LE MONDE DES ROMANS
LES FEMiMES EMAACIPEES.
RACE au patronage de quelques /énoiiCi sujjcricuies, un monde nouveau vient de se former. Désormais un asile est ouvert aux victimes du mariage et de la civilisation : les âmes incomprises , les natures dévastées , les cœurs ulcérés , peuvent s'y présenter sans crainte. Tout ce qui parvient à obtenir un brevet de souffrance morale a le droit d'y être reçu ; toutes celles qui consentent à secouer les dernières faiblesses de leur .sexe , les derniers préjugés d'une éducation arriérée, y sont admises : la vertu et l'innocence doiven tseules y rester inconnues.
Heureuses celles qui peuvent faire valoir les blessures d'une union mal assortie, une pa.ssion violemment partagée, un égarement prémédité , un flagrant délit d'adultère , et surtout un éclatant procès en séparation ! Toutes les sympathies leur .sont acquises, toutes les indulgences leur sont réservées. Dans ce monde à pari , l'opinion de la majorité est en opposition constante avec les jugements et les décrets humains.
Et ne croyez pas qu'il soit ici question de l'une de ces innombrables sociétés formées par le caprice de quelque dieu sans emploi , de l'une de ces grandes familles dont les premiers sujets encombrent encore le cerveau de leurs créateurs, de toutes ces fondations en herbe vainement réchauffées par les propagateurs fouriéristes et saint-simonicns ! Le monde dont nous parlons a devancé les théories des réformateurs; il existe , il s'est formé par celle seule raison qu'il était indispensable aux nouveaux instincts de la société. Faible d'abord, il s'est agrandi peu à peu, et aujourd'hui il se rehaus.se de toute l'imprlance qu'il .se donne. En allendanl mieux . sa mission est de régénérer la terre .
et de secouer le joug que les hommes font peser sur la film belle moitié Ju genre humain.
Si vous ne craignez pas d'accepter un rôle secondaire, failes-vous présenter dans l'un des salons ouverts à ce monde exceptionnel : les physionomies les plus élianges vont s'y succéder ; les principes les plus hardis y seront mis en circulation; toutes les questions sociales y seront agitées et résolues.
Et d'abord , remarquez la composition de cette réunion d'élite! C'est un mélange de femmes de lettres et de femmes littéraires, de philosophes en jupon, de créatures philanthropes, de femmes fortes, mûries par l'âge et l'expérience du malheur, déjeunes pécheresses au cœur trop sensible , qui demandent à faire oublier leurs fautes passées par l'adoption de nouvelles erreurs. Quelques-unes, mettant à profit leur maturité, ont abandonné les derniers attributs de leur sexe primitif, et ont adopté des noms, des allures et des costumes qui se rapprochent autant que possible de la virilité. Les prenons dont elles furent dotées à leur baptême étaient trop efféminés: elles les ont effacés dans l'intérêt de l'émancipation . et aujourd'hui elles s'appellent .'\Iarc, Fernand, Georges, Edgar, Saturnin. Innocente conquête qui leur révèle enfin le sentiment de leur force , et leur donne un premier vernis d'indépendance et d'égalité !
Fières de ce succès, devaient-elles s'arrêter en si beau chemin ? Aussi leur accoutrement — il est impossible de dire leur toilette — se ressent-il de cet esprit de révolte et d'innovation ? Tous les siècles , tous les âges . tous les pays , ont été mis à contribution dans le but de compléter les déguisements les plus singuliers : c'est une macédoine de pièces et de morceaux élonués de se trouver réunis . une composition d'ajustements sous lesquels il est impossible de deviner ce sexe enchanteur. Et puis, tout cela est daus un désordre si parfaitement médité , dans un état de friperie si bien entendu , qu'on aurait mauvaise grâce â ne pas reconnaître qu'il y a progrès.
Les novatrices audacieuses ont franchement adopté le costume masculin , qu'elles modifient selon leurs caprices. N'espérez plus rencontrer chez elles, et res robes de soie, et ces mantilles, et ces mille riens inventés par la mode! Toutes ces vieilleries d'un autre âge ont fait place à la redingote à brandebourgs, au feutre, au pantalon , aux bottes â éperons, emblèmes évidents d'une constante supériorité. Les iuiitairiees à la suite s'essayent timidement à ces rùles nouveaux, et .>.e conleulent de .s'affubler de temps à autre de quelques vêtements empruntés à la (irèce ou à la Turquie. L'une d'elles ne reçoit jamais que revêtue d'une robe arménienne et d'un bonnet persan , une longue pipe à ses cùtés. et cherchant à saisir, dans le brouillard dont elle s'entoure, quelques idées ab.seniesde .son cerveau. Ne lui a-t-on pas dit que l'une de nos célébrités littéraires composait des chefs-d'œuvre sous l'inspiration du tabac, et sous l'influence d'un habillemenl étranger ?
