LE BERGER
i h le foyer bigarré de cette curieuse lanterne magique, où tous les types originaux viennent tour à tour projeter leur figure plus ou moins comique; dans cette série d'articles que la vogue a sanctionnés et où l'esprit français, ressuscité de ses cendres, fait jaillir de nouveau ces étincelles, ces fusées qui le caractérisent , oserai - je demander une place pour y jeter une esquisse sérieuse , où le lecteur, peu satisfait peut-être de déroger à ses habitudes exhilarantes, trouvera plus de poésie que de sel épigrammatique, plus de mélancolie que de gaieté fine et railleuse.
A l'époque où florissaicnt les idylles et les bucoliques, où l'on s'amusait à bâtir des bergeries, des étables avec des murs de marbre et des toitures de chaume, alors que la reine et ses dames d'honneur ne dédaignaient pas de quitter le vcrtugadin pour le simple jupon de bergère, et les courtisans, l'épée pour la houlette ; de cet amalgame pastoral, de ces saturnales champêtres et innocentes, j'aime à le croire, était éclos un type de convention, un être hybride, moitié villageois, moitié mirliflor, que ce bon Florian personnifia si candidement sous les noms fameux A' Estelle et Némorin. Mais on s'en lassa bientôt, parce qu'on se lasse vite de tout ce qui est en dehors du naturel et du vrai ; et de nos jours on n'admet plus guère les bergers avec culotte courte et houlette, les bergères avec longs corsages, bouquet de roses au coté et larges paniers autour des hanches, que sur les pendules roeailles et les écrans Pompadour.
Cependant le berger vrai existe : quiconque a vécu au village, quiconque s'est promené dans la campagne a\ec une âme pour sentir et de* yeux pour observer, n'a pu l'y rencontrer sans être frappé de sa physionomie entièrement neuve et primitive; et cela s'explique : vivant continuellement isolé à travers les plaines, les collines et les ravins où il mange, où il dort, où il s'éveille, où il passe toutes les heures de son existence sans autre ami que ses deux chiens, toujours en face de la nature ou de lui-même; au milieu du cataclysme général d'idées progressa es qui a débordé jusque dans les recoins les plus reculés de notre pauvre pays, il est demeuré imperméable à notre civilisation.
Ce qui transforme le* hommes, c'est le contact ; ce qui détermine ces évolutions successives et incessantes qui renouvellent, non pas la face de la terre précisément, mais la tournure, mais les mœurs, le caractère, le type enfin de ses habitants , c'est une sorte de fermentation engendrée par l'agglomération des masses dans les villes, vastes fourmilières que l'on pourrait considérer comme une cornue où les esprits réagissent l'un a l'égard de l'autre, où le genre humain se décompose et recompose sans cesse en se reconstituant sous des formes toujours différentes. Mais ce protéisme ne saurait atteindre un être qui, comme le berger, vit et meurt dans un isolement absolu ; aussi le prendrait-on pour le patriarche des premiers âges qui s'est perpétué jusqu'à nos jours en traversant les siècles sans rien changer a ses goûte ni à ses coutumes. C'est ainsi qu'au milieu d'une cité nouvelle dominent souvent de ces vieux édifices qui restent la comme pour rappeler aux hommes d'aujourd'hui les choses d'autrefois.
Balzac a dit quelque part : les mœurs simples sont à peu près semblable* dans tous les pays, carie vrai n'a qu'une forme. C'est une observation remplie de justesse; j'ai vu des hommes garder des troupeaux sur les collines de Smyrne, dans les vallées de Trébisondc , et, là comme en France, j'ai reconnu le berger avec son instinct penseur et porté à la mélancolie. L'habitude de la réflexion imprime à son regard quelque chose de pénétrant qui contraste avec la physionomie hébétée de la plupart des gens condamnés aux rudes travaux de la campagne. Si dans le tumulte des cités l'intelligence gagne en superficie, dans la solitude elle gagne souvent en profondeur. C'est aux premiers pasteurs que l'on doit la reine des sciences, l'astronomie, dont l'idée seule vous jette glacé d'épouvante en face de l'infini; ce sont eux qui. sur de simples roseaux liés ensemble, ont bégayé les premiers mots de la langue musicale ; enfin ce sont des bergers, de simples bergers, qui les premiers ont salué l'obscur berceau du christianisme, qui devait saper le vieux monde pour bâtir le nouveau sur ses décombres, la nouvelle Jérusalem sur l'ancienne.
