‹ Le Prisme encyclopédie morale du dixneuvième siècleChapitre 37 sur 120 · L.-A. Be rtii u n · texte numérisé non relu

L.-A. Be rtii u n

i a inventé les paratonnerres , et la lionne humanité a fait grand fracas de cette découverte , comme si la moitié du genre humain périssait ordinairement par le feu du ciel. Mais il est des coups de foudre qu'on ne peut parer, et que l'artiste voyageur sent tomber sur sa lête. à chaque pas, au plus beau moment de ses émotions. Quel dommage que Franklin n'ait pas médité sur cet autre phénomène d'attraction magnétique! Dès qu'une pensée, une rêverie, une fantaisie d'imagination, courent dans l'air, vous êtes sûr qu'une parole de plomb tombe d'une bouche mal faite pour tout tuer.

Cette judicieuse observation peut s'appliquer, à juste titre, h la grande majorité des touristes, gens désœuvrés qui viennent secouer en Italie l'ennui qu'ils portent avec eux; créatures malheureuses, fatiguées d'un trop long bien-être, colportant en tous lieux leur

paresseuse insouciance, et demandant à tout pays des sensations et des jouissances qu'ils ne peuvent éprouver. L'Italie est le point de mire de ces êtres ennuyés; et ne croyez pas qu'un sentiment de prédilection les y conduit, qu'un attrait particulier leur fait choisir cette contrée : leur seul but est de changer de place, et de jeter un peu de variété dans leurs habitudes de chaque jour. Sous le poids d'une monotone eristeuce, la perspective d'un mouvement prolongé les fait sortir de leur apathie habituelle, et souvent ils se lancent dans ce pèlerinage comme ces malades qui consentent, après mille hésitations, a prendre le remède violent qui doit les guérir.

Quelquefois , entraînés par esprit d'imitation , ces heureui de la terre se sentent tout à coup piqués de la mouche du tourisme, contagion inévitable du monde élégant. Alors ce voyage n'est plus une nécessité hygiénique , mais une affaire d'amour-propre , une impulsion de rivalité, une corvée dont ils veulent se débarrasser à tout prix. Que demandentils, en effet? Les seules jouissances dujretour, la satisfaction d'un fait accompli , le droit de pouvoir dire : «Et nous aussi, nous avons fait notre voyage d'Italie!» Que voulezvous? la mode le veut, la mode l'exige. El cette influence est si pernicieuse que, dans un salon, une dame, dont l'instinct musical se révèle par une larme furtive répandue sur une chansonnette de Panse ron , un monsieur, dont l'admiration artistique commence à M. Dubuffe pour aller mourir sur les toiles de M. Grenier, vous poursuivent en chœur de celte phrase de circonstance : «Nous partons pour la terre classique des beaux-art*! Nous allous admirer les chefs-d'œuvre de Raphaël et nous plonger dans des flots d'harmonie ! »

C'est ainsi que l'Italie est aujourd'hui encombrée de promeneurs qui se plaisent à traîner leur oisiveté de ville en ville, de palais en palais, de monuments eu monuments, conduits par ce noble désir de voir et de connaître qui les guidait naguère à Versailles , à Saint-Germain et à Fontainebleau. Dans ces excursions étrangères , ils vont apporter les mêmes goûts, la même instruction, les mêmes sentiments. Les chefs-d'œuvre de l'art, les beautés de la nature vont passer sous leurs yeux ; ils les regarderont sans les voir, ils vont les juger sans les comprendre. Que leur demandez- vous de plus? Ils ont du temps et de l'argent qui les fatiguent ; il leur est bien permis de les dépenser à leur guise , et , à ce prix , d'augmenter leurs souvenirs de quelques noms poétiques et sonores qu'ils ccorcheront à leur retour.

Franchissons les Alpes, traversons la mer, montons sur le Pharamond ou le Sully, et mettons-nous à la suite de ces explorateurs en flagrant délit d'admiration préventive, qu'ils soutiennent à l'aide de Mariana Starke et du président Dupaty. Voyez! ils s'animent déjà de tous les points d'exclamation qu'ils rencontrent dans le guide de leur choix. Leur enthousiasme s'exerce; ils se préparent à une suite de surprises et d'adorations. Celui-ci s'initie aux beautés de la langue à l'aide de la Grammaire de Feneroni ; cet autre, suspendu aux Modèles de conversation , orne sa mémoire de ces articles do prévoyance : pour payer les porteurs, pour demander à dtner, pour se procurer un logement. Les noms harmonieux de Venise , de Naplcs , de Florence , se mêlent à ces études; une famille tourmentée par le mal de mer appelle de tous ses vœux les rives italiennes , et l'approche de Gênes vient lui rendre le courage qu'elle avait un instant perdu. Les amis des arts se réchauffent en invoquant Titien , Véronesc , Michel-Ange , Raphaël. Les indifférents laissent tomber autour d'eux quelques phrases glaciales sur l'état actuel du commerce génois; et le voyageur classique s'écrie, en déployant son Virgile :

« Voici la reine de la Ligurie !

