LISTE DES VOYAGEURS
M. *** ( Profession.) de Allant a Polr
M. V. [amant des muses), venant de Paris , la capitale des artistes, allant au tombeau de Virgile , pot r y déposer une couronne de lauriers.
M. William M. (gentleman), venant de Calcutta , allant en Islande , mur son agrément.
M. Galihh (vojageurdu commerce), venant de faire un marnais dincr, allant se coucher dans un méchant lit sans rideaux i r dormir, si les moustique! \eulenl bien le lui
permettre.
IGO LE PRISME,
i. y a quelques années, une épidémie inconnue, apportée en Italie par lord Ryron , vint choisir ses victimes parmi les touristes. Le séjour à Venise de fauteur de Child-Harold fit fondre sur celte malheureuse cité une nuée d'imitateurs, plagiaires ridicules qui, pendant quelques mois, parodiaient ses allures et exagéraient les extravagances que les journaux du temps lui prêtaient : celui-ci se faisait annoncer à l'aide d'une imposante ménagerie, dont le logement avait été somptueusement préparé; cet autre arrivait accompagné de tous les hôtes de ses écuries; le poêle , disait-on , trouvail un charme infini dans la société de trois ours; ses chevaux avaient excité l'admiration des habitants de Venise!
Un instant la police autrichienne s'inquiéta de l'accroissement de ces Fantasques personnages, qui laissaient planer autour d'eux ces bruils vagues, ces demi-révélations, qui . sans rien préciser, éveillent toutefois un vif sentiment de curiosité ; leur existence mystérieuse, le soin qu'ils mettaient à ne pas se montrer en plein jour, leurs démarches nocturnes, les gens qu'ils recevaient le soir, lout cela devait faire supposer quelques secrètes machinations, quelques dangereux projets, qu'elle était intéressée a déjouer, firàce à une active surveillance, elle reconnut bientôt qu'elle n'avait rien à redouter de ces'êlres inoffensifs; ces bruils, ces révélations, ces embûches, ce mystère, firent place à la plus prosaïque des réalités. Depuis, elle les désigne ainsi dans ses notes : « Voyageurs peu dangereux, attaqués de la maladie byronienne. » Ce demi-succès refroidi! l'ardeur de ces touristes, reproducteurs de Byron. Ils commencent à disparaître, au grand regret des gondoliers et des propriétaires vénitiens; mais ils sont remplacés par les disciples d'Ubcrmann, voyageurs mélancoliques, misanthropes farouches, qui viennent promener en Italie leur jeunesse désenchantée, leur indifférence de toutes choses. Que demandent-ils à ce pays? le bonheur? Ils savent bien que le bonheur ne se rencontre pas sur celte terre! Rien ne peut les distraire de la tristesse dont ils se sont drapés : c'est leur manteau de voyage. Les chefs-d'œuvre de l'art, les beautés de la nature , les populations aux caractères si variés ne sauraient attirer leur attention : ils ignorent tout , mais leur intelligence précoce leur a lout fait deviner, et ils craignent d'augmenter leurs déceptions au contact impur des misères humaines; aussi recherchent-ils les chemins solitaires, les gorges dévastées, les pics inaccessibles. Là , ils prennent des airs inspirés, des poses dramatiques, et versent l'amertume de leur âme sur tous les objets de la création , tout en parcourant quelques pages de leur auteur favori , comme ce voyageur enthousiaste qui se plaçait à l'ombre du Colyséc pour lire la Pucelle de Btlltville.
Leur cœur, lassé de tout, même de l'espérance . ne demande plus rien à ce vaste univers. Mais bientôt leur enveloppe charnelle les force à descendre des demeures éthérées; le moment oit ils doivent dire un éternel adieu à la terre n'est pas encore venu! ils se traînent nonchalamment vers leur hôtellerie, et prennent tristement une large part du dîner qu'on vient de leur servir. Tout à coup ils se sentent renaître ; le sourire inespéré d'une servante d'auberge leur a fait ressentir une de ces vives émotions qu'ils ne devaient jamais éprouver!