Mais, trop pénétré de notre sujet, n'allons pas tomber dans une exagération que nousmémc nous avons condamnée au début de cette esquisse. Le berger, déchu de sa splendeur première, n'a pas conservé beaucoup de cette attitude imposante que lui donnait la simplicité des premiers âges , ou pour être plus juste , peut-être que, stationnaire au milieu de l'immense progrès des arts et de l'envahissement du luxe des cités jusque dans les moindres hameaux, sa dégradation est plus relative encore qu'absolue ; c'est un rubis resté brut au milieu de verroteries taillées à mille facettes.
Les satellites naturelles du berger sont le porcher, le pâtre et le chevrier, qui tous trois ont une allure tout à fait différente de la sienne. Accoutumé à poursuivre à travers les ronces, les rochers, sa troupe vagabonde et indisciplinée, le chevrier a quelque chose d'irascible cl de pétulant comme le troupeau qu'il mène, d'ipre et d'anguleux comme les ravins escarpés qu'il affectionne; le pâtre est lourd et borné comme les taureaux et les génisses qu'il surveille, en les apostrophant sans cesse de ses glapissantes clameurs; quant au porcher, le malheureux!... c'est le dernier échelon de l'abrutissement : entre lui et sa bande fangeuse on dirait qu'il s'établit une sorte d'échange, qui finit par le faire participer de cette nature abjecte et immonde. Après ces nuances arrive le berger, qui les éclipse toutes.
La docilité, la douceur, les allures paisibles du troupeau qu'il conduit, donnent à ses penchants, à son caractère, et jusqu'à sa démarche, une tournure pleine de calme, d'égalité et de bonhomie. Il semblerait qu'un instinct lui dise que de tout temps une auréole de poésie entoura les hommes dévoués à la garde des troupeaux , car, loin de rougir de sa profession, il parait s'en enorgueillir. Quand vous passez près de lui et qu'il vous surprend à admirer, soit la blanche toison de ses brebis . soit les gambades de ses agneaux, soit la
merveilleuse sagacité de ses chiens, une satisfaction soudaine vient illuminer sa figure expressive.
Sa vie est la vie nomade par excellence; le canton est son désert on il vague de l'est a l'ouest, du midi au septentrion , emportant avec lui sou bercail et sa cabane roulante, sous laquelle il sommeille tranquillement sans autre sauve-garde que sa pauvreté. A le voir ainsi dresser sa tente tantôt au milieu d'une plaine fertile, tantôt au revers d'un ravin, tantôt au pied d'une fraîche colline tout embaumée de marjolaine et d'origan, tantôt sur le bord d'une rivière ombragée de saules rameux, je me suis pris à envier son sort. Ce doit être le suprême bonheur qu'une existence qui se rapproche ainsi des mœurs primitives; il semble qu'il vive encore à cet âge de douce égalité où la terre, n'appartenant à personne, était le domaine de tous; ne le prendrait-on pas pour le possesseur de tous les champs, de toutes les prairies on. il campe? Et. en effet, n'en savoitre-t-il pas mieux la jouissance que le propriétaire lui-même, qui n'y vient que p mr ensemencer le sillon nouvellement ouvert, et recueillir en gerbes la moisson nouvellement fauchée?
Un berger dans un paysage, c'est une statue dans un jardin, une belle femme dans un salon : il en est la parure, le complément indispensable. Le soir surtout, quand le soleil a déjà dérobé la moitié de son disque rougeàtrc derrière le rideau de l'horizon, il est beau de voir sa silhouette se dessiner sur la crête de la colline ou il suit ses moutons à pas comptés, tandis qu'ils vont paissant l'herbe fine et courte du talus dans lequel l'empreinte de leurs pas finit par creuser un escalier de gazon.
D'autres fois , au clair de lune , sous les rameaux touffus de l'orme patriarcal , vous entendez sortir un air simple, mélancoliquement accentué, vous cherchez à deviner quel est l'instrument qui peut moduler des accords aussi suaves, aussi expressifs, tant vous vous trouvez ému de cette mélodie mystérieuse, exhalée au milieu du silence imposant de toute la nature , qu'embellit encore le reflet magique de l'illumination nocturne. Eh bien ! ces accents ne sont autre chose que le produit du grossier sifflement des lèvres , perfectionné d'une façon toute particulière par les sensations d'un homme dont Time s'est poétisée dans la solitude.
