I. — LE BAL
)i armante frégate , ma loi! comme elle bondit ! comme elle incline! BOOM elle marche ! elle effleure à peine la mer!
Par la brise carabinCe qu'il Faisait ces jours-ci, les pauvres dia - Mes qui étaient dehors ont dri rudement bourlinguer. Heureusement le coup de fouet est passé , ça s'apaise.
- Regardez donc; elle diminue de toile, elle range la terre a portée de pistolet , elle mouille ; bien , très-bien manœuvré !
— Sa ceinture blanche est souillée de rouille , son gréement est en desordre; certainement elle a des avaries à réparer... C'est qu'il ventait aussi comme il n'a pas venté ici depuis vingt ans.
— Franchement, c'est un beau morceau de bois!»
Du quai de Lisbonne , deux marins suivaient en causant ainsi les évolutions d'une frégate française qui venait de jeter l'ancre dans le Tage. Bientôt les voiles furent earguées et serrées, les embarcations mises a flot, et les matelots ne (ardèrent pas a se suspendre aux agrès pour les rajuster et les restaurer.
Huit jours après , l'Arcthuse se mirait coquettement dans les eaux calmes du fleuve , ses peintures étaient rafraîchies, ses cordages, noircis et alignés avec un soin merveilleux, se dessinaient sur le ciel , où semblaient se perdre les flèches élancées de ses mAts. Le commandant et les officiers devaient donner le soir même a leur bord une fêle que le plus beau temps favorisait.
Les plaisirs des marins, comme leurs fatigues, sont subordonnés à l'état de l'atmosphère, à l'intensité des brises , aux mouvements des flots; aussi . pour eux , pas de plans prémédités; dans leur vie incessamment accidentée, tout doit être imprévu, brusque, saccadé, impromptu; et l'impromptu donne du charme aux plus vulgaires divertissements. Les invitations faites dans la matinée, le gaillard d'arrière était déjà transformé en un salon
somptueux; quelques heure* seulement avaient suffi pour opérer cette brillante métamorphose ; mais cinq cents hommes y avaient activement concouru , et les flancs d'un navire sont si riches de féeries. Semblables à la botte de Pandore, ils recèlent des trésors enfouis au milieu des maux qu'ils peuvent répandre. Chargés à mitraille contre l'ennemi, prêts à vomir les combats et la mort , faits pour braver l'ouragan et défier la foudre, ils gardent d'ingénieuses folies et des refrains joyeux pour embellir les instants d'une hospitalité fugitive. Leur peuple belliqueux sait tresser des guirlandes de fleurs et les poser sur des têtes gracieuses : Hercule filait aux pieds d'Omphalc.
A bord de VArèlhuse , une tente rehaussée de pavois éclatants sert de dôme à l'enceinte réservée ; les hiéroglyphes de la tactique navale relevés en festons l'encadrent , et tout autour flottent en tapisseries des draperies armoriées et des pavillons de mille couleurs ; elle est isolée de l'avant par un rideau national. Les bancs de quart et les grossiers apparaux de manœuvre, les palans, les poulies, les cordes goudronnées, ont disparu ; l'on ne voit plus qu'une salle élégante, spacieuse, mais encore pittoresque et originale. Les planchers unis et blancs, minutieusement citronnés, les ornements, l'éclairage même, tout rappelle le navire malgré son déguisement de boudoir ; car ces planchers sont sillonnés par les noires coutures d'uu pont; ces ornements sont des trophées d'armes, et les lustres multipliés qui se balancent à de luisantes filières • sont des fanaux de combat. En dépit de leurs piédestaux simulés, les mâts travestis en colonnes se devinent; les caronades, caparaçonnées de housses, devenues les dossiers des banquettes, se trahissent par leur couvre-lumière de cuivre; on reconnaît le cabestan dans cette massive console chargée de vases de fleurs; la roue du gouvernail avec son immuable devise : Hosrbir rt patrie; les escaliers enfin, vainement couverts de tapis, disent qu'on est à bord. Mais, si l'on pouvait l'oublier après tous ces indices, cet officier en hausse-col , à la fois maître des cérémonies et gardien forcé de la frégate, nous en ferait souvenir. II va, il vient, il court , il se multiplie, les plaisirs des autres sont pour lui une affaire de service ; pendant tout le jour, il a dirigé les préparatifs; c'est lui qui a fait établir à la flottaison ce vaste radeau sur lequel débarqueront les invitées comme sur le seuil d'un plais de Venise ; c'est lui qui inspecte les rameurs, qui les choisit parmi les plus jolis garçons de l'équipage , et s'assure que leur tenue est non-seulement propre, mais distinguée et chicarde. «Vous serez farauds aujourd'hui, leur dit -il, vous allez chercher du beau monde; allons, Fréjus, rabats le collet de ta chemise, refais-moi le nœud de ta cravate. -Et toi, Maurice, veux-tu bien te coiffer mieux que ça, tu as l'air d'un conscrit; un peu plus sur l'oreille , donc. — Qu'as-tu fait de ton ruban de chapeau , Nicolet?