— Genova ! Gcnova ! Genova !» répond un touriste exalté par cette conquête grammaticale, qu'il vient de ravir à son dictionnaire de poche.

« Monsieur est bien heureux de savoir l'italien , ajoute un voyageur en huiles; on n est jamais embarrassé. Cependant ce n'est pas une chose indispensable , et si vous allez loger chez Michel , vous rencontrerez des dames françaises qui parlent Fort bien le français. On dine fort bien chez Michel... prix modéré; et puis le macaroni y est excellent. J'aime beaucoup les piles avec du parmesan , et c'est pour cela que je ne crains pas de venir à Gènes, bien que la place soit fort mauvaise.»

Conservez donc vos illusions sous le coup de cette apostrophe prosaïque! Enveloppé dans les rêves brillants de votre imagination, vous vous croyiez déjà à Borne, au Vatican, à Tivoli , sur la roule de Naples; vous vous balanciez mollement sur des Jlots d'azur, et la voix du désenchantement vient crier à vos oreilles : Michel, macaroni, fromage parmesan ! Ici commence le décroissement de vos illusions ; vos inspirations poétiques se trouvent anéanties par cette exclamation culinaire ; vous promeniez vos rêveries sous les ombrages de Tusculum, la réalité vous place à la porte d'une salle à manger. Dans cette voie, il vous sera difficile de vous arrêter. Vous allez rencontrer des voyageurs dont le sentiment s'épuise en appréciations gastronomiques : pour ces hommes de gont, l'Italie n'a pas de monuments. Gênes peut renverser ses palais, Florence fermer ses galeries, Borne voiler ses chefs-d'œuvre, ils ne s'en plaindront pas; leur seule affaire est de découvrir une hôtellerie passable et une table bien servie. Tous leurs soins, toute leur sollicitude tendent vers ce but : ils s'inquiètent , ils consultent , ils interrogent, ils instruisent; et si vous êtes de leurs amis, ils étalent devant vous les richesses de leurs albums. Voyez!

Borne, 5 avril 1810. — On dîne assez bien chez Lepri.

Borne, 1 5 avril. — Il nous a été impossible de trouver du poisson frais.

iVaples, 1 er mai. — Le vin est exécrable ici!

Milan, juin. — Encore du macaroni et des ravioli , et des ravioli et du macaroni. Toujours du parmesan. Le parmesan nous poursuit.

— Si vous allez de Borne à Florence, ne prenez pas la roule de Viterbe. Les auberges sont déplorables; vous n'y trouvez rien à manger. Triste journée !

Florence. — Le pays devient moins sauvage. Nous avons fait pendant notre séjour ici plusieurs repas excellents , etc., etc. »

La mission de ces touristes est d'acquérir des connaissances approfondies sur cette matière, d'orner leurs souvenirs d'études spéciales sur les tables d'hôte comparées , afin , sans doute, d'obtenir a leur retour d'Italie le titre de bachelier es cuisine.

Quelquefois ces jugements et ces appréciations, au lieu d'aller s'enfouir dans des archives de famille, prennent rang dans ces livres d'auberge destinés à recevoir les improvisations locales : les voyageurs inspirés profitent volontiers de ces pages ouvertes à leur génie; ils sont fiers de laisser quelques fragments inédits dans le pays qui vit naître les chantres de la Jérusalem et de la Divine comédie. Ne sont-ils pas sous le même ciel , au sein de la même nature? Ne soyez donc plus surpris de leur fécondité ! Dans ces recueils cosmopolites, les plus étranges pensées se mêlent et se confondent. Des noms, étonnés de se trouver ensemble, se heurtent et se pressent. Qu'une signature illustre apparaisse sur l'un de ces feuillets , et mille noms inconnus la feront disparaître sous leur obscurité. « Où est Byron ? Montrez - nous Chateaubriand ! nous voulons nous placer sur la même ligne ! » El , après de longues recherches , vous parvenez à déchiffrer ces précieux auto graphes sous uu amas de griffonnages, mis en lumière par des satellites importuns venant graviter autour de ces planètes. Et encore si ces bonnes gens se bornaient à donner cette seule preuve d'existence, on n'y ferait pas attention: mais ils torturent leur esprit ,

ils compriment leur cerveau pour en filtre sortir une idée , un semblant d'idée , une phrase, un seul mot ! L'usage le veut ; la postérité le réclame.

Ouvrons ces vastes répertoires, monuments littéraires qui s'enrichissent chaque jour de collaborateurs nouveaux ; laissons de coté tous les vers de Virgile , d'Horace , de Tibulle . d'Ovide , devenus inintelligibles sous la main qui les a transcrits faute de mieux , et saisissons au vol quelques-unes des impressions personnelles que les touristes ont soin d'y consigner.

« La vue des belles scènes de la nature émeut profondément. » Eugène Tantinet.

«Rien n'est beau comme un soleil couchant dans la baie de Naples: cela vous fait rêver. » Edgar Falempin.

«Sur les bords de la mer on peut s'abandonner sans crainte aux charmes enivrants de la mélancolie. » Jehan Rinssure.

«Les voyages sont indispensables à la jeunesse.»

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