ah , quin ! j'en ai plein chez nous dez'hannetons. Anatole. — Et ton couteau donc , tu peux bien le garder. Vinbt. — Eh bien , changeons.
Anatole. — Ça y est.
Vwet.— -Ohé, Zidore! vlà Tonnellier qu'a un chapeau de paille. Oh c'chapeau! oh c'te tête !
Zioorb , bourrant Tonnellier — Oh c'hapeau ! oh c'coloquel ! ohé, Bocquet, vois-y donc son chapeau !
Bocqcbt, repoussant Tonnellier. — Oh c' capet! oh t'ett pij ! nous allons l'y
i , grognant. — Laix-sè-moi-donc-tran-quille , toi. Zidore , revenant à la charge. — Oh c'nez qui vous Fait ! Ohé, Mayeux ! Tonnellier — M'sieu !
Bocotrr. — Ah ! t'es capon , loi... Mayeux ! Mayeux ! Tonneu-ier. ■ - M'sieu ! m'sieu !
Zidorb lui ejfondre son chapeau d'un coup de poing. — Vlà pour ton m'sieu.
Tonnellier. — Hi hi hi ! Qu'est-ce qu'on va dire chez nous ? hi hi hi !
Zidorb. - Ah ben non, tais-toi, ça ne sera rien... Ne le dis pas, hein?
Tonnellier. — Je veux le dire , moi. Hi hi hi ! mon chapeau qui n'a plus de fond !
Zidorb. — Nous somm' amis, tu sais, ne pleure pas... Tiens, je t'vas donner quéque chose pour la peine... Vlà un crayon rouge.
Tonnellier. — J'en veux pas de ton crayon , j'veux un chapeau. Hi hi hi ! Zidore. — Tiens , v'Ià encore un bouton... Tu vois , c'est gentil , c'est en vrai or Tonnellier , calmé. — Nous serons amis , pas vrai ? Vmbt. — Qu'est-ce que t'as dans ton panier?
Tonnellier. — J'ai du raisiné.
Vinbt. — Donne-moi z'en un peu.
Tonnellier. - Est - il gueulard donc, celui-là!. Vlà pour Zidore; toi, t'auras rien , t'es trop gueulard ; v'Ià ce qu' c'est de demander.
Vinbt. — Vlà ce que t'auras, toi ( il lui donne un soufflet bruyant ).
Tohnellibr. — Hi hi hi ! M'sieu!
Vinbt et les autres étouffent ses cris.
— Ohé , le capon ! Tu pleures , tu rages , tu manges ton fromage (ils entourent Tonnellier en lui faisant les cornes ).
Zidore, monté sur une table. — Préchi prêcha , la chemise entre sur mes cheveux...
Une voix. — M'eg'à vous, v'Ià m'sieu qui vient. Zidorb tombe du haut de la table en bas — Holà ! Les autres. — Bien fait.
Zidorb. — Ça m'est égal , je ne m'ai pas fait de mal ( il pleure).
bras , le bonnel
Le maître. — Gare là-bas , ti j'y va*! ( // parait à la porte ; sensation marquée.) Tomellier. — Hi hi bi , m'sieu !
Le maitrb.- Attend*, attends, chenapan.. Je va* vous en faire du train, moi \(llrentre. TojmuEH. — M'sieu , hi hi , Vinet m'a bat...
Le maître. — C'est donc toi , savoyard ! ( // lui détache une claque à tour de bras. ) Kl à genoux tout le temps de ta classe !
To.mKLUER. — C'est pas moi qui... hi hi hi ? hu hu !
Le maitrb. — A genoux !... obstiné ! Silence par la , où j'en vais faire autant... Ah ! lu as une mauvaise téie!et moi aussi... Nous allons taire la prière... (Tumulte, bruit de bancs et de vaisselle dans les paniers. ) J'avais déjà dit qu'on devait déposer ta mangeaille derrière la porte... Dorénavant je la confisque.. .pour Azor... A genoux! (// fait le signe de la croix.) In nomme patris... (Avec un regard furieuxà droite et à gauche."* Je t'vas aller cingler toi là-bas... In nomine patris...
Tonnellier , d'une voix étouffée . — Hi hi hi !