Oracle du village, comme tout ce qui sort de la foule, il est en butte à son aversion secrète. Quelqu'un est-il malade, on se hâte de le consulter pour savoir quels sont les simples par la vertu souveraine desquels on pourra le rendre à la santé, en même temps que. bas à l'oreille, de bouche en bouche, on se répète avec mystère : «C'est sans doute lui qui lui a jeté un sort !... » Aussi les paysans ont-ils le plus grand soin de ne point s'aliéner le berger, de peur qu'il ne leur en advienne quelque maléfice.
Si le berger usurpe quelquefois les fonctions du bon vieux praticien de campagne, sa vraie clientèle c'est son troupeau ; c'est à lui qu'il prodigue ses soins avec toute la vigilance d'un tendre père de famille. II a un coup d'oeil de lynx pour voir quel est parmi lis membres qui le composent celui qui réclame sa sollicitude , il lui administre les remèdes d'une thérapeutique simple et éclairée avec un succès qui ne couronne pas toujours les efforts de son confrère en Hippocrate. L'ne brebis est-elle près de mettre bas. après avoir présidé a son hyménée, il préside à son enfantement, se fait matrone habile, la débarrasse avec dextérité de son précieux fardeau, et le soir vous le voyez revenir, rayonnant, avec un et quelquefois plusieurs agneaux, qu'il porte à chaque bras.
Dans ses pérégrinations cantonnâtes , il a deux sortes d'acolytes obligés, son bouc et ses deux chiens. Le bouc marche en avant; avec sa longue barbe, ses deux cornes arquées en arrière, ses formes anguleuses et son pied fourchu, il rappelle les Satyres de la fable-
Les poètes et les naturalistes n'ont qu'une voix pour chanter les louanges du chien, ce
ALBUM DES FRANÇAIS. 253 fidèle ami de l'homme; mais parmi les variétés de cette espèce, aucune n'est assurément plus digne de leur admiration que le chien du berger.
Dans son allure, tout révèle la prestesse et l'intelligence, la pensée étincelle dans ses yeux. Les membres du Jokey-Club ne portent pas plus de soin au maintien du pur sang dans leurs haras, que le berger dans son chenil. Aussi, c'est toujours la même race qui se perpétue, toujours le chien a longs poils, au museau effilé, à l'allure inquiète, à la démarche un peu sauvage et oblique ; craintif et soumis, son regard fouille sans cesse dans celui de son maître pour devancer ses injonctions ; a peine son nom est-il prononcé, que d'un coup d'œil il enveloppe le troupeau, et sans qu'on le lui dise il devine quelle est la brebis qu'il est chargé de ramener à l'ordre. Quand le troupeau est obligé de passer par un chemin dont chaque bord est couvert de blé en herbe, de luzerne fleurie , où la gent moutonnière voudrait bien tondre
La largeur de sa langue ,
c'est une chose vraiment curieuse d'examiner le manège des deux chiens : sans relâche ils font la navette de chaque coté du troupeau ; ils vont , reviennent en courant , et cela avec une telle célérité, que pas une bouche ne saurait trouver l'instant de
Manger l'herbe d'autrui !
A les voir ainsi haletants et affairés, on dirait deux aides de camp qui galopent sur le front d'une armée prèle à livrer bataille. Mais où ils sont surtout admirables , c'est quand le pirate Carnivore rôde la nuit aux alentours du bercail : leur oreille se dresse, leur queue, ondoyante comme un panache, s'agite d'intervalle en intervalle; ils élargissent leurs narines au vent pour humer l'odeur de l'ennemi ; inquiets, ils ne peuvent tenir en place; ils tournent sans cesse en portant le regard de l'enceinte palissadée où repose leur cher troupeau aux halhers voisins qu'ils soupçonnent de receler l'agresseur. Ose-t-il affronter leur courage , ils courent bravement à sa rencontre : le combat s'engage ; à chaque coup de dent le loup a beau leur arracher des lambeaux de chair, la douleur ne saurait les faire reculer d'un pas; la lutte devient de plus en plus acharnée, et le voleur, décontenancé par une résistance aussi opiniâtre, regagne souvent la forêt prochaine avant que le berger ail eu le temps de se réveiller pour leur prêter main-forte , en déchargeant sur la bite cruelle sa bonne carabine qui veille toujours à son chevet.
