LES MUSICIENS AMBULANTS
'art nous entoure de toutes paru et nous pénètre par tous les sens ; nous vivons dans une atmosphère épurée ; il y a de l'harmonie dans chaque molécule d'air que nous respirons. Les musiciens ambulants encombrent nos rues. Et en effet, depuis que la musique , descendue jusqu'à la soupente du portier, est remontée jusqu'à la mansarde, il ne faut pas s'étonner s'ij pleut des musiciens sur le pavé. Aux troubadours et au* trouvères des siècles de la chevalerie ont succédé , de nos jours, les musiciens ambulants; exacte et triste expression d'un siècle sans consistance et sans couleur , ou tout est rapetissé parce que tout est commun.
Vous ne pouvez faire un pas dans la rue sans rencontrer un jeune enfant des montagnes , une vielle suspendue à son cou , chantant des airs du pays et dansant devant vous à la manière des ours : même grâce , même légèreté , quelquefois mêmes cris sauvages ; mais en revanche , combien sa voix est douce et son œil suppliant quand il vous demande un petit sou ! comme vous vous sentez ému à la vue du petit malheureux qui n'a pas de mère pour veiller avec son ange gardien sur son enfance. L'orphelin grandit; l'ambition lui est venue avec la conscience de sa misère et la crainte de l'avenir. Sans savoir une note de musique, il s'improvise musicien. Avec l'aide de Dieu et des hommes , il arrivera peut-être à une certaine habileté, qui s'escomptera sur U place publique ou dans les carrefours, en une certaine quantité de gros sous. A force de privations et de persévérance il achète une vielle organisée : sa carrière est désormais tracée.
La vielle organisée est le point de démarcation entre le musicien de contrebande et le véritable musicien ambulant ; ici commence le domaine de l'art. Il y a tout un monde de sensations, d'idées, de sentiments, de perceptions, de moeurs et de prétentions à parcourir pour arriver du premier degré au second. Le simple joueur de vielle est ordinairement une manière de petit sauvage , qui n'a pas plus le sentiment de la musique que celui de la danse : c'est une machine attachée à une autre , dans le but d'en arracher de*
sons plut ou moin* discordants. Il ressemble au joueur de vielle organisée comme l'instrument du premier ressemble à l'instrument du second : la forme extérieure est la même ; l'âme seule fait la différence.
Quelquefois la vocation musicale se révèle chez certaines natures d'élite avec une puissance qui étonne. Quel dilettante privilégié n'a senti tomber ses préventions aristocratiques eu écoutant par hasard un de ces matstri des carrefours, dont un habitui* des Bouffes ne pouvait soupçonner l'existence ? Deux célébrités du genre se disputent à Paris l'admiration et la menue monnaie des amateurs : l'un est un jeune père de famille que les souffrances morales et physiques ont marqué au front du sceau des véritables artistes ; l'autre , jeune aussi , rappelle d'une manière frappante ce type de bohémien perdu depuis longtemps : c'est une nature à part , une de ces figures incultes mais belles , dont le cynisme contraste avec les sons touchants et mélancoliques qui s'exhalent d'entre sas doigts. Celui-là aussi a toujours à ses côtés une compagne qui partage les tribulations de son existence aventureuse : elle joue habituellement de la harpe ; c'est toujours à peu près le même instrument , mais c'est rarement la même femme.
L'orgue appartient essentiellement à l'Italien. Vous le pouvez facilement reconnaître a son air à la fois passionné et abattu : il y a du lazzarone dans sa désinvolture. Il ressemblerait assez à une momie, quand il s'arrête, sans le mouvement machinal, lent et régulier de son bras, et le regard inquisiteur qu'il fait errer autour de lui. Observez-le : on croirait qu'il dort en marchant. Son orgue est placé sur son dos ; on dirait que l'homme et l'instrument ne sont qu'un, et que, semblable au colimaçon, c'est sa maison qu'il traîne. Il ne demande jamais rien , il joue : si vous ne le payez pas , il s'en va ; si vous lui donnez , il reste , et il est consciencieux , je vous assure ; pour beaucoup il donne beaucoup : le travail est proportionné au salaire, aussi bien que le salut dont il accompagne son remerciement.