Le maître. — Qu'est-ce que j'entends? Silence Un nomine patris... (Il lève la main pour un nouveau signe et la rabat violemment tur la nuque de l'élève le plus proche.) Nais rais donc le signe de la croix, animal!... de la main droite... In nomine patris...
L'blEte, à demi voix. — Chameau!
Le maitrb. — Qu'est-ce que lu as dit?
L'élevé, levant les coudes. — Pas moi , je ne dis rien.
Vwbt. - M'sieu , il vous appelle chameau.
Le maître, avec impétuosité. — On ne te demande rien, toi..., enfant de rien du tout , ver de terre ( il le secoue par les oreilles ).
Vijiet. — Holà ! holà , c' n'est pas moi qui l'ai dit , c'est lui qui vous appelle chameau , cha-a-a-a-a-meau , cha-a-a-meau , oh ! oh !
Le maitrb. — Ah, les vermines !... Vous voulez donc m 'épuiser, vous voulez donc m'assassiner? (// parait hors d'haleine.) In nomine patris et... D'ousque tu viens à cette heure , toi ?
Gallochat , entrant. — M'sieu , maman a dit comme ça que je vous dise qu'elle avait dit que... que... elle n'avait pas fait cuire à déjeuner... et qu'il était trop tard.
Lb maître. — Relournes-y et tout de suite. Il est neuf heures.
Gallocbat. — Mais m'sieu... (Le maître s'élance après lui; il s'enfuit en criant.) Hola, holà !
Lb maitrb. — In nomine patris et filii et spiritus... ( Gallochat rentre à quatre pattes ; le mattre s'élance de nouveau. Gallochat disparaît Le maître reprend.) In nomine patris et filii , et spiritus sancli...
Les bléves , sur tous les tons du miaulement. — Amen.'
Zidore , après les autres. Note aiguë, exagérée. — Amen .'
Lb maitrb, avec colère et les dents serrées. — Veni, sancle spiritus... lci,Bocquet, ici, scélérat, que je te casse un bras ou deux... Je te ferai suivre, moi !
BocgiBT. — Si , m'sieu ,je suis... Sancte spiritus, sancte...
Le maitrb, avec un mouvement passionné. — Je vais t'en donner sur les reins des sancte spiritus... Apporte-moi ce que tu caches dans (a culotte. Bocquet. — M'sieu , c'est mon déjeuner.
Lb maître. — Veux-tu?... ( Bocquet lui met dans la main un cornet de mélasse. ) Vilain dégoûtant , lu ne l'auras pas ton déjeuner, sauvage !... La brûle , la bru le elle-même vaut mieux que vous, car au moins la brute... Mercenaire*!... Veni, sancte spiritus-bsbs-bs-bs, incende.
ALBUM DBS FRANÇAIS. 137 Les rlbves. — bs-bs-bs-bs-bs-mm !
La classe comnietioe.
Le MâiTRB. — Le* leçon. 1 *.
Tonnellier. — Ne pousse donc pas , loi... M'sieu ! Anatole. — Tien* , capon , va dire à m'sieu.
Toxnellibr. — M'sieu !
Anatole. — Oh c'tte échinade après la classe , tu verra» , va ! Capon , capon , filou ! Le naître. — Natale, l'Évangile?
Toxnellibr. — Bien fait.
Anatole. — Grand voleur, tu verras. ( Haut.) En ce temps-là. ..là., à .. en ce tempslà. .A... en ce temps-là à à... Jésus ha hu Au...
Le maitrb. — Sait pas; quinze fois l'Évangile à copier. Anatole. — Si m'sieu , si m'sieu... Kn ce temps-là à à... Tonnrluer, bas. — Bien Fait, bien fait.
Anatole. — En ce temps-là à à... (bas). Filou , filou... (haut). En ce temps-là à à...
Le maître. — Copiez trente fois.
Anatole. — Mais, m'sieu...
Le maitrb.— Quarante fois.
Anatole. — Une injustice, nà !
Le maître. — Cinquante fois.
An atolb. — Ferai pas , nà !
Le maître. — Tu raisonnes {il se lève).
Anatole. — Si m'sieu , si m'sieu (plus bas ); injustice, nà! filou , nà ! Lb maître. — Zidore, l'Évangile?
