‹ Le Prisme encyclopédie morale du dixneuvième siècleChapitre 97 sur 120 · LA SOL S- M AI TU ESSE · texte numérisé non relu

LA SOL S- M AI TU ESSE

que d'insomnies , avant de comparaître devant cet auguste tribunal ! Nuit et jour elle travaille , elle relit se* cahier» , elle dévore un à un tous les petits traités composés par M. Lévi, elle interroge sa mémoire, la met d'avance sur la sellette, la harcèle, lui fait subir toutes les épreuves préliminaires du combat où elle va s'engager. Enfin , le grand jour arrive : la voilà sous les armes, dans tous ses atours , et avec toute sa science de pensionnaire, en présence du savant aréopage.

Aux premières questions qu'on lui adresse, son cœur bat, une vive rougeur colore ses joues, tout comme s'il s'agissait d'une première déclaration d'amour; elle se trouble , la tète lui tourne; ce qu'elle savait si bien hier, ce matin , il n'y a qu'une heure, elle l'a complètement oublié. Il se passe dans sa mémoire une confusion inattendue ; les montagnes se déplacent , les fleuves changent de lit . les villes de position ; la chronologie est tout intervertie ; les dates voltigent, les peuples passent de l'Orient à l'Occident, le port du Pirée devient le nom d'un homme ; enfin , les rois et les reines se heurtent , se mêlent , s'épousent , se détrônent, sans s'être jamais connus : c'est un chassé-croisé général. Heureusement pour elle , ce désordre et celte émotion débordent en deux ruisseaux de larmes qui implorent silencieusement l'indulgence des juges. Tout examinateur qu'on soit, il est bien difficile de n'élre pas touché d'une pareille requête : aussi les aspirantes ne s'en font-elles pas faute. Celles qui ont passé trente ans peuvent même se permettre, a l'occasion , l'évanouissement ou l'attaque de nerfs. Mais ces moyens extrêmes offrent généralement moins de chances d'intérêt. Les secours que réclame la position d'une femme qui se trouve ou qui feint de se trouver mal , l'empressement qui se fait autour d'elle , les fenêtres qu'on ouvre , les flacons , les verres d'eau qu'on apporte , tout ce tumulte , ces cris, ces soins, affectent presque toujours désagréablement les spectateurs désintéressés. Les pleurs , a la bonne heure ! voilà une recommandation qui manque rarement son effet: soyez donc insensible aux larmes d'une pauvre petite échappée de pension qui frissonne de timidité sous vos yeux!

Aussi on la rassure par quelques paroles bienveillantes, on l'encourage par un sourire presque galant, ou la remet sur la voie. La mémoire et la réplique, un instant en déroule, lui reviennent peu à peu , tout rentre dans l'ordre. Mnémosine a louché du doigt sa jolie tête ; la sérénité et l'esprit d'à-propos renaissent après cet innocent orage , qui s'est fondu en quelques larmes ; le sourire des juges a signalé , comme Parc-en-ciel , le retour du calme. Bref, elle sort de cet exameu si redouté par la porte d'ivoire : celle de l'espeVance.

Donc elle est reçue. Elle possède enfin son diplôme d'institutrice; la voilà en règle, patentée comme le médecin et l'épicier; elle pourra maintenant attendre de pied ferme les visites des dames inspectrices dans le cours de l'année scolaire. La chaîne est rivée ; Dieu sait quand et comment il lui sera possible delà rompre.

Pendant les premières années, elle ne la sent guère. La nouveauté de son autorité flatte son amour-propre; elle se laisse aller à cet entrain de la jeunesse qui rend tout facile et aimable. D'ailleurs, rien ne semble changé à son existence : ce sont toujours les mêmes occupations et les mêmes distractions ; son costume même n'a pas été renouvelé ; la robe de soie bleue et le chapeau de paille blanc d'uniforme ne sont pas usés ; sans le grand châle dont elle s'enveloppe les jours de sortie , vous la confondriez facilement avec ses élèves. Pendant les classes, elle affecte bien, pour réprimer les caquetages, des airs de gravité qu'un sourire dément à chaque injonction ; mais vienne l'heure de la récréation, si, au milieu de toutes ces enfants qui glapissent dans le jardin, qui se poursuivent en riaut , qui se livrent à la gymnastique , aux jeux du volant et de la poupée , vous apercevez une jeune fille pleine de santé , le visage en feu , les cheveux au vent . I l

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première à la cou ne , la plus agile aux exercices , la plus animée à tous ces amusement* . soyez certain que c'est la sous-mal tresse. Sa surveillance est encore un plaisir. Elle est h reine de celte ruche d'abeilles qui bourdonnent autour d'elle, la consolatrice desaffligées, la protectrice des opprimées, l'idole de toutes. Aussi le jour de sa féte les bourses de la pension ont-elles été vidées pour lui offrir un cadeau : jamais souscription ne se fit avec plus d'empressement , de gaieté et de mystère. Mademoiselle est si bonne , si douce , et surtout si enfant ! A l'époque des vacances , il est bien rare qu'elle ne reçoive pas quelque invitation des parents de ses élèves favorites pour aller à la campagne : c'est i qui l'aura et la fêtera de son mieux. Comment toutes ces petites ovations ne lui dissimuleraient-elles pas tout ce que sa position a de précaire et de dépendant?