Ailleurs ce sont des chanteurs, une harpe, un violon; partout des lambeaux d'harmonie, comme des miettes échappées à la table d'un roi. Oh ! grands maîtres , votre génie serait de glace , si vous pensiez que tel air sorti de votre imagination de feu , de votre âme poétique, sera fané en quelque sorte par le souffle de la misère, comme une belle fleur arrachée du sol et dont les parcelles sont jetées au vent ! Il n'est pas donné à tous de comprendre cette voix de la mélodie, qui fait mouvoir en nous des ressorts si mystérieux qu'ils ébranlent tout notre être. En même temps qu'elle les élève et les régénère, la musique développe chez quelques-unes de ces organisations privilégiées, cachées sous la triste livrée du musicien ambulant, une énergie de sentiments que le vulgaire ne soupçonne pas. Que de drames se sont passés tout bas le soir, en famille , quand la jeune fille n'a pas rapporté de pain pour elle ou son vieux père , après avoir chanté tout un jour! Oui , elle a chanté ayant la mort dans l'âme; elle a souri quand son cœur pleurait; elle ignore que l'indigence elle-même, pour intéresser, doit être belle. Hélas! ses traits fatigués n'inspirent que l'indifférence; ses yeux éteints ne sollicitent plus en sa faveur: les hommes passent sans un regard de pitié, sans la plus faible marque de bienveillance, et la pauvre enfant meurt un matin en exhalant son âme dans un dernier chant.
Le souvenir de l'enfance de la jeune tragédienne que tout Paris admire est un trait qui doit naturellement trouver sa place dans ce tableau. L'avenir de l'humble fille alors n'était point écrit sur son front : ses souffrances n'ont pas trouvé l'écho que devait plus tard éveiller son talent!
Malheureusement , ici comme ailleurs le fort est à coté du faible, le bon près du mauvais. Dans les cafés , sur les places publiques , des femmes chantent , une guitare à la main ou une harpe devant elles : c'est la cigale dont parle La Fontaine.
Paris , cet asile ouvert à toutes les infortunes politiques, est aussi le refuge , le rendezvous général des musiciens errant* et des chanteurs incompris de tous les pays. Ici c'est l'Alsacien entouré de sa nombreuse progéniture, famille nomade de ténors, sopraoi et basses-tailles improvisés , pataugeant et coassant à l'envi au milieu des ruisseaux bourbeux de nos rues, comme une troupe de canards voyageurs abattus sur un marais; là , c'est l'Allemand réuni en société anonyme pour l'exploitation de la clarinette et du trombone; plus loin, c'est l'Italien lui-même, le musicien par excellence, tour à tour instrumentiste et chanteur, Lablache ou Paganini. Paris a aussi dans ce genre une illustration qui lui est propre. Qui n'a connu, au moins de réputation, Marquis, Marquis l'ancien , le premier, le vrai Marquis? — car, depuis quelque temps, les Marquis ont prodigieusement multiplié sur le pavé de Paris. La concurrence est partout , la concurrence a tué Marquis... Marquis n'existe plus! Paris est veuf de son Marquis. Son héritage, sa défroque grotesque , son resplendissant habit canari , ses bas chinés , sa culotte vertpomme et sou jabot traditionnel appartiennent aujourd'hui à d'ignobles bohémiens; ils ont eu de lui tout ce qu'il y avait en lui de mortel. Mais sa réjouissante figure , son sourire malin , et toute sa personne , si spirituellement prétentieuse , qui nous les reudra? Il y a aussi loin de tous vos faux Marquis au grand homme dont ils portent le nom , que de Bobèche et Galimafré à leurs tristes et stupides successeurs.
Paris est en proie à une invasion de musiciens ambulants telle que, si l'on n'y prend garde, le bruit des instrumenta dans les rues dominera bientôt celui des voitures, et les étrangers, si peu convaincus déjà de la dignité de nos mœurs, pourront, a bon droit , nous prendre pour un peuple de saltimbanques.
La nuit elle-même ne fait pas disparaître ces tyrans de nouvelle espèce. Par une de ces belles soirées dont le ciel se montre si peu prodigue envers le Parisien, vous sortez de chez vous, l'esprit libre d'affaires, le cœur ouvert à toutes les émotions douces, et vous vous mêlez à la foule élégante et parfumée qui encombre à cette heure le boulevard des Italiens. Vous pensez, vous rêvez et vous observez en même temps. L'air est si frais! il y a tant de bonheur autour de vous, et parfois aussi de si plaisantes originalités! Mais voilà que tout a coup le génie , ou plutôt le démon de la musique, cette effrayante apparition qui vous a si souvent fait clore votre fenêtre pendant la journée, surgit à vos côtés
sous h forme d'une petite fille armée de la fatale guitare, ou d'un petit garçon faisant crier sans pitié" Itroi des instruments. Comment fuir dans cette foule compacte qui vous presse de toutes parts? vous courez risque de vous promener ainsi fort longtemps au son de celle musique sauvage... Une seule chance de salut vous reste. « Un petit sou, s'il vous plail. » Vous vous hâtez de payer, et vous passez. — Un peu plus loin même supplice et même. rançon. — Vous n'en pouvez plus; les oreilles vous tintent, et vos nerfs agacés se crispeni. Vous vous réfugiez sur une chaise. Vain espoir! Une femme, une pauvre Allemande, un enfant sur les bras, un autre sur le dos, un troisième debout I ses cotés, commence d'une voix glapissante un de ces airs tristes et plaintifs que l'on croirait un chant de mort... Le moyen de résistera cette double atteinte portée en même temps à la sensibilité de votre cœur et à la délicatesse de voire organe?