— Et toi , Lauderneau, va-t-en mettre un pantalon neuf.» Il ne se contente pas de ces recommandations, il se mêle de leur toilette , les tourne et les retourne comme des poupées, donne à leur patron des instructions pour leur mise , les répète de nouveau à l'élève de corvée . et descend dans les canots lui-même pour voir si les lapis sont brossés et les bancs parfaitement grattés. Les officiers parlent enfin dans les diverses embarcations, pour aller chercher les dames jusque chez elles ; lui , fait encore balayer la salle de bal ; il a l'œil à tout, à l'intérieur et à l'extérieur, au personnel et au matériel. Il n'a garde de négliger l'orchestre, parfois venu de terre, mais le plus souvent composé de matelots instrumentistes. Dans ce dernier cas, surtout, l'affairé lieutenant prend mille précautions pour que rien ne manque au moment décisif: «Vous attendrez mon signal pour commencer, pas de malentendu, mettez-vous d'accord, et attention!»
' Filière* , nom des rordes horizontales qui servent d»> M incie* aux lentes et aux rideaux du navire.
Un coup de sifflet parti du rivage interrompt ce discours, et avertit de l'arrivée des premiers invités à la chaloupe. Au même instant, des matelots descendent avec des fanaux sur la plate-forme flottante , l'officier de garde les suit, et quand l'embarcation accoste , il est le premier à offrir l'appui de son bras à l'une des dames qui débarquent. Dès qu'il parait avec elle à bord du navire , l'orchestre entonne une marche triomphale , les autres officiers , les élèves , montent successivement ; le gaillard d'arrière se peuple et s'auime, il étincelle de parures de femmes, de broderies, et d'uniformes de toutes les nations. Les alentours de la frégate présentent un spectacle également animé: une foule de cauots de guerre, de batelels de passage , de gondoles flamboyantes et pavoisées , abordent , débordent, se croisent et se pressent. Les états-majors de |ous les vaisseaux de la rade . les agents diplomatiques, les nationaux et les étrangers , prennent d'assaut le radeau et l'escalier de commandement. Parmi les dames qui se sont assises entre les caronades, on ne remarque pas une moindre diversité : toutes les coteries de Lisbonne se trouvent confondues; il a nécessairement fallu une fête maritime pour que lady Klington se soit résignée à figurer au même bal que la comtesse da Carvoa ; et dona Juana l'Andalouse , mortellement brouillée avec le cercle portugais, n'a pu résister à l'invitation d'un simple enseigne: elle est venue s'exposer courageusement aux médisances et à la morgue de ses rivales. Une pareille occasion de plaisir est si rare ! D'ailleurs elle a pour chevalier un officier du bord , elle est chez elle !
Le commandant et les officiers de la frégate ne se sont pas arrêtés à de vaines considérations locales: ils n'ignoraient pas sans doute la confusion qui proviendrait du rapprochement fortuit de sociétés divisées entre elles-, mais il s'agissait d'improviser une réunion brillante , ils n'avaient ni le loisir, ni la facilité de faire un choix. Que leur importent, du reste, les dissensions intestines et les bouderies des invitées; toutes leur sourient également à eux , et ils feignent de ne rien savoir.
Cependant les quadrilles se forment, la valse, la sauteuse, le galop, leur succèdent, et l'on entend des rires entrecoupés, des chuchottements moqueurs, des causeries polyglottes, d'étranges conversations qui n'ont aucun rapport avec celles d'un bal ordinaire. Une gaieté folle ne tarde pas à se répandre dans l'assemblée. car une sévère maltresse de maison ne préside pas à celte réunion : on est à bord , les parfums de la mer et ceux du plaisir enivrent déjà toutes les têtes , la fusion s'opère, la froideur s'efface , la scène devient bruyante; il n'y a plus d'étrangers sur l'Aréthuse, le roulis de la danse les a a ma ri nés. Les rafraîchissements et le punch circulent ; des mousses , dans leur léger costume matelot, se glissent au milieu de la foule parée, et l'un d'eux pourrait s'étonner à bon droit d'entendre une jeune fille, appuyée au bras d'uu élève de première classe , demander une leçon de manœuvre.
