LE BÉNÉFICIAIRE DE COTVCERT
OP.sgLE les bois nout plus de feuilles pour abiiler leurs musiciens aités, lorsque la voix seule du vent exhale ses gémissements lugubres dans les Ï^^'J ?^^^^ '' '^'' **"' f"' ^^^ romantiques promeneuses , alors l'harmonie parit^^ sienne recommence son règne bruyant; alors le mot de concert tapisse JT^ jj de nouveau tous les coins de rue , et se prélasse aux vitres des éditeurs de 'O -Xîi ^JLy romances ; le chant se d('cliaîne avec une sorte de furie ; il se fait , sous prétexte d'harmonie, un vacarme qui effrayerait à coup silr rhonnêteAsmodée, s'il s'avisait de se poser sur un toit de la capitale pendant une soirée d'hiver. — Un incroyable mélange d'ut de poitrine, de ronron de basse, de sons aigus de chanterelle, de miaulements de hautbois, et d'arpèges de piauo, monterait jusqu'au démon boiteux , contraint de reprendre bien vite le chemin d'un monde moins mélomane et plus silencieux. — A notre époque, la musique n'est pas une mode : c'est une fureur, une fatigue, et non un plaisir; un fruit sans sève, une fleur sans parfum. Aimcriez-vous une rose que vingt personnes auraient sentie, une femme qui se produirait à tous les regards? De même, la uuisique, vierge céleste, qui seule a le privilège de récréer les extases de réicruilé, veut être goiltée .sobrement, livrée à peu d'auditeurs; elle n'accorde ses révélations qu';\ un petit nombre d'élus, et renie cette armée d'exécutants qui lisent rapidement la noie, et en sont encore à épeler les principes de l'art.
Ainsi donc la saison des rhumes est la saison du chant. — Mais qui a fait naître cette rage épidémique? — L'empressement du public, sans doute? Non, car les dilettanti payants de l'Europe entière ne suffiraient point à couvrir les frais de tant de concerts: les coupables sont ces Allemands, ces Italiens, ces Polonais, ces Belges, ces lauréats de Conservatoire, ces merveilles naines que les diligences et la rue iiergère versent chaque année sur le pavé de Paris, ù l'instar des sauterelles dont riîgyple fut jadis inondée. Rendons tout de suite justice à la haute impartialité nationale qui anime les Français. Chez nous, pour réussir d'emblée, il faut être doué d'un nom qui se termine en er, en o, eu /, ou en /j-, s'appeler, par exemple, Kœneszlopfer , 0.<orio , Marini, ou Kakousky. — -L'é- Irangctc de ces finales attire l'attention; quiconque a lu .son petit conte d'Hoffmann ne peut se dispenser de voir si le célèbre violon Kœnesztopfer joue sur un stradivarius qui contient l'àmc de sa grand'mère. — Oscuio annonce qu'il fait revivre l.i mandoline castillane et le boléro, dont les traditions soûl perdues eu Espagne: albuis entendre grincer ses cordes de nulal. -.'(larini a eu soin de conmuiniquer ;\ la chronique des journaux une aventure vénitienne digne du temps où il y avait encore une Venise : enfant
LE BENEFICIAIRE DE CONCEKT. «59
et simple gondolier, il disait sur les lagunes des stances du Tasse, et ne croyait être écoulé que du ciel et de la mer ; lord Byron , charmé de la beauté de sa voix , le lira de sa nacelle pour le mettre au théâtre. — Enfin, Kakousky est un cor de première force. A'ota. Ne pas oublier la sympathie d'usage pour les malheurs de la Pologne.
Tel est, pris à l'état individuel, le résumi! des invasions musicales de l'élranger. Attendez ! nous avons omis les cantatrices anglaises fil y en a , prononçant ainsi l'italien : Omio fidawj ti peunlo! — les mougiks russes, esclavesjusque dans l'art, et à qui leurs maîtres ne permettent que de souffler chacun une noie dans un long tube de cuivre ; — les Slyriens de Strasbourg, dont le gosier n'obtiendra jamais que l'inévitable: La-lala-ou-ou ; — les Pyrénéens, qui chantent beaucoup mieux pour les montagnes que pour des oreilles humaines. Nous ne plaçons mèaïc pas en ligne de compte les intrépides concertants des sociétés philolechniques de France , les vieux rentiers amateurs faisant de la musique de chambre, les séduisants ténors de salon, ni les petites pensionnaires qui enlèvent le galop avec une assurance iaiperlurbable , et sont destinées par l'admiration de leurs parents à devenir très -prochainement artistes lyriques. — Cherchons les types les plus fréquents du bénéficiaire de concert; triste bénéfice, pour la plupart du temps!...
En première ligne, il faut placer le virtuose réel: — mettez le nom qu'il vous plaira. — Répandu dans le monde , sollicité par les grandes dames , chantant ou jouant chaque soir sous les feux des diamants et des lustres, accablé des exclamations : Braio ! ravissant! délicieux ! \\ devrait n'éprouver aucune difficulté à organiser ensuite son propre concert. Ne croyez pas. cependant , que toutes choses lui sourient, et qu'il marche entre la Gloire et la Fortune. Par combien de complaisances dont sa fierté rougit tout bas u'a-t-il pas dii payer d'avance les quelques billets que la haute aristocratie daignera prendre, et payera dédaigneusement ! Son temps, le seul capital du génie, il l'a prodigué; ses forces, il les épuise à courir sans cesse dans le monde; ce mystérieux demi-jour, cet isolement si favorable à la durée de la réputation , il en a fait le pénible sacrifice pour se rendre aux mille imitations qui pleuvent chez lui. Ainsi, tout lucratif qu'il soit , son bénéfice lui devient onéreux.
