‹ Le Prisme encyclopédie morale du dixneuvième siècleChapitre 80 sur 120 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Le vieux garçon impitoyablement bouurulé dans «es dernières maladies. — Sa mort terrible.

Devant les tribulations de toute sorte auxquelles nous avons rail assister nos lecteurs, surtout devant cette extrême solitude dans laquelle cette femme intéressée emprisonne son vieux maître, il ne mitonnerait point que quelques-uns se fussent écriés avec une vertueuse indignation: Eh! pardieu! qu'il renvoie cette mégère! Port bien, lecteur, mais d'abord le peut-il? en a-t-il la force? Abandonné par elle, que voudriez-vous qu'il devint? Serait-il sûr d'en rencontrer quelque autre qui s'accommodât de ses maladies, de ses infirmités? infirmités auxquelles elle est faite, qu'elle connaît. Puis, parvenu à cet âge où l'on tient à son fauteuil par cela seul qu'on s'y assied tous les jours, il tient de même à cette femme. Sans compter qu'elle est jeune, qu'elle est fraîche, et n'est-ce pas assez vous dire par quels côtés secrets , outre l'accoutumance des soins journaliers , ce vieux libertin doit encore être attaché à cette femme? Vous voyez donc bien, lecteur, qu'il lui faut la garder, céder à ses exigences; et ainsi fait-il tôt ou tard.

Seulement en est-il plus heureux? Hélas! non. Car une fois le testament obtenu, le legs assuré, et cet homme déclinant toujours de plus en plus , alors . et quoique comptant bien encore sur quelque bonne somme de la main à la main , notre accipareuse donzclle commence à s'occuper beaucoup de la possession fort probablement prochaine dudit legs. Et, dans celte pensée, mille rêves sur cet argent, mille projets sur son emploi. Avec le legs elle se retirera dans son endroit, elle y achètera un petit fond, elle s'y mariera, fera fortune. Pour elle, plus de gêne, de servitude; elle aura son intérieur, son chezsoi, voire même, une domestique; et celle perspective lui sourit fort, et elle voudrait déjà tenir le legs, moins le légataire. Quoi donc! d'ailleurs, on aura tiré de cet homme tout ce qu'on en pouvait tirer, et il persévère à vouloir vivre , et il faut toujours le soigner, qui pis est! Ceci devient .singulièrement fastidieux. Aussi s'en plaint-on souvent avec les commères du quartier. « En vérité , ma chère , la position n'est plus tenable. Figurez-vous que j'ai encore passé les deux nuits dernières à le veiller. On n'a pas idée d'une telle fatigue. Quant à moi, vous l'avouerai-je? je n'y tiens plus; et si je ne veux pas y laisser mes pauvres os, il serait réellement à souhaiter que cela finit; autant du reste pour lui que pour les autres, ajoute-t-on hypocritement ; parce que, vrai, ma chère, et comme vous êtes une honnête femme, il souffre aussi par trop le digne homme! »

Ce qui veut dire , ù vieillard , que celte femme est lasse de toi ; qu'elle appelle la mort de tous ses vœux ; qu'elle l'enterre par avance de ses regards à toutes le* minutes du jour. Ce qui veut dire que, tout désir secret perçant toujours plus ou moins à travers les actions, par brusqueries , par contrariétés , par secousses , en un mol par tout ce qui peut activer une souffrance destructive, tout ce qui peut saper une extrême décrépitude, elle le haie ardemment vers la dernière heure, elle te précipite ver? Ion tombeau. 0 dure

Mi LE PRISME.

expiation de Ion célibat! ô châtiment de ton égolsmciô vieillard! que je le plaindrai» « je ue le connauwai» déjà.

Mais .«silence! voici devant nous un spectacle encore plus terrible ! voici cet homme sur sou lit de mort ! Et tandis que, dans quelque autre coin du monde, à la même heure peut-être. 8'éleinl aussi quelque homme patriarcal, mourant pour qui l'on prie et Ion pleure, \ieillard qui expire entouré de toutes les larmes de sa famille , de toute la douleur de ses amis, de tous les regrets de ses domestiques, et mieux encore, de toute la bonne conscience de sa vie passée; landis qu'ainsi expire cet homme , considérez autour de cet autre moribond combien secs tous les yeux! combien pétrifiés tous les cœurs! Et quelle terrible incurie pour ses souffrances ! et quel grand abandonnement pour son agonie!