Zidorb se lève avec empressement et parlant fort vite. — En ce temps-là , en ce temps-là, en ce temps-là... M'sieu , papa a été malade, j'ai pas pu apprendre tout. Lb maître. — Une attestation de vos parents.
Zidorb. — M'sieu , papa était malade.
Le maître. — Quinze fois à copier.
Zidore éclate en sanglots. — M'sieu , m'sieu , papa est malade... c'est pas moi... c'est papa qui est malade.
Le maître. — Je n'entre pas là-dedans... Bocquel, l'Evangile? Bocquet. — M'sieu , ça n'est pas dedans le mien. Le maître. — Quatrième dimanche après la Passion. Bocourt. — C'est Pilipot qu'en a fait de» cocottes.
Le maître, avec une irritation concentrée. — -Vous les copierez quinze fois , ces cocottes.
Bocqiet. — Mais , m'sieu...
Le maître. — Silence , et obéissez... Vinel, la leçon? ( Vinet cherche sa casquette, ramasse une plume, et demeure longtemps sous son banc). Vinet, je l'attends.
Vinet , sous le banc. — M'sieu , je ne trouve pas le coton de mon encrier.
Le maître. — Tu n'as que faire de coton dans celte circonstance, il me semble. Récitez.
Vinet, très-haut. — En ce temps-là à à...
Lb maître. — Plus bas, nous avons le temps.
Vinet, plus haut. — En ce temps-là., à .. Jésus...
Le maître. — J'ai dit plu* bas... Parlé-je allemand? Un grillon. — Cri-cri-cri.
Le mutre. — Qu'est-ce qui souffle par là? Je vas le souffler, moi. Vijibt.— M'sieu , c'est chose qui m'empêche de réciter, avec son cri-cri... Il me l'iuet daus le dos... Félisque, nà !
Le maitrr. — Qu'on m'apporte cet animal.
Félix. — M'sieu , c'est pas moi , c'est lui.
Le maître. — Apportez-moi cet animal , vous dis-je. Félix, en pleurs. — M'sieu...
Le maître , impatienté. — Faut-il que j'aille le chercher ?( Félix se cache sous son banc. Fïnet vient déposer le grillon sur la table du maître.) Pauvre bête... Bourreaux , sans cœurs... Qui est-ce qui lui a introduit ce papier dans le corps?.. Barbares... (à Félix) Serais-tu content si l'on t'en faisait autant?.. Si vous profitiez, savoyards, de ce. que je vous montre... si vous écoutiez , cancres (en appuy ant) : limai* faire aux autres ce que nous ne voudrions pas qu'on nous fit... ça dit tout , ça... au lieu qu'ils ne savent qu'imaginer, ces renégats... il faut que je le dise , pour tourmenter, là , pour tourmenter à plaisir... Souffre, souffre si tu veux... Mercenaires que vous êtes... Un maître qui consacre sa vie à leur donner des soins, une bête innocente qui ne leur a jamais fait de mal... Tout leur est bon... ça leur est égal... Mais si petit que soit un animal , il souffre comme vous. Ce papier, qui vous semble peu de chose , c'est comme une bâche pour vous... Parce que ça ne se plaint pas, n'est-ce pas ?.. vauriens... ça n'en souffre pas moins... ça se plaint, ça crie , ça pleure, ça hurle comme vous... C'est vous qui n'entendez pas, bourreaux... Pauvre bête... ils lui ont coupé la tête... les chenapans... Rendez lui la liberté... tout de suite... (On jette l'insecte par la fenêtre.)
Tonnellier. — M'sieu , Zidore m'appelle voyou.
Le maître. — Silence!... Vous avez vu par l'évangile de ce jour combien il est difficile...
Tonnellier. — M'sieu , Zidore me donne des taloches. Le maître. — Silence!.. Vous venez de voir par l'évangile de ce jour... Tokhbllier , à Zidore. — Ah ben ! finis, toi , je n'joue plus... M'sieu! Le maître. — ... Combien il est difficile...
To!toeu.ier , allant à lui. — M'sieu , Zidore ne finit pas de me donner des grandes pichenettes sur le nez.
Lb maiteb lui allonge un soufflet. — ( En appuyant sur ces mots ) De par don ner-les-of-fen-ses... Tiens , vermine , et à genoux !