Ces attaques nocturnes ont lieu le plus souvent lorsque le troupeau, sans autre toit que la voûte étincelantedu firmament , sans autres murailles que quelques claies arc-boutées dans le sol, parque sur les jachères qu'il fertilise. Mais quand la moisson ondule encore dans la plaine et sur le versant des coteaux , tous les soirs on lui fait prendre, pour regagner la bergerie , le chemin vert qui conduit au village. Et c'est vraiment un tableau attrayant que de voir le berger , placé à la léte, marcher processionnellement avec une allure qui lui est propre ; il se retourne d'intervalle en intervalle pour presser les traînard» par un certain frémissement, une certaine vibration des lèvres dont je serais fortembar rassé de peindre avec la plume l'harmonie initiative.
Dans celte ébauche que j'ai faite du berger, ébauche que j'ai tracée d'après nature, j'ai lenté de montrer que l'homme primitif, l'homme isolé, environné de toutes parts du spectacle ravissant de la création , ne peut qu'en recevoir des impressions qui le bonifient; c'est le contact qui nous perd. Mais il y a de ces natures ingrates parmi les pasteur*, comme dans le reste du genre humain , qui demeurent rëfractaires a cette heureuse in-
fluencc. Je crois aussi que l'homme réfléchit l'expression des objets matériels qui l'euvironnent. Dans ces contrées déshéritées où l'horizon ne déroule à l'œil aucun mouvement de terrain, pas le moindre monticule pour onduler la ligne uniforme qui sépare le ciel de la terre, le berger se montre souvent comme le reflet fidèle d'un paysage aussi vulgaire cl prosaïque ;
mais quand au contraire le pays, pittoresquement accidenté, présente ici une vallée, là une plaine sillonnée de jolis sentiers bordés d'aubépine, plus loin de vertes collines bien boisées, bien étagées, partout de la grandeur, de la variété et de l'harmonie , son type se relève et s'anoblit; il se drape naturellement et sans gaucherie dans son vieux manteau de drap bleu dont il laisse pendre à l'espagnole un vaste pan sur son épaule; un long ruban noir terni par les injures du temps se déroule sur les larges rebords d'un chapeau marin bien vernissé, bien luisant, et, son bâton blanc à la main, il se promène avec une gravité champêtre au milieu de son troupeau . dont il est le roi.
Ttikkkb de Neifyille.
l est convenu dans un certain monde que le Marais est un quartier perdu , désolé, ruiné; une ville de province, un chef - lieu d'arrondissement, un trou, une solitude bas-bretonne. R -aucoup déjeunes poi'tes, qui éprouvent le besoin d'adresser des vers à n'importe qui ou à n'importe quoi , commencent toujours ainsi une épilre à leur portière :
«Le Marais, ce désert...»
Il est temps de faire justice d'un pareil préjugé.
Le Marais est un quartier tout aussi peuplé, tout aussi vivant que les autres; seulement il est peuplé autrement; il a sa physionomie à lui. Nous serions bien malheureux si nous retrouvions partout les gants jaunes du boulevard de Gand ou les Anglais- Français de l'avenue des Champs-Elysées.
Le Marais est borné au nord par le quartier du Temple , au midi par la place de la Bastille, à l'ouest par les boulevards, et à Test par la rue Saint-Antoine. C'est un pays calme, prospère, tranquille, heureux, enfin un pays comme on n'en voit guère sur la carte de l'Europe.
Le Marais est coupé en losange; il touche par chacun de ses angles à quelque face de la civilisation parisienne : le travail, le repos, le plaisir.
Sur sa base la plus large , du coté des rues Saint-Antoine, Sainte-Avoye , du Temple , il est occupé, industrieux ; toutes ses maisons sont remplies de ce peuple d'ouvriers qui fait la fortune de l'Etat sous la veste du prolétaire comme sous l'habit du fabricant. Beaucoup d'industries importantes, qui n'ont pas besoin d'être au centre même des affaires pour conserver leurs relations , se réfugient dans cette partie du Marais , où elles trouvent plus d'air, plus d'espace , et des loyers moins chers. Ainsi des fabricants de bronze , de jouets d'enfants, de cartonnage en gros, etc., y ont trouvé un asile. Toutes les maisons ont ici à peu près la même physionomie que celle des quartiers ou l'on travaille : au rez-de-chaussée un magasin et un comptoir, au premier de grands rideaux bleus, au second des rideaux d'un blanc douteux , au troisième absence de rideaux , au quatrième du linge pendu aux fenêtres , au cinquième des capucines et un serin en cage. Le portier est encore ce cordonnier en vieux qui travaille pour les locataires et va toutes les demi-heures boire en cachette son canon chez le marchand de vins du coin. Mais tout cela a une tenue plus convenable, un aspect meilleur que dans le faubourg Saint-Denis ou le quartier Saint-Marcel. Telle est l'influence du lieu.