Pour son agonie , dites-vous ? Quoi donc! quelqu'un meurt-il dans cette chambre? j'aperçois bien un homme sur ce lit, mais ce ne peut être un mourant. Nul n'a Pair d'y songer; nul n'y prend garde. El ces gens, que font-ils? je les vois tous courir çà et là avec un empressement extraordinaire et une ardeur étrange dans les yeux... A quoi donc s'occupent tous ces gens ?

A quoi ! demandez-vous ? Ils volent , ils dévalisent , ils emportent. Celle femme est là avec tous ses cousins, toutes ses cousines, toutes ses amies; et c'est à qui fouillera , c'est à qui prendra; el pendant ce temps cet homme agonise.

Secrétaire et buffet, armoires el commodes, on ouvre tout, on bouscule tout; et ce qui est tilre au porteur, on s'en saisit; ce qui est couvert d'argent, on l'empoche; el nappes, draps, mouchoirs, senielles, on arrache tout des tiroirs ; puis, quelques femmes démarquent le linge , quelques hommes font divers paquets, d'autres enfin empilent le tout dans des malles; et pendant ce temps cet homme agonise.

Hàtez-vous! hâtez-vous! gens avides. N'entendez-vous point des pas dans l'escalier? c'est peut-être l'autre meule qui vient : les collatéraux avec les huissiers pour mettre les scellés partout. Et lous en effet de se hàler , triplant leurs regards , accélérant leurs mains, se multipliant pour le vol. Il semble, à les voir, qu'avec tous ses grands yeux.

tous se* longs bras , le briarée de la spoliation g'élendc effroyablement dans celte longue file d'appartements dévastés; et c'est une précipitation, une course, un tumulte, un déménagement, un pillage!... et pendant ce temps cet homme agonise!

Hélas! bêlas! malheureux ! tu souffres cependant! lu te sens mourir, et tu te plains! inutile souffrance ! inutile plainte ! Il s'agit bien de toi , vraiment! il s'agit d'une curieuse pièce d'argenterie que l'on a vue , et que l'on ne retrouve plus. Nais , regardez : on va enfin vers lui ; et sans doute on l'a entendu gémir ; sans doute on en a pitié ! Nullement ! nullement! Ce n'est que pour lui demander où donc il a mis son épingle eu diamant; ce n'est que pour chercher sous son traversin , afin de voir s'il n'y aurait point caché sa montre. En vérité je crois que s'ils l'osaient , ils enlèveraient jusqu'aux draps Jusqu'aux matelas du lit où il expire ! 0 férocité spoliatrice ! à heure de délaissement et d'angoisse !

Ainsi cet homme qui , sur la terre, n'aima que lui et ne songea qu'à lui ; cet homme négatif quant au cœur, sans sympathie et sans tendresse , voué par le célibat aux plus honteuses passions, et qui ne vit eu quelque sorte dans celte vie qu'une affaire de sensualité et de bombance; cet homme, si inclusivement idolâtre de sa chair , qu'il lui destina tout , qu'il n'exista que par elle et pour elle, ne «'entourant dès lors que de tout ce qui pouvait aiguiser ses convoitises , et de plus en plus matérialiser tout son être; cet homme, dis-je, déjà si dénué et si déserté dans sa vieillesse à l'endroit de ces mêmes jouissances, eh bieu ! lorsque lentement, douloureusement arrive enfin pour lui le dernier terme, alors la mort et ses domestiques emportant chacun de leur côté , l'une son corps, les autres, ses biens, alors, ô mesure comblée de son châtiment ! cet homme reste seul , seul dans son agonie ! aussi nu , aussi spolié , aussi abandonné que s'il était le dernier habitant du globe! Alors, personnes ou choses, tous ces matériels soutiens de son existence se retirant tout à coup et à la fois de tout ce qu'il s'attacha, de tout ce qu'il rechercha si uniquement et avec tant d'ardeur, il semble se faire autour de son lit de mort un extrême refus, un délaissement terrible, une fuite épouvantable! Il semble que, comme avanl-goùt de ce vide infini où sans doute la justice de Dieu fait choir éternellemeni après leur mort ceux qui n'existèrent que pour eux, il semble, dis-je, que dans cette chambre, presque caverne et presque sépulcre , remplie par le vol et la mortalité , la nature se plaise à prolonger encore cet égoïste, le tenant de la sorte comme un moment suspendu dans le grand vide qu'entrouvre autour de lui l'implacable égoïsme des autres. En un mot, cet homme n'exista que pour jouir ; on ne s'occupe de sa mort que pour le voler ; et de même qu'il vécut seul dans les satisfactions de ses sens , de même il meurt seul dans les souffrances de son agonie.

Quoi de plus misérable!

Cnnii E Bbrmy.

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