Tonnellier. — Hi hi hi !
Lb naître. — Vous avez vu par l'évangile de ce jour combien... Mais ils ne savent rien, les cancres..., et je m'épuise (il tousse) hum! hum! hum! (violent accès). Vous voulez donc m'a voir les poumons, misérables... Ils veulent m 'assassiner... Ah! mon Dieu! (// essuie quelques larmes). Vous apprendrez l'évangile suivant... Nous devons avoir fini à la Fêle-Dieu... Un par jour, comme ça... Passons à la dictée (il prend un livre ). Le vieux Nestor répond... en ces termes aux envoyés.. Je te vas frotter les épaules , loi. là-bas , va-nu-pieds.
Un élbvb , écrivant. — Frot-ter-les-è-pau-les.
Le maître. — Tu écris ça, toi , ignare !... Tu me confonds avec Fénelon (souriant). Ça n'est pas mauvais... pauvre Fénelon !(// dicte.) Dans le climat de l'heureuse Bétique... Je ne sais plus on j'en suis... Le vieux Nestor...
Anatole. — M'sieu . voulez-vous me tailler ma plume ?
ALBUM DBS FRANÇAIS.
Li maître , avec intention. — Monsieur, je ne suis pas un tailleur. {Rires bruyants. Le maître, avec un sourire île satisfaction à demi réprimé, reste quelques secondes sans parler.) Heu, heu, heu ! (// reprend.) Dans le climat de l'heureuse... Non, ce n'est point cela... le vieux Nestor répond..., virgule, aux envoyés, virgule , du roi d'Ithaque, deux points: Amis! point d'admiration... ( Vinet donne sans motif un violent soufflet à Tonnellier, penché sur son papier. Stupéfaction. )
Vwkt. — M'sieu, Tonnellier!... y me donne des calottes.
Le maître. — Ici , Tonnellier.
Tojtxbllibr , oppressé. — M'sieu , c'est lui.
Le maître. — Ici , brigand... faut que lu sois bien féroce , toi... {Il l'emporte par une oreille.)
Tojuei.lier. — Holà ! holà !... hoooolà ! ( Furieux ) Grande béte , nà !
Le maître. — Je l'anéantis, misérable... Tu es donc un fléau... Tu es donc né pour le tourment des humains... On aurait du l'étouffer en naissant... Si j'étais ton père... mai» les parents... c'est si indulgent... Je ne sais plus où j'en suis... Dans le climat de l'heureuseBétique...Si\oy&rds\... {Madame Gallochat entre avec son fis.)
M" e Gallochat. — Mande bien pardon, mosieu Desvergettes , sans vous déranger.
Le maître. — Comment, madame? Je suis enchanté de l'occasion qui me procure...
M" 1 * Gallochat — L' petit est revenu chez nous qui dit: Le mosieu m'a grondé; attends, que j' dis, j' vus voir, ça n' sera rien ; il n'osait pas revenir comme ça tout seul.
Le maître. — Oh ! madame , quel enfantillage !... Vous avez eu tort , Gallochat ; pourquoi n'osiez-vous pas , mon petit ami?
M"" Gallochat. — Tu vois, pétit, mosieu est bon... Vous savez , quel fois i sont pas fâchés d'aller comme ça courir... Oh! mais, quej' dis,j' vas t'y ramener, j' vas y parler au mosieu...
Le maître. — Madame, je suis enchanté de l'occasion...
M""" Gallochat. — Y a pas de quoi , mosieu Desvergettes... Allons, pétit, ôte ta casquette; v'ià ton panier, va avec les petits camarades , et profite... C'est- il sage, c'est -il savant tous ces petits messieurs ?
Lb maître. — Mais, Dieu merci, je n'ai point à me plaindre , ça va , ça va.
M"* Gallochat. — Oh, dame! c'est pas tout des roses; seigneur Dieu , qu'on doit avoir quet fois du mal dans vol' état...
Le maître. — Mais, comme ça... Il faut des soins.
M"" Gallochat. — Allons, à revoir, mosieu Desvergettes; excusez bien.