Voyez cet homme dont le front s'incline vers la terre; ses allures sont nonchalantes, sa démarche est indécise, il semble réfléchir profondément : vous croyez peut-être qu'il s'occupe à classer ses sou\enirs, qu'il se rend compte de ses sensations, qu'il médite sur
la chute des empires? Détrompez-vous; cet homme est un touriste par ordonnance de médecin. Fatigué d'apporter des remèdes à des maux imaginaires, son docteur lui a dit : « Ma foi, mon cher, je pense que vous ferez sagement d'aller en Italie; l'air de ce pays vous rendra les forces que vous avez perdues;» et dans cet espoir, le malade s'est décidé à entreprendre ce salutaire pèlerinage. Lorsqu'il arrive dans une ville, il se garde bien de s'informer des curiosités è voir, des monuments à visiter; il demande tout d'abord l'adresse du meilleur médecin de l'endroit: c'est le seul cicérone qu'il désire. Sous l'influence de ses habitudes , la vie de ce touriste est une suite non interrompue de consultations : les beautés d'une résidence suivent le thermomètre de sa santé. Si vous lui demandez : « Viendrez-vous visiter la galerie du grand-duc? Irez- vous au palais Pitli?» il vous répond : a Je n'irai pas encore aujourd'hui; je ne suis pas bien à mon aise, je craindrais de me donner un mal de tête... Le calme m'est ordonné , et la vue des tableaux fatigue horriblement. » Toutes les journées de ce touriste s'écoulent ainsi au milieu du calme, et pourtant il rapportera <f Italie uu travail précieux, qui réclame tous ses instants, qui l'absorbe tout entier. En voici un fragment:
t" mai. J'ai bien dormi oatte nuit. — 2 mai. Je viens de voir mon médecin, qui m'a conseillé une petite promenade. Je suis allé aux caséines, et à mon retour j'ai parfaitement déjeuné. — 3 mai. J'avais la tête lourde ce matin en m'éveillant :• le grand air m'a fait du bien; je pense que la journée sera encore bonne. — 4 mai. Le bain que j'ai pris m'a calmé; je n'ai pas éprouvé d'agitation depuis. — 5 mai. Je crois avoir un peu de fièvre; je ferai diète aujourd'hui. — 6 mai. Mes digestions sont excellentes. — 7 mai. Je reprends des forces. — 8 mai. Décidément je n'irai pas a Rome; les voyageurs y prennent des fièvres qu'il est fort difficile de guérir; et puis, trouverai -je un bon médecin dans cette ville? Je suis enchanté de celui qui me traite; il m'a rendu la vie.
Toutes les pages de ee monument sanitaire présentent le même intérêt et la même variété.
Parleronsinous de cette cohorte naïve , enrôlée par l'espoir et la crédulité ; de ces touristes qui partent escortés de tous leurs moyens de séduction , et qui vont échouer niaisement contre une réalité qu'ils ne soupçonnaient pas? Sur la foi de leurs prédécesseurs, ils arrivent en Italie avec cette ferme conviction qu'il suffit de se montrer pour porter le trouble dans le cœur de toutes les femmes. La tête farcie de récits amoureux, ces Don Juan «• plaisent i parer du nom de conquêtes ces possessions faciles de places démantelées, ouvertes à tout venant, et que la Providence, toujours secourable, semble avoir échelonnées sur le chemin du voyageur, comme des étapes hospitalières. Qui n'a pas rencontré sur sa route cette créature providentielle, véritable manne du désert, à laquelle une inépuisable charité valut sans doute le nom de Notre-Dame des Étrangers P Elle ne pouvait manquer à l'Italie, la terre des madones, la terre on la Divinité n'a qu'un symbole . celui de l'éternel amour. Rome r Naples et Florence ont aussi leurs Notre-Dame des Étrangers, dont la mission est de fournir au touriste consciencieux le galant épisode nécessaire au complément d'un voyage, l'indispensable bonne fortune sans laquelle on ne se permettrait pas de rentrer è Paris. Et pourtant l'insuccès de ces touristes est une triste vérité; mais ces dandys désappointés prennent le parti de propager un mensonge , qui persiste impudemment a les ériger en triomphateurs !
Et les voyageurs aventureux , encore persuadés que les routes d'Italie sont peuplées de brigands et qu'on ne peut effectuer un voyage sans être victime de deux ou trois arrestations , les laisserons-nous arpenter tous les chemins sans les mettre en présence de quelque bande formidable? Fra Diavolo, Gasperoni , qu'êles-vous devenus? venez en aide
à ces touristes , nourris de toutes les histoires dont vous êtes les héros ; ils vous appellent et vous réclament : ils n'exigent de vous qu'une petite embuscade sans trop de dangers , dont ils vous paieront les frais à l'amiable, pourvu que le prix soit modéré. Mais, par malheur, une prosaïque sécurité est acquise à ce pays : les voyageurs qui mettent au nombre de leurs émotions les périls de la grande route s'en retournent enrichis de la bourse destinée à la prière d'une carabine, a Voyez donc , nous dit Méry , à quoi en sont réduits maintenant ces pauvres Anglais , qui , dans leur budget du voyage d'Italie , se votent d'avance le chapitre des arrestations, qui fortifient une chaise de poste comme une demi-lune, et braquent des pierriers de brick sur les créneaux des lanternes. L'autre nuit, lord S**", voulant se donner le spectacle d'un drame nocturne, a jeté deux de ses piqueurs en avant sur la route : il les avait déguisés en bandits, d'après les dessins officiels. En pleine campagne romaine, le noble Anglais a été arrêté par ses piqueurs, qui ne savaient juste de