La partie vive et mouvante du Marais est celle qui s'étend sur les boulevards en approchant des théâtres, c'est-à-dire, depuis la rue des Filles-du-Calvaire jusqu'au Chàteaud'Eau. Là est un reflet de la vie brillante et frivole des environs du grand Opéra et de l'église Notre-Dame de Lorette. Les nouvelles constructions qui se sont élevées dans ces parages favorisent encore l'illusion : ce sont de hautes maisons aux fenêtres multipliées , aux appartements mignons, aux balcons de fer ciselé, aux ornements de mauvais goût. On y rencontre beaucoup de figurantes de la Gaîté, beaucoup de danseuses du Cirque- Olympique, beaucoup d'ingénuités des Folies-Dramatiques, qui tâchent d'être aussi élégantes que les sylphides de la rue Lepelletier, mais qui ne peuvent avoir que des chaînes d'or en chrysocale, des meubles de palissandre en acajou , parce que les marchands de bois du quartier Popincourt ne sont pas tout à fait aussi généreux que les diplomates allemands et turcs de la rue Saint-Honoré. Ici le concierge porte des gilets rouges , affecte des airs discrets, n'a aucune profession, et tend toujours la main derrière le dos pour recevoir les billets doux : c'est l'ancien valet de chambre de quelque dandy de second ordre ; il cherche à imiter son confrère de la rue Laffitte, mais il est à cent lieues de lui pour les grâces, pour l'adresse, pour les roueries de bon sel. Il renouvelle sans cesse la fable de l'àne qui veut singer le petit chien.
Nous arivons maintenant à la région du Marais qui est véritablement le type de ce quartier, car les deux autres se sont un peu transformées'au contact de ce qui les entoure; mais cette région-ci, placée au centre du quartier, s'est conservée comme l'amande dans le noyau : elle comprend tout ce qui s'étend depuis la Bastille jusqu'à la rue de Vendôme, en passant par la Place- Boy aie , la rue Saint-Louis, etc.
Ici la population se compose de rentiers , d'employés , d'artistes et d'hommes de lettres.
Les rentiers affectionnent la rue Saint-Louis , la rue de Vendôme , les petites mes comprises entre la rue Saint-Louis et le boulevard, d'un côté, et la rue Saint-Louis et les approches de la rue Sainle-Àvoye , de l'autre.
Les employés occupent la rue Culture-Sainte-Catherine, la rue de Paradis, la rue Chariot , enfin tout l'entourage des deux grands établissements publics du quartier, le Montde-Piété et la Direction générale des archives.
Enfin les hommes de lettres et les artistes ont envahi le quartier historique , c'està-dire la Place-Royale et ses environs.
Examinez bien une maison de la rue Saint-Louis : quel aspect digne et paisible! Pas de boutiques, ou des boutiques propres et honorablement tenues! Au premier étage habite un président de la cour royale, qui porte un nom historique et qui mourra là on en naissant il a trouvé sa famille établie. Au second , la veuve d'un officier général ; au troisième , un professeur de rhétorique du collège Charlemagne ; au quatrième, un gros marchand retiré des affaires, et qui , malgré sa fortune , a conservé des habitudes d'économie ; au cinquième, un élève de l'Ecole des chartes, qui passe sa vie avec les livres, ne travaille dans aucune Revue, et n'ambitionne pas encore la croix d'honneur.
Heureux propriétaire !
Le dimanche et les jours de fêtes, la rue Saint-Louis offre un spectacle vraiment curieux: elle est pleine d'enfants de tout Age , de jolis enfants blonds, roses, bruns, tous sautillants, tous joyeux, qui , conduits par leurs bonnes, viennent de tous les quartiers de Paris rendre visite à leurs grauds parents et passer la journée avec eux. Le Marais est le grandpapa de tout Paris : à six ans on songe à lui pendant toute la semaine, on rêve de lui toutes les nuits pendant le mois de décembre ; on le voit chargé de polichinelles . de tambours , de fusils de bois, portant un gâteau dans une main et un cornet de bonbons dans l'autre ! Quel bon grand-papa que ce Marais !