Le maître. — Comment , madame , c'est moi qui... {Elle sort. A Gallochat, d'un ton dur.) Veux-tu m'ouvrir ton livre tout de suite, garnement! ( Gallochat fait un mouvement pour rejoindre sa mire. ) Veux - tu rester là , drôle !(///« repousse sur son banc d'un coup de poing.) Hum, hum, hum! ouf... Dans le climat de l'heureuse liélique... Bon , bon , continuez là-bas , c'est fort bien.
Bocqlet , frappant Zidore. — A toi le dernier.
ZinoM, frappant hocquet. - — C'est toi qui l'as.
Bor.oiET. — T'est toi , et sut, et zut !
Zidorb. — El sut, et zut !
Lb maître. — Attendez, je vais me mettre de la partie. (Bocquet et '/Adore passent sous le banc, et se frappent alternativement en fuy ant. Le maître les poursuit. Ici!
Zidorb. à Bocquet. — C'est toi qui l'a.* le dernier.
Bocqiet. — Zut, c'est toi. [Le maître les saisit au collet. Ils continuent de se frapper l'un l'autre.)
Lb maitrb. — Ah ! déchaîne* ! ( // les secoue par les cheveux. ) Zidorb. — C'est toi qui l as.
Bocqibt. — C'eut toi , zut !
Lb maître, hors de lui. — A genoux , et au pain sec tous les deux ! (Ils se mettent à genoux.) Les savoyards! (// reprend son livre.) Dans le climat de... {'/Adore, rampant sur les pieds el les mains, frappe Bocquet et lui dit: C'est toi ! Bocquet, de même: C'est toi ! Ils se rapprochent et se frappent de nouveau, le maître s'élance. ) Ce ne sont pas des enfants, ce sont des bêtes féroces... Viens ici, toi [H les sépare ); et vous me le payerez bien tous les deux.
Bocqibt bas, et tirant la langue. — Ohé! Zidore, pst , pst, c'est toi qui l'as.
Zidorb. — M' sieu !... j' vas y dire ce que tu sais bien ( Bocquet lui fait les cornes . M' sieu ! vous ne savez pas ce que Rocquet a dit ?... Il a dit comme ça que sa gronde sœur s'en va sur le carré avec le voisin qui joue de la flûte..., et même qu'elle y a donné quairr sous pour qu'il ne le dise pas.
Bocqibt. — M'sieu, l'écoutez pas , c'est pas vrai... Eh ben , moi ,j'vas y dire ce que t'as dit aussi.
Lb maitrb. — Silence, vipères!... Vous portez le trouble et le déshonneur jusque dans vos familles.
Bocqibt. — M'sieu , c'est pour vous ce qu'il a dit... Il a dit comme ça que madame va dans le jardin avec le professeur de dessin... Lb maître. — Silence, vous dis-je...
Bococbt. — J'vas vous le dire à l'oreille... Il a dit comme ça que madame... ( Le reste plus bas. Le matlre laisse tomber sa tête dans ses mains. Silence. Il se relève.)
Lb maitrb , à Bocquet. — Mon Dieu ! quelle épreuve ! Je n'y survivrai pas. (Explosion. ) Sortez d'ici , allez retrouver les parents coupables qui vous ont donné le jour. (Il pousse Bocquet jusqu'à la porte. Sensation. Il revient A sa table. Les élèves sont dans la stupeur. Quelques-uns sourient et font des grimaces.) Messieurs, après ce qui vient de se passer , je me vois forcé d'interrompre la classe ; vous pouvez vous retirer.
Voix >i ouïr ei ses. — Merci , m'sieu... bien bon, m'sieu.
M"' Desvercbttes , entrant amec Bocquet. — Pourquoi donc que tu chasses c' petit, Desvergeltes? il se désole, c'pauvre enfant.
Lb maitrb. — Il vous appartient bien de prendre sa cause en main!
M"" Dbsvergbttbs. — Tiens , qu'est-ce qu'il y a donc ? qu'est-ce que t'as donc , mimi ?... Il a donc été bien méchant , Bocquet ?
Le maitrb. — Sors d'ici , malheureuse... Tu me le fais dire devant ces enfants.
M"' Db«tbr(.bttb». — Ah ça, dis donc , toi , tu m'ennuies pas mal.
Lb maitrb.— Vous n'avez pas de honte devant ces innocents; faut-il que je m'explique?