Malheureusement le temps marche, et à sa suite les désirs, les rêveries, les besoins. On ne peut pas toujours jouer à la poupée , même lorsque la poupée est de chair et d'os , et qu'elle marche, babille , et pleure tout de bon : aussi peu à peu la sous-maîtresse se preud-elle à réfléchir. Cette existence réglée à son de cloche commence à lui apparaître sous de sombres couleurs. Doit-elle donc passer sa vie i faire taire des petites filles, à veiller à ce qu'elles ne se barbouillent pas la figure d'encre, à leur seriner les principes du catéchisme et delà grammaire? Lui faudra-t-il

Traîner dans un jardin une éternelle enfance?

Clarisse, qui était moins jolie qu'elle, a épousé un avocat; Adèle, qui louchait horriblement , est devenue la femme d'un médecin ; la pâle Clotilde , qu'on avait surnommée ■Xotre- Dame des sept douleurs, a déjà quatre enfants : son mari est l'un des plus riches marchands du quartier des Lombards. Charlotte , qui n'a jamais pu comprendre la division, Charlotte, dont l'ineptie cl la magnifique chevelure rousse étaient l'objet de toutes les moqueries , trône maintenant dans un salon somptueux de la Chaussée d'An tin : sa dot a tenté un banquier. Toutes sont heureuses, ou du moins dans les conditions ordinaires du bonheur. Seule de ses anciennes compagnes , la sous-maitresse languit délaissée. Brillez donc de tout l'éclat du jeune âge; que votre miroir vous dise chaque matin que vous êtes belle ou gracieuse; ayez l'esprit orné, le coeur ouvert aux sentiments tendres, aux nobles impressions; soyez douée des plus aimables qualités, soyez, en un mot, une de ces femmes dont on dit dans le monde : C'est une femme charmante : tout cela pour jouer niaisement à I<a tour, prends garde avec des pensionnaires! A quoi bon alors la jeunesse! à quoi bon l'esprit, le désir de plaire, le besoin d'aimer, et tous ces rêves délicieux, tous ces élans du cœur!

Il est bien difficile qu'au bout de quelques années d exercice la sous-maitresse ne fasse ce triste retour sur elle-même. Elle prend en dégoût cette vie de recluse à laquelle elle est condamnée : tout lui pèse, loul la fatigue : elle reste étrangère aux bruyants amusements qu'elle partageait naguère. Ses pensées ne sont plus au milieu de tous ces petits êtres roses et blancs, longtemps sa famille et ses seules affections : ses pensées font l'école buissonnière, emportées par les désirs, inquiétées par les regrets. Combien elle regrette, la pauvre fille , sa beauté qui décline , sa jeunesse qui s'écoule , et le temps perdu !

Le peu quelle entrevoit du monde, par échappées, du fond de l'immense chapeau on son visage est englouti, lorsque, ses jours de sortie, elle conduit sa vieille mère aux Champs-Elysées et sur les boulevards, ne fait qu'augmenter l'amertume de ses réflexions. Voilà les heureuses du siècle qui passent : les unes la coudoyent, les autres l 'éclaboussent, ouvrières , bourgeoises , et grandes dames. Le soleil luit pour toutes ces privilégiées : pour toutes, les agitatious prospères ou adverses de la vie sociale, les joie» de la famille, les

LA SOIS-.MAITRESSL. iOli

douceur» de la maternité ; pour toute* , excepté pour elle , qui ne tient au monde , ni par les plaisirs qu'il procure , ni par les peines et les soucis qu'il engendre. Le sort de la bourgtoi.se endimanchée qui se promène triomphalement , Ranquée de sou mari et de ses enfants, ses plus beaux diamants, lui semble aussi digne d'envie que celui de la femme élégante qui se prélasse, nonchalamment inclinée sur les coussins moelleux d'une calèche. El si son cœur souffre douloureusement des comparaisons que lui suggère naturellement le spectacle de cette foule radieuse, sa vanité féminine n'est pas moins vivement blessée. Au milieu des parures fraîches ou brillantes des promeneuses, elle se sent presque rougir de sa mise plus que modeste. Mais le moyen de n'être pas toujours de deux ou trois ans en arrière de la mode avec les quatre cents francs qu'elle reçoit d'appointements, el dont elle emploie une partie à procurer quelques douceurs à la vieillesse de sa mère ! S'il est un art, comme l'a dit Gressel ,

de donner d'heureux tours A l'étamiiie, à la plus simple toile.