Paris, qui ne veut plus de mendiants, est peu habile à les cacher ou à les saisir. El qu'est-ce donc autre chose, je vous prie, que ces aveugles à la clarinette criarde, ces éternels chanteurs de complaintes, et ces petits joueurs de vielle, malheureux enfants des deux sexes qui préludent ainsi a une vie d'opprobre et de misère ? Puisqu'il faut qu'il y ait des pauvres, faites au moins que la charité puisse s'exercer librement , et ne permettez pas à l'importunitéetau vice naissant d'arracher l'obole réservée aux vrais enfants de Dieu !
M tau d'Asspac n.
LA misi ri;.
*tvRB mère! Elle était avant comme beaucoup d'autres femmes, ni plu.s ni moins malheureuse. Un jour seulement elle s'effraya de la destinée qui l'attendait. La misère sVlait assise, pour n'en plus bouger, sur le seuil de sa porte, au cinquième étage. La misère a-t-elle une expression? Si elle devient l'indigence même, on s'habitue sur-le-rhamp à la confondre avec le néant. Madame Angel est mère de quatre enfants ; son mari mourut l'an dernier, pris dans l'engrenage d'une machine à vapeur, victime de l'industrie, dans l'atelier où il travaillait pour vivre au jour le jour. L'atelier ne fut pas fermé ; on dit , entre voisins, qu'un ouvrier était mort et qu'il laissait une femme et des enfants; Fémotion s'arrêta là. La veuve recueillit l'héritage du travailleur: beaucoup de larmes, sans pin . elle lutte contre la misère; elle est beaucoup plus morte que son mari.
De ses enfants l'allié est apprenti compositeur. Un an s'est à peine écoulé depuis la mort du mari, et la misère, lèpre envahissante, a frappé Auguste, l'aîné de la famille; il ga gnait un franc par semaine, et sa mère le nourrissait à peine. C'était justice; il était le plus grand et supportait mieux la faim que ses frères. Malade d'épuisement , il est entré à l'Hôtel-Dieu. Heureusement la mère n'aura plus que trois enfants à soigner ; elle est ouvrière et gagne vingt sous par jour. L'ouvrage venant à manquer, que va-t-elle de venir? Elle cherche un ménage à faire, du pain à porter, et mille autres choses doul on ne peut avoir l'idée que sur le moment même, quand on meurt de faim dans la poi trine de trois ou quatre enfants. Une mère a pour ressource de frapper à toutes les portes ; un père en a une de plus, c'est de les enfoncer. 11 peut se faire voleur. Oui, mais de toutes ces portes, quelle est celle qui s'ouvre, même pour une mère? quel est le lieu de Paris , le bureau, l'établissement où un malheur réel, incontestable, et comme légalisé par son excès même, puisse se dire : «Je serai .secouru. » Et si l'infortune de madame Angel a quelque chose de typique, de général , si c'est celle de beaucoup d'autres , c'est une rai son pour y réfléchir moins, et on se console sur In quantité.
On est en plein hiver; le bois n'étant pas un objet de nécessité première, on s'en passe sous la mansarde : du menu charbon pour cuire les aliments que le voisinage des halles Fournil à ceux qui n'ont pas le moyen d'avoir du pain , voilà tout le combustible de la maison. Des pommes de terre délayées dans du lait pour les plus jeunes, tel est l'ordinaire de la maison. Il n'y a pas de lit, mais en revanche une paillasse dissimulée sous une couverture qui se double d'une grande quantité de haillons : tel est le coucher delà maison. Cette existence n'a rien d'absolument mortel . et c'est celle qui fait dire au premier venu qu'on ne meurt pas de besoin : cela est vrai . on meurt de maladie KU-
lement, mai* le besoin est une maladie. Aussi Auguste, l'allié, mourra-l-il peut être à l'hôpital , parfaitement soigné par le médecin du roi.
Il est, néanmoins des heures où, si madame Angel n'écoulait que son désespoir, elle aurait d'elle-même une pensée qui n'arrive qu'à ceux qui réfléchissent. Le suicide est souvent un luxe dans une existence ; c'est toujours un crime dans celle d'une mère. Se tuer, d'ailleurs, cl comment? avec le charbon? Madame Angel n'en achète jamais assez pour «'asphyxier complètement, sa journée n'y suffirait pas; et il n'est pas , d'ailleurs , un seul chiffon sur les épaules de sa fille aînée qui soutint un crime i hauteur de pendu.