ALBUM DES FRANÇAIS 141 M- Destercetti».— K\plique-toi , qu'est-ce que ça me fait ? e'e»t que (u vas voir, loi , à la fin !
Li m » itrk. — Vien* donc , malheureuse , viens par ici. ( // l'entraîne dans la pièce voisine. Bocquet s'esquive; on entend des cris, une dispute, des sanglots étouffes. Pendant ce temps-là relâche et tapage sans frein dans l'école. On danse sur les tables, on escalade les bancs, on décroche les cadres.)
Vmut, sur un banc. — Promenons-nous dans le bois, tandis que le loup y est pas... Loup, y es-tu? ( On entend pleurer madame Desvergetles.)
Zidorb. — Ça y est-il de s'en aller?... le maître Ta dit.
Choeur db daksbs et de chants. — Trou la la, le postillon de Ijongjumeau, trou la la la la, le postillon de Long ( trés-haut ) jumeau !
Le maitbe, rentrant, éehevelé— J'en étais sûr... Ils profitent
entre avec sou fils.)
M"' BocoiBT. — Bien le bonjour, > il me parait que ces petits jeunes gens ne sont pas gentils. Le m mu*. — Ah. dame ! on a de la peine, il faut des soins. M"* BocQiET. — Je vous ramène l'petit, qu'est ben fallu 1 ...
Le maître. — Madame Bocquet , vous savez ce qu'il m'en roûle ; mais votre fils s'est conduit...
H~ BocoiBT.— Je n'sais pas ce qu'il a fait, mais l'pauv' petit, il en est ben fâché; il en avait encore les yeux tout muges, quoi!
Le maître. — Madame Bocquet, il m'est impossible... Ha tranquillité , le repos de ma maison en dépendent. /' f\ M™' Bocqi et. — Eh ben , c'est bon ; si vous le prenez
comme ça , j'ie retirerai , v'Ià tout. C'est dix francs d'économisé. Mais, mon Dieu, qu'est-ce qui vous a donc fait? Le maitrb. — Ce qu'il a fait? (// lui parle longtemps A l'oreille. Madame Desvergetles s'approche. )
M*" Bocoiet. — Ah , ah... dame ! Après ça , vous savez ce que c'est que les enfants. Il aura dit ça sans penser. Faut pas y en vouloir. Je crois bien que vous avez trop de raison tous les deusse pour faire attention à une chose que dit un enfant.
M"** Desvercbttss , les j eux rouges. — Mon Dieu si , v'Ià pourtant comme monsieur cst.
M"** Bocquet. — Les enfants, ça jacasse, et v'Ià tout. Au surplus, je puis vous répondre que Bocquet ne le dira plus, il me l'a promis, il en connaît la conséquence... Allons, petit, c'est arrangé; demande pardon a M. et M"' Desvergetles, et dis y que tu ne le diras plus. (Bocquet roule sa casquette entre ses doigts.) Pauv' petit ! vous voyez, pas plus de méchanceté qu'un mouton-, allons, petit. M. Desvergetles le pardonne... N'est ce pas, M. Desvergetles?
M"" Dbsvbrgbttbs , jetant ses bras au cou de son mari. — Allons , mimi , pardonne !
Lb maitrb. — Puisque vous le voulez... Va l'asseoir, mon petit ami.
M mr Bocqikt. — Ah! v'Ià qu'est bien î il sera sage, j'en réponds... Vous ne diriez pas, monsieur, madame , ça me fait toujours d' l'effet les raccommodages... Nous somm' enfants comme eusse... Rien obligé, M. Desvergettes.
Lb maitrb. — De rien , madame Bocquet.
M me Bocquet. — A revoir, monsieur, madame. {Elle sort.)
Lb maitrb. — Mes enfants, je suis indisposé, je vous donne congé.
Lbs bhfatt». — Merci , monsieur, merci. ( Sortie empressée et bruyante de l'école. )
Ed. 0.
ssi rbmbut il est doux et honorable d'être admis dans l'intimité d'un de ces hommes distingués parleur mérite, dont le public s'entretient de loin ; mais cette faveur a bien aussi ses fâcheuses compensations : c'est une douceur particulière qui trouble singulièrement les rapports généraux.'