«La mer venait jusqu'ici?
— Oui , mademoiselle , jusqu'ici ; nous étions penchés sur le colé, tout à fait engagés.
— Engagés , dites- vous , qu'appelez - vous engages ? c'est encore un mot de marine. » Le mousse passe sans se soucier de la savante définition que donnera le professeur à
son écolière.
Pastourelle ! crie le chef d'orchestre.
Heureux signal, il permet à notre aspirant de trouver une repartie convenable, et le voilà méditant profondément sur la valeur d'une expression technique, tout en allant eu avant; se transportant au dernier coup de vent en faisant un jeté-battu -, el pendant le rond de main , résolvant tant bien que mal son obscur problème.
a Eh bien ! engagé ? demande encore la jolie danseuse, revenue à sa place.
— C'est un terme marin qui définit aussi bien l'état actuel de mon ca'ur que celui de
noire frégate au fort du mauvais temps. Il va sombrer sous votre sourire, comme l'Arèihusc allait le Faire sou» les efforts de la bourrasque. »»
Un petit heum saccadé est la récompense de cette définition si péniblement obtenue : et I élève, inhabile a pareil jeu, fera cependant tous ses efforts pour ie prolonger jusqu'après la contredanse. Les termes de marine s'enlacent dans les compliments , ils se transforment en madrigaux, ont de l'actualité, et paraissent presque de bon goût.
Les officiers de l'Jrtthuse ne sout pas les seuls triomphateurs; les lieutenants et les midshipmen anglais ou américains , les capitaines et les gardes-marine portugais , tous ces militaires étrangers , tous ces agents consulaires, tous ces diplomates qui pullulent sur le gaillard d'arrière , savent exploiter et rendre utiles à leurs projets d'amour les douces licences permises à bord. Lord Stanley, capitaine de la corvette Pearl, a déjà dansé trois valses et deux contredanses avec la comtesse da Carvoa. Il est vrai que le noble comte son mari n'a point paru dans la salle de bal : il se livre tout entier a d'autres émotions; il est dans la chambre du commandant , on la bouillotte et l'écarté trouent à l'envi. Les doubles cruzades, les moedas et les milliers de rets, s'entassent , s'empilent, paraissent et disparaissent en une cave ou en cinq points. Le démon du jeu est l'invité nécessaire de toutes les fêtes aristocratiques.
Dans la batterie . illuminée par mille bougies, se dresse une longue table chargée de rafraîchissements et de mets délicats : c'est là que les mailres-d'hôlcl du capitaine et de l'état-major déploient leurs talents et leur activité; les vins de France (car ceux de Portugal et d'Espague sont dédaignés), le Champagne surtout , coulent à flots. Ces puissants auxiliaires triplent la gaieté ; un galop monstre, un cotillon échevelé, des rondes bretonnes, ou des farandoles provençales, remplacent les figures régulières. Les panneaux ouverts, qui d'abord faisaient frémir les danseuses, la tempête subite qu'elles semblaient craindre , l'incendie et la soute aux poudres dont la pensée avait glacé quelques courages, tout est oublié par ces jeunes femmes qu'enhardit le plaisir. Un aventureux enseigne qui conduit le jabadao ne craint pas de soulever le drapeau qui sépare l'arrière en feu de l'avant plongé dans l'ombre : la barrière est franchie , les matelots groupés se rangent en haies pour laisser" passer les plis siuueux de cette chaîue bondissante , qui fait irruption dans leur domaine. L'obscurité est profonde, et peut-être des lèvres téméraires ont osé effleurer de blanches épaules ; mais on est à bord , et l'on en rit ! La bande joyeuse rentre enfin dans la salle du bal après avoir fait le tour du navire , et plus d'un front de jeune fille s'est couvert d'une rougeur subite, qu'on ne peut pas uniquement attribuer aux ébats de la danse.