les nonnains en ont emporté le secret ; la sous-maitresse ne l'a jamais connu. Kl pour qui , bon Dieu! voudriez-vous qu'elle se mit en frais de toilette? Sur qui essayer le pouvoir de ses charmes el les agaceries de sa coquetterie ? Sur les professeurs les plus habiles de la capitale (style de prospectus) , qui viennent , pendant une heure , donner des leçons aux pensionnaires? Mais le maître d'écriture est un homme de cinquante ans, chauve comme la main , spirituel comme une rame de papier, ébouriffant comme uue lettre majuscule ; il porte des breloques à sa montre, et n'a pas de sous-pieds à son pantalon. La belle tentation de devenir l'épouse de ce monsieur! Le maître de dessin est marié en troisièmes noces, et père de cinq enfants. Le maître d'anglais... poddam!... c'est un homme jugé. Celui d'allemand? il est Allemand. Le professeur de musique? Ah! celui-là , je ne répondrais pas qu'il ne fixe plus particulièrement qu'il ne faudrail l'attention de la sous-maitresse. Il est jeune (à peine viugt-cinq ans), blond, bien frisé, d'une tournure el d'une mise élégantes; ses habit* décèlent le ciseau d'Humann ou de Roolf; sa cravate est toujours arlistement arrangée, et sa chaussure ne laisse jamais rien à désirer pour le vernis. Mais c'est un premier prix du Conservatoire! Comprenez- vous? In premier prix du Conservatoire, c'est-à-dire un jeune homme qui se croit appelé aux plus hautes destinées musicales, et qui en attendant daigne enseigner le solfège. Il a déjà tout le sérieux du génie : il est grave, roide, compassé. En entrant dans les classes, el en sortant , il salue d'un air froid la sous-maitresse : c'est là la seule marque d'attention qu'il lui donne; demandez-lui si elle est jolie, il vous répondra qu'il ne la jamais regardée. Toutes les petites filles en raffolent malgré sa sévérité , et se disputent le plaisir de se faire gronder par lui. Il est le sujet de leurs conversations les plus importantes: «M."' n'est pas de bonne humeur aujourd'hui.— Tiens, il a oublié sa canne à pomme d'or.— Il a un gilet blanc. — H a coupé ses moustaches. — Je l'aime mieux comme cela. — 11 est moins bien. — Il ressemble au frère d'Ernestine, etc., etc.» Toul en feignant défaire finir ce feu roulant de commérages, la sous-maitresse ne laisse pas que d'y prendre un intérêt trop grand pour son repos; et les regards qu'elle jette à la dérobée sur le jeune dandv prouvent suffisamment que toulcs ces observations de pensionnaires ne lui sont pas indifférentes. Examinez-la avec attention lorsque la clochette du portier annonce l'arriu'e du professeur de musique, et je me trompe fort si vous ne remarque/ pa> sur son visage el dans son maintien quelque indice d'un amour naissant, qui ne demanderait

pas mieux que de grandir. Hais parlez donc d'une sous-maltresse à ce futur Beethoven , qui a déjà fait une romance !

Voilà, si je ne me trompe, le personnel masculin dont les besoins des éludes nécessitent la présence à la pension. Toujours les mêmes figures plates , ennuyées ou dédaigneuses : cela n'est-il pas bien réjouissant? Et, cependant, dans sa vie monotone , c'est là l'unique distraction de la sous-maltresse. Qu'un professeur soit remplacé par un autre , grave et rare événement, ce changement l'occupera pendant tout un mois. .Ne faut-il pas être bien abandonnée de Dieu et des hommes pour être réduite à considérer uue chose aussi insignifiante comme une bonne fortune ? Un habit noir râpé remplacé par un autre non moins râpé; un cuistre succédant à un cuistre ; le pédantisme sous la forme d'un pauvre diable, maigre , jaune, efflanqué, venant s'asseoir à la même place qu'il avait hier sous la forme d'un gros homme , court et replet : l'ennui en long au lieu d'être en large. Tudieu! le joli passe -temps! Mais, qu'y faire? la sous -maîtresse n'a pas le choix. Ah! qu'il vaudrait mieux , sans doute , donner à ses peusées un cours plus naturel , rire en liberté de tous ces riens, qui attirent si facilement sur les lèvres des jeunes filles ce sourire frais et rose comme la bouche; rêver à celle chose importante, qui comprend toutes les autres, et qui fait pâlir les fronts de div-huit ans! Voilà ce qu'elle se dit souvent en se promenant sous les tilleuls poudreux de sa prison. L'air est tiède; la grande ville bourdonne : à deux pas le plaisir, la passion, le mouvement. Mais tous ces bruits confus viennent expirer au seuil de la pension : les murs sont sans échos , et sur la porte d'entrée, à côté de l'inscription ordinaire

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