Le moindre mal de l'ami d'un homme illustre est de s'effacer d'abord complètement derrière l'intéressante figure de son patron. Il perd sa valeur propre et son entité; on ne le compte plus pour rien , il n'est plus que le cicérone d'un monument, le cornac d'uue bête rare, le livret d'un musée. La plus simple politesse l'oublie; plus de conversation et d'égards personnels; on ne le salue point , on ne lui demande plus l'étal de sa santé, on le feuillette comme une biographie. Il rencontre quelqu'uu au détour d'une rue:
« Eh bien, mon cher, comment va Y.?
— Assez bien.
— Que fait-il?
— Je ne sais.
— Vous ne le voyez donc plus?
— Si fait.
— Il ne travaille pas?
— Faites excuse.
— A quoi donc?
— Il ne le dit point.
— Même à ses amis?
— Apparemment.
ALBUM DBS FRANÇAIS. 1 4:*
— Je l'ai rencontré ce matin.
-Ah! ah!
— Toujours gros et gras.
— Il est vrai.
— Comment diable ne maigrit-il pas?
— Je me le demande.
— Il serait beaucoup mieux.
— Je le crois.
— Il a bien de l'esprit.
— Certes.
— Je le crois bizarre .
— U se pourrait.
— Au revoir, mon cher.
— Vous été» bien bon. »
Le même homme se présente dans un salon, il se fait un grand silence, ou lui prête tention , mais ce n'est pas lui que cela regarde. « Parbleu! voilà monsieur qui vous répondra là-dessus.
— Qu'est-ce ?
— Nous parlions d'Y.
— Quoi , monsieur connaît Y. !
— J'ai cet honneur.
— Bst-il mi qu'il va se marier ?
— On en parle.
— C'est bien digne de lui.
— Gomment l'entendez-vous?
— C'est qu'on le dit fort original.
— On le dit, c'est vrai.
— Est-il positif qu'il aime Uni les chevaux ?
— Oui , monsieur.
— Bt qu'il est toujours entouré de chiens ?
— Oui , madame.
— Comment s'habille-t-il chez lui?
— Gomme tout le monde.
— Vraiment!
— Oui , monsieur.
— A quelle heure soupe-t-il ?
— Le soir.
— Bt puis il se couche?
— Quelquefois.
— Quel caprice! il écrit la nuit?
— Peut-être.
— On m'a conté qu'il ne mangeait que des raves?
— On s'est trompé.
— Que son cabinet était tendu de cachemire?
— Il n'en est rien.
— Qu'il se costumait en hongrois?
— Balivernes.
— Qu'il avait des cheveux d'une demi-aune?
— CeU u'est poinl vrai.
— Qu'il dormait dans un bamac?
— Je ne l'ai point vu.
— Qu'il était sur le point de perdre la vue?
- J'espère que non.
— Qu'il était menacé d'aliénation?
— Point que je tache.
— Qu'il se faisait servir par des nègres?
— Rien n'est plus faux.
— Qu'il avait une canne de cent mille écus?
— On exagère.
— Qu'il était beau comme Antinous?
— On le flatte.
— Fort comme un crocbeteur ?
— On le dénigre.
— Qu'il menait parfois des habits d'un autre sexe?
— Quel enfantillage!
— Qu'il fumait de l'opium ?
— Je ne le crois pas.
— Qu'il néglige sa mise à dessein?
— • Ce ne sont que calomnies.
— Qu'il tenait à grand honneur d'exceller au bilboquet?
— Allons donc! Y. a trop d'esprit pour laisser courir ces puérilités.
— C'est égal, ces hommes de talent sont d'étranger animaux.»
De l'ami, pas un mot. Les gens qui l'interrogent ce soir ne se souviendront plus demain de sa voix ni de sa figure. C'est un concierge qu'on questionne en passant. Mais c'est peu de chose que ces fadaises indifférentes : viennent ensuite les haines, haines politiques, haines littéraires, haines jalouses et inexplicables de la foule pour tout homme qui sort de ses rangs, dont l'ami seul soutient les assauts. Tel qui ramperait peut-être devant l'homme célèbr e ne se fait point scrupule d'en dire cent injures devant son ami. Celuici se croit obligé de le défendre. Le voilà , bon gré mal gré , bataillant et disputant à tout propos avec des sots et des insolents ; et où cela ne peut-il pas le conduire? Un homme a cheveux gris s'écrie dans son coiu :
« II faut avouer que cet Y. est un drôle bien impertinent.