Mais, hélas! les premières teintes du crépuscule argentent les sept collines de Lisbonne, les fanaux pâlissent, de longs coups de sifflets résonnent , les canaux sont armés , et déjà l'on descend à regret sur le radeau. Les officiers reconduisent leurs invitées , la salle du bal disparaît, les tentures et les pavois sont enlevés ; nous ne sommes plus que sur le pont de iJréthuse.
El maintenant, pendant toutes ces joies, tous ces jeux, tous ces rires du gaillard d'arrière, que faisait l'équipage relégué sur l'avant? Transportons-nous en observateurs de l'autre côté de la barrière, qu'un imprudent enseigne n'a osé soulever qu'à la faveur de l'ivresse générale. Ecoutons les bons matelote supportant stoïquement le supplice de Tantale et la privation de sommeil. Pas un seul ne regrette son hamac : ils s'associent aux plaisirs de leurs officiers, ils savent que ce bal fait honneur à la frégate. Etendus auprès du rideau , dont ils dérangent les plis pour avoir leur petite part de spectacle , ils causent à demi-voi\ :
«Ho! Friséic, viens donc voir cette princesse qui se promène avec le commandant:
est-elle suivée, hein! en a-l-clle un racage ' de perles fines, et des boucles d'oreilles pire que des soleils! Comme ça est voilé de satins et falbnlars !
— Et c'tte petite noirde qui fait un coup de blague avec le major ; Fè d'ann Doué - ! ce serait pas à dédaigner comme du tabac moisi.
— C'est fini ! on se croirait à Musard , ajoute le Parisien , genre mousseux et soigné, quoi! s'en donnent-ils nos officiers!
— La valse à cette heure! En voilà une blonde là qui vire de bord comme un vrai lougre; c'est que le lieutenant Canvel s'y entend à la manœuvrer, hein! lève les lofs! change derrière 3 / et allez donc ! A ton tour, matelot , regarde.
— Cavalisca ! s'écrie un Languedocien, mé sembla veïré dansa las tretas dé Moun pelé *!
— On n'oubliera pas l'Jrrèteuse dans ce pays-ci , j'en réponds ! »
De pareilles conversations ne discontinuent pas; seulement les anciens ont jugé prudent d'aller dormir un moment dans quelque coin obscur du fauv-pont, car ils savent que le lendemain d'une fête doit être un jour de corvées et de fatigues : il faudra laver, briquer, fourbir avec plus de soin que jamais; il faudra réparer les effets du plaisir comme ceux d'un gros temps.
Il se présente tant de difficultés pour monter convenablement de semblables fêtes à bord d'un navire de guerre, qu'elles sont fort rares, nous devons l'avouer. Toutefois nous pourrions nommer une frégate-amiral qui , étant en station à Fort-Royal (Martinique) , donnait régulièrement une réunion dansante par semaine.
Si les grands bals sont peu fréquents en marine, et réservés d'ordinaire aux solennités patriotiques, il est un autre genre de fêtes encore moins répandu : c'est le bal du gaillard d'avant. Mais il nous suffit qu'il existe pour en citer un exemple.
Il y a quelques années un petit brick, qui venait d'essuyer un violent coup de cape, entra en relâche dans le port de Mahon. Les gens de l'équipage s'étaient comportés de manière à mériter une récompense générale , et le capitaine, voulant leur prouver efficacement sa satisfaction, les aurait envoyés courir en ville bord sur bord, si des ordres supérieurs ne s'y étaient opposés. Des rixes entre les marins français et américains stationnés aux Baléares avaient amené plusieurs fois de tragiques dénouements, et il était expressément défendu aux commandants de laisser descendre aucun de leurs matelots. Force était donc de remettre indéfiniment les faveurs promises en mer, ou de transporter à bord les plaisirs de la terre ferme. Ce dernier moyen pouvait seul convenir : on n'hésita pas un instant, et par un jour de beau temps, le navire tout entier fut abandonné au génie installateur des contre-maîtres de manœuvre. Une longue table occupa l'espace compris entre les deux mâts; l'orchestre fut placé sur la dunette; les rideaux , les tentes , les fanaux et les pavois disposés en un clin d'œil ; et l'on n'attendit plus qu'une cargaison de Mahonnaises. Il en fallait quatre-vingt-dix, pas une de moins, car l'équipage était composé de quatre-vingt-dix hommes. Quand tout fut prêt, un élève de corvée partit à la recherche des danseuses : «Débrouillez-vous, mon ami, avait dit le capitaine; un aspirant ne doit jamais être à court d'expédients ; vous savez ce qu'il nous faut , partez , et soyez bientôt de retour, n