Enfin, si vous êtes naturaliste , prenez l'omnibus, faites une excursion dans le Marais, et là vous pourrez étudier, sur les derniers et rares individus existant encore , cette race des carlins qui se perd tous les jours, qui est à peu près perdue , et qui pourtant a eu ses beaux jours. Vous verrez chez mainte douairière plusieurs de ces intéressants animaux empaillés et mis sous verre : on les conserve pour la postérité.
Le Marais n'a point une seule de ces églises gothiques dans lesquelles le culte catholique a tant de grandeur et de véritable majesté. Ses deux basiliques de Sainl-Denis-du- Saint-Sacrement et de Saint-François sont de pitoyables édifices religieux, bâtis dans un système contre lequel le bon goût et la décence ne sauraient trop protester. Figurez-vous un bâtiment long, percé de fenêtres de trois pieds en trois pieds, et orné d'une espèce de porte cochère devant laquelle se dressent quatre colonnes de l'effet le plus triste et le plus mesquin : on se croirait en face d'une mairie de petite ville ou d'une grange* Il faut à la dignité et aux pompes du culte catholique autre chose que de pareilles constructions : le genre gothique se marie à tous ses souvenirs , à toutes ses gloires , à toutes ses magnifiques cérémonies. Pour notre part, et c'est moins notre faute que celle de ses propres origines , nous ne le comprenons bien que sous les voûtes de Notre-Dame et de Saint-Eustache. Puisque nos architectes n'ont encore rien su trouver qui convînt à la solennité de notre religion, pourquoi n'en reviendrait-on pas aux belles et grandes idées du moyen âge? La récente et admirable restauration de Saint-Germain-l'Auxerrois a prouvé qu'un tel effort n'était point impossible à nos artistes. A tout prendre, nous aimons mieux une pieuse imitation des œuvres des douzième, treizième et quatorzième siècles, que ces ignobles maçonnages au sommet desquels on plante aujourd'hui la croix. Tout gagnerait à ce changement, et l'art , et la religion , et l'honneur du pays.
ALBUM DES FRANÇAIS. 257 Le Marais n'est pas le quartier de Paris le moins bien partagé du côté des souvenirs
Dans la rue des Blancs-Manteaux se trouve une petite église fort remarquable, succursale de la paroisse de Saint-Merry, sous le nom de Notre-Dame-des-Blanct-Manteaux. Elle faisait autrefois partie d'un monastère célèbre. A l'extrémité nord du Marais se trouve le Temple.
La tour du Temple, célèbre dans notre histoire, fut bâtie en 1212, par frère Hubert , trésorier des templiers. C'était un édifice carré, aux murailles très - épaisses , dont les quatre angles étaient garnis de tourelles. Elle ne fut démolie qu'en 181 1.
Après la suppression de l'ordre de Malte , en 1 790 , le Temple devint propriété nationale. En 1812, l'ancien palais du grand prieur de Malte fut embelli et restauré; on voulait y installer le ministère des cultes. La restauration y établit un couvent de femmes sous la direction de madame la princesse de Coudé, ancienne abbesse de Remiremont. Ce couvent , qui est en même temps une maison d'éducation , existe toujours. L'emplacement de l'ancien enclos du Temple, dont les murs furent démolis en 1802 , est occupé par un marché où se fait un commerce de vieilles bardes. C'est là où toute la population ouvrière de Paris vient s'habiller des pieds à la téte. Le Temple est la garde-robe des faubourgs.
En 1604, à l'époque où l'ancien emplacement de l'hôtel des Tournelles cessa de servir de marché aux chevaux , Henri IV y fit commencer les bâtiments de la place Royale. Elle fut achevée en 1612, à l'occasion d'une fête que donna Marie de Médicis. C'est un carré parfait , composé de trente-cinq pavillons uniformes, qui ont chacun soixantedouze toises de longueur. — La place Royale, avec sa vaste bâtisse, ses constructions si régulières et si élégantes, ses larges arcades , ses arbres touffus et ses bassins aux fontaines jaillissantes , aurait une réputation européenne si le hasard l'avait placée du côté du passage de l'Opéra ou du quartier de la Madeleine. Mais le boulevard Beaumarchais est si loin de tout / Dussions-nous passer pour des rabâcheurs et des faiseurs d'indignation à la suite , nous protesterons , comme nous avons déjà protesté ailleurs , contre le vandalisme qui a dépouillé la place Royale de sa belle grille ouvragée dans le genre renaissance, pour lui donner un entourage de corps de garde.