la langue Julienne que les cinq mou sacramentels de l'arresUtion. Vingt .coups de feu i poudre ont été échangés; malheureusement, une balle qui s'était glissée, par distraclion dramatique, dans un pistolet du lord, a traversé la cuisse d'un piqueur*. l'autre, s'effrayant du sérieux inattendu de l'affaire, s'est jeté à-U nage dans ua marais ponliu desséché par le dernier pape : il s'y serait noyé sans l'intervention d'une patrouille pontificale , qui lui a sauvé la vie pour le fusiller. Le généreux lord a couru au-devant des dragons pour leur expliquer la plaisanterie en anglais. Le brigadier romain éuit un Français de notre ex-garde , qui était furieux contre les AngUis et qui en cherchait un à manger depuis le camp de Boulogne : après vingt ans de service pontifical , il avait oublié le français et n'avait pas appris l'italien. Ne concevant pas qu'un voyageur osât prendre chaudement la défense des bandits qui l'arréuient, et entrevoyant là-dessous quelque chose qui ressemblait à de la complicité , il a fait garrotter le noble lord , qui lui criait toute la grammaire de Veneroni avec un accent d'acier britannique. Le piqueur blessé, le piqueur sauvé des eaux, et leur noble maître, ont été en Fermés dans une grange , sous la garde de deux sentinelles. Le lendemain , l'affaire s'est arrangée en présence des autorités; le piqueur a subi l'amputation. »
Lord S*** est une des dernières victimes des brigands. Les Anglaises ne s'évanouissent plus sur la voie Appia. Gasperoni est enfermé dans la ciudelle de Civiu-Vecehia,et ses successeurs ont quitté l'Iulie pour aller prendre possession de la scène de l'Opéra -Comique ou de la Galté : c'est la seulement qu'on les retrouve encore dans toute leur pureté traditionnelle, sous les brillants habits de M. Chollet et sous les sombres poses de M. Francisque. Ne vous fiez donc plus à ces touristes exaltés qui vous disent en vous montrant leurs trophées de voyage : « Voici un costume complet de brigand napoliuin ! •> Le» tailleurs de Rome se chargent à tous prix dé ces ajustements de fanUisie.
Les touristes qui mettent en réserve une bourse destinée aux rencontres de grandes routes ne songent jamais aux innombrables contributions que l'industrie italienne lève chaque jour sur leur inexpérience. Et cependant leur budget de voyage deviendra monstrueux, s'ils ne savent pas éviter les embnebes tendues sur leur passage, embûches mille fois plus dangereuses que les atUques de grand chemin. La curiosité des touristes procure au peuple italien plus d'or que les chefs de bande les plus habiles n'en ont enlevé aux riches AngUis. Demandez aux collectionneurs , aux amateurs de peinture , aux faiseurs de fouilles , ce qu'ils ont payé leurs mystifications ! Comment quitter Rome les mains vides! Tous les pèlerins ne s'en tiennent pas au costume complet de brigand napoliuin ; ils veulent enrichir leur cabinet d'une plus précieuse rareté. Tous les goûts sont prévus; toutes les passions trouvent un aliment. Les amateurs de Ubleaux déterrent dans toutes les boutiques des Raphaël , des Titien , des Véronèse , qui n'ont pas trouvé d'acquéreurs à
l'hôtel Bullion. Des conducteurs de calessini , antiquaires de naissance, voue demandent, dans une de vos promenades, si vous ne désirez pas assister à une petite fouille , et des gens apostés pour ces sortes d'opérations vous déterrent, après un quart d'heure de travail, un bras, une jambe, un torse de dieu, fabriqués la veille et enfouis le matin en votre honneur. Il existe à Rome des Fabriques d'antiquités , comme il existait à Paris , sous l'empire, des fabriques de vases étrusques. Un soir vous allez promener vos rêveries aux environs de Rome, et vous rencontrez un pâtre lettré qui vous propose de vous conduire au tombeau d'Horace ! Heureux de cette bonne fortune vous vous laissez guider, et votre cicérone vous indique gravement une place vide, et vous demande ensuite le prix de son indication. Sur la foi des voyageurs mystifiés , vous vous décidez à aller visiter les tombeaux des Scipions, l'immortel laurier de Virgile ; et les indicateurs officiels chantent en chœur à vos oreilles: Evco sepulcro di Scipionel ecco sepufero di Virgilio! Même absence de tombeaux ! Les numismates trouvent à compléter facilement leurs collections. Les Àntonin, les Titus, les Othon se renouvellent comme par euchantemenl : daus la ville chrétienne, on bat encore monnaie à l'effigie des Ctsars; et les amateurs se pressant chez les fabricants pour admirer la respectable vétusté et la belle conservation de ces vieilles médailles!
Arrêtons-nous! nous allions rencontrer les touristes désenchantés, êtres ennuyés et ennuyeux , qui aiment à placer sous vos yeux le revers des plus belles choses : le contact de ces voyageurs vous enlèverait vos dernières illusions. Evitez avec soin ces visiteurs qui s'écrient devant les loges de Raphaël : «Je croyais que c'était mieux que ça !» devant Saint-Pierre : « Tiens , on m'avait dit que c'était si grand ; ce n'est pas le Pérou ! » à propos de la colonne Trajane : «Ma foi , je préfère la colonne Vendôme , c'est plus national! «
Evitons aussi ces enthousiastes qui croient devoir pousser de furibondes exclamations à propos du moindre grain de sable romain ; l'admiration taciturne des Anglais est préférable à l'agitation de ces furieux. FliffCIl GllCHABDET.