1 Un racage est un chapelet de pommes de bots enfilées dans une corde.
1 Fé d'ann Doué! (exclamation bretonne} littéralement , foi de Dieu!
1 Lève les lofs! change derrière! Commandements successifs du virement de bord.
* Saperlotte! il me semble voir danser les treilles de Montpellier. I<e* treilles sont mie danse
Cette mission «serait difficile peut-être pour le plus habile diplomate ; mais l'élève s'est mis en grande tenue, il a confiance en lui : leste, joyeux et hardi , il ne craint plus d'effaroucher des oreilles trop délicates ; il n'ignore pas le jargon lybride dont il devra se servir , et n'a pas besoin d'interprète pour ouvrir les négociations. Hier, en passant devant un cabaret de bonne apparence, il se rappelle avoir lancé un regard éloquent à Mariquila la Catalane. Deux beaux yeux noirs, un teint rosé, un gracieux sourire, ne s'oublient pas si vite qu'il ne sache on retrouver la sémillante hôtesse de la fonda marinera. C'est chez elle qu'il entre ex abrupto. Un mot de l'élégant jeune homme a suffi; la belle enfant se met en costume de bal , sort la première , et guide à travers les rues l'ambassadeur en aiguillette; elle frappe à toutes les portes de vendas, de casas de bebida, et d'ateliers d'ouvrières, appelant ses connaissances et ses amies, donnant le mot de ralliement : «Kn route! en route! bal a bord du brick français!» L'aspirant se trouve bientôt à la télé d'une bande nombreuse de charmantes recrues , qui marchent à quelques pas de distance. Son cortège féminin fait la boule de neige, et se grossit merveilleusement : en moins d'une heure la levée de danseuses est terminée. Fier de son succès, le tricorne eu tétc, I epéc au côte, le raccoleur s'avance gravement , suivi par un essaim de brunes piquantes, de blondes éveillées, de bonnes filles, à la mantille noire, aux grands peignes d'écaillé, coquettement attifées et pomponnées , qui descendent en caquetant la rampe de Villa-Carlos A cet aspect l'équipage pousse un cri de joie ; tous les canots du brick accourent au rivage, et ramènent à bord le précieux chargement. Déjà le trombone et la grosse caisse retentissent, on danse, on saute, on s'étourdit, on chante, on crie , on est aux anges: le vin de Catalogne circule; la franche gaieté du gaillard d'avant est à son comble: «Chacun a sa chacune, v'iâ le plaisir.' Vive le capitaine, le rancio ï, et les particulières/»
Le commandant préside a la fête , les officiers en sont les commissaires , les élèves font les factions de nuit, car tous les matelots sont exempts de service; enfin le farouche capitaine d'armes veille activement au maintien du bon ordre et de la paix.
La nuit est une magnifique orgie militairement dirigée
Enfin , quand le soleil se montre dans le goulet, à l'horizon , comme un convive fatal sortant de la tombe, un long coup de sifflet traduit l'ordre sévère de l'officier de quart :
« EMBARQUENT CBALOiPIERs!
Ls BEAU SEXE * TERRE ; ET ES DOUBLH ! »»
Une demi-heure après l'équipage est réparti à ses postes de propreté :
«Attrape a laver et briquer, hait et bas!»
(En avant la pompe, les seaux, le sable et les balais .'}
« Allons, les caïmans, dit le maître de manœuvre, lu l'es amusé celte nuit . paiineloi-z'à matin, et fais moi z'un pout de satin!»
1 Faubourg de Manon ' Vin vieux.
G. De l» L^I'Hllk
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L'Ill ISSIER DE CAMPAGNE.
mim du canton qu'il exploite, le praticien en herbe, à peine arrivé à Abrège de raison , consacre les blondes années de sa jeunesse au culte des ■^expéditions et à l'adoration du code civil. Le rêve doré poursui \ i par sou | (gftftm ardente, l'ambition qui germe et mnril dans son cœur, se résument .'il.ms l'espoir d'ajouter au nom que lui ont transmis ses aïeux la qualifi cation d'huissier patenté de troisième classe sous n'importe quel numéro, et de voler glorieusement sur la trace de ses prédécesseurs. — Voler est employé ici dans le sens purement figuré.— Enfin, il parvient à ce but constant de ses désirs, et dans la carrière que son patron ne poursuit plus, il va secouer la poussière des nombreux exploits de ses devanciers, tout en héritant de leur science et de leurs wrtus sous forme d'un tolume ayant pour titre le Parfait huissier, line fois en possession de sa charge, le nouveau titulaire se choisit une femme, ce qui fait dire aux mauvais plaisants du lieu qu'il a pris à la fois une charge et un fardeau.