Madame Angel n'est d'aucun bureau de bienfaisance; elle n'a pas le temps de s'informer comment viennent les secours , mais seulement comment vient le travail. Quand elle aurait pu demander des secours, elle n'était pas encore assez malheureuse pour y songer; maintenant elle l'est trop pour que cela puisse lui suffire. Ayant éloigné une fois pour toutes une pensée criminelle, le suicide, ira-t-elle se jeter dans les bras de l'aumône, ce tombeau de la fierté humaine? Elle rassemble toutes ses forces en un seul faisceau; elle met sa robe la moins déguenillée; elle se souvient qu'elle est ouvrière et qu'elle peut vivre ainsi du fruit de son travail; elle visite tous les marchands, marchands de jouets d'enfants destinés à de riches bambins qui , brisant et lacérant tous ces riens qui les amusent un instant , auront d'avance arraché à la mort une mère et sa famille. Les magasins sont encombrés, la vente est douteuse; néanmoins on assure i la mère du salaire pour une journée.
Hier, la pauvre mère était encore quelque chose, une ouvrière; ce n'est plus aujourd'hui qu'une femme malheureuse. Bientôt toute la famille n'aura plus qu'une ressource , mourir de faim.
Combien durera cette vie de combats et d'épuisement? Demaiu ses enfants vivront-ils encore? aura-t-elle encore la force , le pouvoir, la volonté de travailler pour eux? serat-elle encore à même de souffrir comme elle a souffert ? Madame Augel ignore tout cela : elle vit aujourd'hui , parce qu'elle a vécu hier, parce qu'il lui est impossible de s'arrêter tout à coup, parce que son sort est de faire ce qu'elle faisait tout à l'heure, parce que le malheur qui s'est emparé d'elle, la Providence qui la conduit au tombeau, connaissent seuls ce qu'il lui reste à vivre.
Le froid devient plus aigu , on se prisse la nuit sur le même grabat : les vêtements se déchirent, on passe la nuit pour les raccommoder: enfin un matin le pain, les pommes de terre, l'ouvrage, tout manque à la fois, et la pauvre mère manque la dernière à ses enfants; elle s'évanouit!... les enfants pleurent, et les voisins sont bien forcés de venir au secours de la famille. On indique de l'ouvrage à madame Angel; elle y vole. Les enfants vivront encore une semaine...
Mais dans le réduit occupé par cette pauvre famille , rue Guérin-Boisseau , dans la plus pauvre maison de la rue la plus pauvre de Paris, la pitié n'a que des éclairs ; chaque voisin en a un qui l'est encore plus : la misère ; c'est l'hôte le plus constant de la maison , tous les locataires la connaissent. Là on prêle un instant la main à celui qui tombe, mais malheur à lui s'il n'est pas assez fort pour marcher encore! si c'est une mère de famille, malheur à elle ! Une redoutable sentence est écrite sur le front de chaque habitant de ce fortuné séjour, et chacun en éloigne le plus qu'il peut l'exécution. D'ailleurs, plusieurs misères réunies n'ont jamais fait une fortune.
On sut dans la maison .dans la rue, dans le quartier; on sut dans un grand journal, et on le sut partout en vain, qu'une femme, mère de plusieurs enfants, mourait de misère dans un coin obscur de Paris. Ce fut en vain aussi que le sentiment maternel ne fit jamais défaut à cette femme. Le courage s'arrête quelquefois parce qu'il est homme ou
ALBUM DES FRANÇAIS. 189 le malheur ne se repose jamais : il n'était pu écrit que le malheur devait laisser er sa proie.
Angel, aussi forte que le malheur, fut vaincue par sa persistance; un jour on la trouva morte dans sa mansarde : le froid avait atteint 29 degrés. Ses enfants vivaient encore, et furent recueillis par le bureau de bienfaisance et l'administration des hospices. Auguste, en sortant de l'hôpital, ne retrouva plus sa mère; mais il sait qu'il a sur la terre des frères et des sœurs. Auguste est ouvrier compositeur. Puisse-t-il ne point faire défaut a la tache qu'il a reçue de la destinée, en se souvenant que la sienne na été autre que par une faveur spéciale de cette Providence qui le fit entrer... à l'hôpital.
Voilà cette vie de Paris si brillante et si parée. Ecrivains, artistes , qui avez de l'or au bout de la plume ou du pinceau, montrez-nous-en la médaille ; pour vous, au contraire , heureux du siècle, souffrez parfois qu'on vous en montre le revers.
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