Le 27 septembre 1639, fut inaugurée au milieu de la place Royale une statue équestre de Louis XIII, dont le piédestal, de marbre blanc, était chargé d'inscriptions. Voici la plus remarquable :
«Pour la glorieuse et mémorable mémoire du très-grand, très-invincible Louis le «Juste, XI II e du nom, roi de France et de Navarre, Armand, cardinal et duc de Richelieu, «son principal ministre dans tous ses illustres et généreux desseins, comblé d'honneurs «et de bienfaits par un si bon maître et un si généreux monarque, lui a fait élever «cette statue, pour une marque éternelle de son zèle, de sa fidélité, de sa recon- « naissance.»
Daniel Volterre , élève de Michel-Ange , fut chargé de l'exécution de cette statue. Le cheval, son ouvrage, était d'une grande beauté. Mais il mourut avant d'avoir commencé l'homme. Biard fils fut chargé de ce travail, qui ne lui fit pas honneur. — En août 1 792, la statue de Louis XIII fut renversée et remplacée par un bassin. Enfin , en novembre 1 829, une nouvelle statue équestre de Louis Xlll , exécutée par MM. Dupaty etCortot , a été placée au milieu du quinconce de la place Royale. Nous ne savons quel est celui de ces deux artistes qui a sculpté le cheval, mais il est resté bien loin de Daniel Volterre; quant à l'autre, il a presque fait regretter l'inhabile Biard.
L'imprimerie royale, dont l'établissement est dû au cardinal de Richelieu , fut d'abord
installée dans la galerie du Louvre, au rez-de-chaussée et à l'entresol, puis transportée à l'hôtel de Toulouse , en face de la place des Victoires; enfin uu décret du 6 mars 180U lui assigna un bâtiment de l'hôtel Soubise, situé rue Vieille-du-Temple. Elle y est en-
Le mont-de-piété fut fondé en 1777. Les constructions de l'hôtel actuel du Mont-de- Piété, situé rue des Blancs-Manteaux, n° 1 8, et rue de Paradis, n° 7, se commencèrent en 1781 , et furent terminées en 1786. L'édifice est sombre et lourd, mais fort curieux à étudier pour ses dispositions intérieures.
Les archives du royaume , après avoir passé du bâtiment des Capucins de la rue Saint- Honon au château des Tuileries , puis de là au palais Bourbon , furent enfin établies dans l'hôtel Soubise, rue du Chaume et des Vieilles-Audriettes. Cette institution , dont la pensée est due à l'Assemblée constituante, fut définitivement organisée par la Convention. L'hôtel Soubise est un beau morceau d'architecture ancienne. Le gouvernement y fait exécuter dans ce moment de très-grands et très-sérieux travaux , qui lui donneront une grande importance.
Parmi les établissements publics placés dans le Marais, il ne faut pas oublier la succursale de la maison royale de la Légion d'honneur, rue Barbette.
Le Marais , qui touche à tant de théâtres populaires , si fréquentés , si actifs : la Galle" , le Cirque, les Folies-Dramatiques, les Funambules, ne renferme qu'un seul théâtre dans son sein , celui de la Porte-Saint-Antoine. 11 est assez bien disposé, et peut contenir environ quinze cents personnes. 11 a été fondé en 1834, par M. Anlénor Joly. Ses destinées n'ont pas toujours été heureuses; mais il faut plutôt s'en prendre à la mauvaise direction qui lui a souvent été donnée qu'à l'éloignement des habitants du quartier pour le spectacle.
Maintenant, si vous nous demandez quelles sont les habitudes des indigènes de cette coutrée que nous venons de parcourir ensemble, nous vous dirons qu'ils se lèvent tard , lisent leur journal, vont se promener au jardin des plantes, dînent à cinq heures, passent la soirée à jouer au piquet, prennent un lait de poule, et se couchent de bonne heure. Eh! mon Dieu, à cinquante ans nous en ferons tous autant, si toutefois nous durons jus qu'à cinquante ans. Aujourd'hui les vivants vont bon train.