Représentez-vous une bonne figure d'homme paisible, figure .«ou ria nie, joviale, surmontée d'une casquette et encadrée dans un col de chemise qui semble vivre en parfaite intelligence avec les deux oreilles qui le caressent : c'est l'huissier de campagne qui, étalé dans son fauteuil, rédigea la hâte les exploits du jour, ou écoute gravement les doléances de quelques plaideurs qu'il tâche de mettre d'accord , avant que la justice n'ait fourré le nez et la griffe dans leurs affaires.
Car l'huissier de campagne n'est pas un de ces fauteurs de chicanes comme on en rencontre encore parfois dans les grandes villes. Il est lui-même une espèce déjuge de paix, et joue souvent le rôle de conciliateur: il met les parties en présence; il discute avec elles; il établit le fort et le faible de chaque cause; il atténue les torts de l'un par la comparaison des torts de l'autre , et bien souvent des procès qu'un homme moins probe et plus avide aurait pu exploiter longuement au détriment de deux familles ont expiré dans l'élude de l'huissier, avant qu'une seule démarche irritante eut comtueucé les hostilités.
Quelquefois ce n'est pas une besogne facile que de mettre d'accord deux enragé* plaideurs que l'amour-propre , la mauvaise foi , ou même le seul besoin de plaider, excitent l'un contre l'autre ; car les paysans sont chicaneurs par instinct. Ils aiment la poussière des paperasses et l'atmosphère des tribunaux. Les disputes judiciaires sont le plus doux délassement de leur vie laborieuse et pénible. Depuis que la civilisation et le code pénal ont réprimé ces haines d'homme à homme et de pays à pays qui ensanglantaient nos villages, les habitants des campagnes ont reporté sur les querelles moins sanglantes, mais plus ruineuses des procès, ce besoin d'activité et de lutte que la nature a mis au fond du cœur de tous les hommes. On pourrait peut-être rencontrer dans chaque bourgade de notre France plus d'une copie parfaite de Pierre Peables , ce type original et comique de plaideur que Walter Scott a jeté dans son roman de Hcdgauntlet.
Quand tous les moyens de conciliation sont épuisés, l'huissier est obligé de subir les exigences de son client : c'est son état, c'est son devoir. Alors les frais commencent. Pour un choux arraché dans un jardin , pour quelques branches coupées à une haie , pour une poignée d'herbe mangée par un mouton, assignations, jugements, commandements, saisies, oppositions pieu vent, s'échangent, se succèdent. Le procès voyage du canton au chef -lieu, du chef- lieu à la cour royale, de la cour royale à la cour de cassation. Les paperasses s'amoncellent , les frais se gonflent comme ces boules de ueige que les écoliers roulent dans la cour de leur collège. Huissiers, avoués, greffiers , avocats, chacun tire à soi tant qu'il peut; le trésor public engouffre h plus grande partie des frai» dans ses caisses voraces, et aux pauvres plaideurs ballottés, tiraillés, rongés jusqu'aux os, souvent tous ces vampires ne laissent pas même pour consolations les coquilles de l'huître.
Mais l'huissier de campagne réussit presque toujours à empêcher ces ridicules procès. Il gronde , il se fâche, il jette parfois les clients à la porte , et ceux-ci reviennent le lendemain, confus et repentants, lui annoncer qu'ils ont arrangé leur affaire.
Aussi il est fêlé, choyé , respecté à l'égal du médecin et du notaire : même on le préfère au notaire, qui est plus froid, plus roide, plus monsieur, et au médecin dont la brusquerie et la science redoutable imposent à ces simples et crédules natures; taudis que l'huissier, c'est un ami qui entre sans façons , s'assied à table, coupe un morceau de pain bis à la miche commune, une tranche de lard dans le buffet , avale un verre de piquette , fait danser les marmots sur ses genoux , lutine les grosses servantes, et a toujours le petit mot pour rire au service de la ménagère qui file sa quenouille au soleil , ou trempe la soupe aux choux dans les écuelles de terre peinte.