‹ Le Prisme encyclopédie morale du dixneuvième siècleChapitre 69 sur 120 · LE STENOGRAPHE RÉDACTEUR · texte numérisé non relu

LE STENOGRAPHE RÉDACTEUR

LU STÈ!N0(;RAPIIK RtDAfTHl R.

b n'est pas, iiàtons-nous d'eu prévenir nos lecteurs, du sténographe pur sang que nous voulons les entretenir, de ce disciple de Prépéan ou de Taylor, de ce sténographe impassible, scrupuleux , qui reproduit, avec le même sang-froid, la même exactitude, les paroles de M. Pulchiron ou celles de M. de Lamartine , qui , avec le même soin , et sans se le reprocher le moins du monde, traduit les paroles d'Odilon Barrot ou de M. Jollivet, celles de M. Jacques Lefèvrc ou de Berryer, du sténographe, enfin, sous les doigts infatigables duquel se multiplient sans cesse ces innombrables suppléments dont la veuve Agasse ou ses successeurs écrasent impitoyablement , pendant les sessions , tes malheureux condamnés par leur position gouvernementale ou administrative à recevoir el à lire le Moniteur officiel.

Les sténographes du Moniteur sont , qu'on nous pardonne ici une comparaison toute militaire, le corps d'armée, la masse écrasante de la presse parlementaire; les sténographes rédacteurs de la tribune haute en sont la cavalerie légère , les tirailleurs, les éclaireurs, les Cosaques même, si l'on veut. A eux donc le talent si difficile de se créer, sans être ni prépéauistes ni tayloriens, une méthode abréviativeà l'aide de laquelle, au lieu de donner un compte rendu sec et froid des séances parlementaires , ils font assister leurs lecteurs aux discussions chaudes et animées ; à eux l'art de se conformer, avec un tact et une adresse qui ont bien leur mérite , aux exigences du format et de l'opinion de leur journal ; à eux, surtout, cette intelligence indispensable, qui les fait élaguer de leur compte rendu toutes les redites, toutes les inutilités, qui leur apprend, suivant l'expression consacrée dans la tribune, à laisser filer l'orateur lorsqu'il patauge , à passer sous silence tout ce qui entrave la discussion , à faire ressortir tout ce qui lui donne de l'importance et de 1j «larté.

Au sténographe rédacteur seul appartient le droit de dramatiser sa séance , ou de 1 1 rendre piquante et gaie, suivant que la discussion a été solennelle, ou, ce qui arrive quelquefois, facétieuse jusqu'au ridicule. A lui, soit qu'il travaille à un journal ministériel ou à une feuille de l'opposition, le soin de faire parler français MM. S... ou B... , ou de reproduire leurs cuirs; de rendre concis et ciairsjusqu'aux discours de MM. D... et G...; de prodiguer à pleines mains, avec une spirituelle malice, les mouvements de séance, de distribuer les on rit, les sensation prolongée, les approbation, les dénégation, les très-bien , d'ajouter après une tirade a effet M.'", en descendant de la tribune, reçoit

les félicitations de ses nombreux amis; ou de me lire au bas d'un discouru, dont le manuscrit lui a été confié avant la séance, Une longue agitation succède à celte brillante improvisation ; la séance est suspendue pendant quelques instants, etc., et autres enjolivements qui donnent à son récit ce que l'on est convenu d'appeler la couleur locale.

Pour cette troupe légère de la presse, qui se complaît surtout aux escarmouches, aux surprises , aux combats d'avanl-postes , les graves et silencieux sténographes du Moniteur sont des êtres fort respectables, mais fort à plaindre; aussi n'est-ce pas sans un sentiment de pitié qu'on les voit, de cinq minutes en cinq minutes, venir d'un pas majestueux se placer au pied de la tribune parlementaire . dans l'enceinte réservée aux élus , et obligés de se conformer au décorum de l'assemblée. On les plaint surtout quand on les voit jeter un regard de regret el d'envie sur cette joyeuse tribune des journalistes, où l'épigramme , le sarcasme, se croisent et se multiplient . où les bons mots s'entrechoquent . se pressent, se heurtent, où certains honorables sont traités sans pitié, flagellés sans miséricorde , où d'autres sont exaltés jusqu'à l'enthousiasme. C'est là surtout que pleine et entière justice est rendue au talent des orateurs, sans acception d'opinions; c'est là que. avant l'ouverture de la séance , l'on traite gaiement les graves questions qui vont se débattre, qu'instruit par ce qui a été dit, on prévoit ce qui va être dit encore; qu'on se fait une fête d'entendre Berryer qu'on aperçoit di*jà se promenant, les mains derrière le dos, dans un des couloirs, méditant une de ces magnifiques harangues qu'on ne reproduit jamais bien , parce qu'on se laisse involontairement entraîner au charme de l'écouter; car, il faut le dire . Berry er est la terreur des rédacteurs à la tribune comme au barreau. Avec lui pas de subterfuges , pas de ces ressources si faciles avec d'autres orateurs ; malheur au sténographe qui compte sur ses notes , il ne faut rien lui demander à lui , car il n'écrit rien, les faits, les dates, les chiffres, tout est classé dans son admirable mémoire avec une clarté, un ordre qui vous éblouissent, vous étonnent, et vous confondent; ajoutez à cela la puissance de l'organe, la majesté du geste, l'entraînement de 1m diction , et puis cherchez, si vous l'osez, à reproduire un discours de Berryer, à faire partager à vos lecteurs l'enthousiasme qui éleetrise les auditeurs: c'est impossible, renoncez-y, et conseillez à vos amis d'aller entendre le grand orateur plutôt que de le lire. Vous voyez que nous trahissons les secrets du métier. Qu'on se garde de croire , cependant , que l'on ne travaille pas dans la tribune des journalistes : ce serait une grande erreur. Quand l'assemblée , calme et attentive , écoute une de ces belle* et éloquentes harangues dans lesquelles les plus graves intérêts du pays, son honneur, sa gloire, sa grandeur, font discutés avec chaleur et entraînement , alors règne dans la tribune des journalistes un silence solennel , que trouble à peine le cri des plumes qui volent sur le papier. Alors, anathème à celui qui se permettrait une plaisanterie, qui prononcerait un mol; il n'est même pas permis d'être enrhumé pendant les grandes discussions.

Mais c'est alors aussi qu'il faut voir le sténographe rédacteur pour bien le connaître : c'est un curieux spectacle que celui de ces hommes qui, pendant des heures entières, attentifs, osant à peine respirer, surexcitent par l'ardeur du travail toutes leurs facultés, leur imagination , leur intelligence , leur mémoire , qui dérobent d'un regard, sur les lèvres de l'orateur, le mot qui échappe à leur oreille, et dont la main rapide et infatigable traduit en hiéroglyphes dont eux seuls ont la clef, et la pensée abstraite el profonde , et la phrase harmonieuse , et la période brillante et sonore.

Heureusement toutes les séances n'exigent pas autant d'activité: qui pourrait tenir six mois à un pareil travail! Les rédacteurs ont de temps en temps ces séances calmantes, ou

Page 1