Du reste . excu.«ons un peu le grand monde : il s'ennuie tant à force de s'amuser ! Constamment à l'affût du plaisir, il a besoin de saisir au passage ce qui peut lui procurer une émotion ou lui arracher un sourire. Les salons s'ouvrent à l'ombre même du merveilleux: c'est sur cette scène, oïl ont péri bien des illusions , qu'on promène ces virtuoses encore barbouillés du lait de leurs nourrices , et dont les petits doigts se jouent de toutes les difficultés. Pauvres créatures étiolées! leur œil brille du feu de la précocité; mais leur vi.sage pâli atteste de prodigieux efforts et une fatigue démesurée. .Musiciens venus en serre chaude, leur patrie commune semble être le pays des éphémères. t1n .se les passe de main en main , on leur donne des bonbons en or, on mesure leur talent à leur taille, et on cherche en quelque .sorte le ressort qui les fait mouvoir : les paysans, sur nos places, n'admirent pas davantage les petits valseurs eu bois de Nuremberg. Mais ces triomphes ne durent pas longtemps , et l'avenir n'escompte guère de pareils l>cnéjices.
Parlons maintenant du martyr des matinées musicales. L'organisation d'un concert est plus compliquée peut-être que celle d'une armée : on ne se figure point par quelle filière de formalités, de tracasseries , de démarches, de déceptions, il faut passer avant qu'ail retenti le dernier accord de piano. Nous suppo.sons que le musicien en question appartient au genre neutre, c'est-à-dire médiocre, qu'il possède un talent à peu près estimable, jouit d'une apparence de réputation . et a grande envie de réussir: il s'agit d'abord pour
lui de trouver une salle vacaule , et de prendre date avec Hertz ou Érard . bien heureux
quand les locations ne sont pas faites pour deux mois.
Seconde opération : réunir un certain nombre d'artistes de bonne volonté . qui soient libres tel jour, à telle heure; équilibrer les amours-propres, faire rencontrer deux violons qui se détestent , deux pianistes hors du diapason ; régler l'ordre des morceaux de manière à ne pas blesser l'orgueil des parties chantantes ou exécutantes; enfin résister doucement au ténor qui exige qu'on lui accorde la faculté d'intercaler auprès d'un air de Giacomo Meyerbeer deux petites romances de M. Bérat. déjà connues de tout le monde, et qu'il se flatte de faire valoir supérieurement. Ceci est pour l'intérieur.
Les soins du dehors ne réclament pas moins l'activité du bénéficiaire.- ÎSourri dans le respect des journalistes , il se présente tour à tour chez ces messieurs , et les conjure de parler un peu de lui, puisque, par métier, ils savent parler de tout. Déjà deux cents billets ont été engloutis dans le gouffre de la publicité , et à peine quelques mots d'avis ont-ils paru à la dernière page des feuilles quotidiennes, noyés entre le Kaïffa d'Orient et la Pommade du lion. L'infortuné court ensuite à sa répétition; il n'y trouve pas le quart de son monde , et se désole : « N'importe , lui dit-on , tout ira bien ; les morceaux sont parfaitement sus, faites afficher. » Le programme s'imprime dans les dimensions les plus gigantesques, le bénéficiaire se jette en cabriolet, et descend chez tous les marchands de musique pour les supplier de vouloir bien lui consacrer un de leurs carreaux. Le lendemain , en recommençant sa tournée , il a la douleur de voir que son affiche est ici absente, là. posée de travers, là encore , dissimulée à moitié pour celle d'un rival plus heureux ; il soupire , achète une partition . et obtient à ce prix sa place au grand jour. Excédé de fatigue , mais croyant avoir enfin triomphé de tous les obstacles , le bénéficiaire rentre chez lui en se frottant les mains, et il offre un billet à ,<on concierge pour ne pas offenser par un oubli ce personnage important, b)rsque celui-ci lui remet quatre ou cinq lettres dont l'adresseest accompagnée de ces mots: très- pic s se. — Mauvais signe — Le malheureux frémit , rompt un cachet , et lit :
<( M 0 s li I F .^ cil E R ,
"Je suis dé.solé ; il me scia impossible de chanter demain à votre concert. l'ii enroue- <i ment subit m'a pris à la gorge : me voici pri.sonnier à côté de mou feu. N'accusez que ce «vilain rhume, et comptez sur moi en toute autre occasion.»
OEl'XIÈMK I.KTTHK
«J'avais oublié, monsieur et ami, une invitation datant déjà d'un mois, cl que ni.idaïue ■ la comtesse M"" vient de me rappeler. Je ne puis m'y .soustraire : toute la diplomatie «y sera. Tâchez donc de trouver quelqu'un pour jouer ma partie, cl veuillez recevoir I mes excuses et l'expressiou de mes vifs legrets. "
LE BliNEFICIAIRlii DE CONr.EUT. KM