— Pourquoi cela?
Vous n'avez pas lu sa dernière sottise ?
— Ah, monsieur!
Franchement c'est digue de Ricétre.
— Je ne vois pas cela.
— Un homme sans idées et sans mœurs !
— Ah , monsieur !
— Un faquin qui ne sait poiut sa langue.
— Doucement!
— Un maniaque qui rêve des choses monstrueuses.
— De grâce!...
Un misérable qui se vendrait pour vingt-quatre sous.
— Je ne saurais souffrir ces propos.
— Ah ! monsieur est l'ami de cet homme!
— Je m'en fait gloire.
— - Je ne vous en fait pas compliment. »
L'homme célèbre est encore un prétexte commode è toutes sortes de méchants propos dont on espère déchirer personnellement l'ami lui-même; l'injure qu'on n'oserait lui jeter en face, on la lui décoche sûrement sous cette fausse adresse; il est vulnérable sur tous les points du talent, de la renommée et du caractère public de l'homme illustre. Il cause d'aventure avec un de ces méchants de bas étage qui sont toujours à la piste d'une parole désobligeante , et qui sont pourtant trop lâches pour la risquer à découvert.
» Votre ami Y. vient de faire un bien mauvais livre.
— Cela m'étonne.
— Vous ne l'avez pas lu ?
— Pas encore.
— Cela est pitoyable.
— Vraiment?
— C'est-à-dire qu'on se demande comment lui, Y., a pu faire une chose pareille. Voilà qui est fâcheux.
— Au reste, il baisse tous les jours.
— Je n'aurais pas cru.
— J'entendais dire hier à un homme de mérite qui s'y connaît que décidément il n'avait aucun talent.
— Ah, bah!
- C'est une réputation faite à coups de journaux.
— C'est trop dire.
— Expliquez-moi donc, vous qui êtes son ami, comment il peut faire des ttmu de cette force.
— Je ne sais si cela est vrai.
— En vérité, vous qui êtes son ami, vous devriez lui faire vos représentations.
— Je ne me le permettrais dans aucun cas.
— C'est qu'enfin cela ne se conçoit pas , etc. etc.. »
L'homme célèbre essuie d'aventure un revers, une chute au théâtre , un livre qui n'est pas goûté , un tableau qu'on critique, ou même une perte d'argent qui a donné lieu à quelque bonne calomnie. Le même interlocuteur attend l'ami , la face rayonnante.
«Eh bien ?
— Plaît-il?
— Que dites-vous de cela ?
-- De quoi ?
— Votre ami?
— Ensuite.
— Cette pièce tombée, sifflée à outrance?
— C'est un malheur.
— 11 n'est point mort de honte?
— Il se porte assez bien.
— C'est de l'effronterie!
— Pourquoi ?
— Il parait que c'est une horrible débauche en cinq actes. - Oh!
— Qu'il n'y a ni cœur, ni esprit , ni talent , ni vergogne ?
— Je ne trouve pas.
— Qu'il y prêche le meurtre el le vol?
Ce n'était point «on intention.
— Se* vers sont du patois.
— Je les trouve fort bons.
— Enfin c'est une monstruosité.
— Je ne pense pas.
C'est l'avis de tout le monde.
— Ce n'est pas le mien.
— ■ Cela st conçoit, vous êtes son ami.
— Ce n'est point ma raison.
— L'indignation a été générale.
— On en reviendra.
— Votre pauvre ami n'avait pas besoin de cela.
— C'est vrai.
— On le dit déjà si déconsidéré.
— C'est faux.
— Il y a des choses prouvées, et je ne comprends pas, pour ma part, que vouscouli nuiez à le voir-
— C'est que ces choses ne sont pas prouvées.
— Quant à moi , je suis fâché de vous le dire; mais je ne voudrais pas qu'on me rencontrât avec lui.
— Vous savez , les mauvaises opinions ; il en dit peut-être autant de vous. »
11 va sans dire que ce diffamateur furibond se vauterait toute sa vie à ses petits enfants d'avoir offert une prise de ubac a l'homme célèbre dont il parle.