Dans celle dernière catégorie \ient se grouper h femme tan/uc, individualité loule française , que nous devons aux instincts aventureux de ce temps. Celle âme ardeule , dévorée dès l'âge le plus tendre par la passion des voyages, .se sentait mal à l'ai.se sur une terre trop prosaïque; la monotonie d'une exisleiice paisible la fatiguait; un bien - être trop prolongé élail devenu pour elle un joug insupportable. Il lui fallait de l'air, de l'espace , du soleil , des incidents imprévus , et , un beau jour, elle recouvra sa liberlé eu s'cmbarquant avec le premier venu sur un vaisseau faisanl voile |)our l'ilrienl. Enfin, ses vwux sont exaucés! elle a mis le pied sur la terre promise; pas.sjiit df main en main, comme une monnaie qui perd son empreinte dans la circulation , lais.s.int les derniers lambeaux de sa modestie au coin de (ouïes les pyramides, courant â la suite des caravanes sous le déguisement obligé . ehircliaiil eà cl là quel(|iie p<!Upla(le errante à gou-
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\ciner, quelque pe(il royaume à consliluer, et ue rcuconlrant que des vagabonds assez mal appris puir ne pas respecter leur future souveraine. Après plusieurs années de misère et de déceptions , elle nous est revenue; et Dieu sait dans quel élat et avec quelles ressources! Ou dit que, pour arriver jusqu'à nous , mettant à profil son expérience des hommes et des choses , elle a été quelquefois forcée de toucher les derniers escomptes d'un reste de beauté. Hélas! le malheur ne l'a point abattue. A son retour, forte de ses succès et de ses émotions de grande route , elle e.st entrée tête haute dans ce monde à part; et là, elle a été accueillie et déclarée femme essentiellement émancipée. C'est ainsi qu'elle est devenue la protectrice de toutes ces natures ardentes pous.sées vers l'inconnu par des instincts secrets , de tous ces êtres fragiles peu soucieux des joies du ménage et du bonheur de la famille, de toutes ces âmes qui cherchent à briser des liens trop pesants, qui aspirent à des régions lointaines, et qui demandent une vie agitée , une vie pleine d'écueils et de dangers. Que faut-il pour les satisfaire? Presque rien : un petit voyage autour du monde, une idée de l'Atlas, un aperçu du Grand-Désert, une méditation sui- les ruines de Palmyre, une entrée au harem , une absence nécessitée par un premier faux pas, puis un album et une nourrice pour recueillir tout cela. Voilà le but de tous ces désirs ! Recueillir ses impressions, et obtenir, tant bien que mal, le titre de fennne de lettres ou de femme féconde.
Un manuscrit est, en effet, la dernièie conquèle de la f;'mme revenue d'Orient : tré.^or précieux destiné à doter le monde de toutes les sublimes idées que peuvent inspirer les contrées les plus rebattues. Mais il faut le mettre en lumière; et l'auteur de ces pages brillantes recommence à travers Paris des cour.ses incessantes , dans l'espoir de trouver un éditeur. Vainement elle a frappé à toutes les portes , et si vous l'abordez , elle vous fera .ses doléances à ce sujet, elle vous dévoilera , faute de mieux , les intimes secrets qu'elle réservait au public. Une fois lancée dans .ses souvenirs, elle ,se gardera bien de vous laisser échapper; et vous serez entraîné malgré vous dans une suite de récits plus incroyables que les contes des Mille et une nuits. A l'entendre , elle a rempli partout des rôles importants : Méhémet l'a consultée, Soliman lui doit ses meilleurs plans stratégiques, le jeune sultan l'honorait de visites particulières, et il n'eût tenu qu'à elh; d'assister à la bataille de Nezib. A ces grandes questions , viennent s'unir des détails d'un ordre moins élevé : ce sont les intrigues du sérail , la vie du harem, depuis la vente de l'esclave jusqu'aux fonctions de l'eunuque noir, les jaoglans dont elle saura vous démontrer l'utilité. Vous serez encore heureux, si elle consent à vous faire grâce des idées de progrès, des projets humanitaires , des vues d'émancipation qu'a fait naître dans .son esprit l'étude des peuples et des pays qu'elle a visités.
Si l'Orient est le domaine de la femme turque , la douleur est la sphère de la femme abandonnée. De tous les produits de notre temps, la femme abandonnée est celui qui fructifie avec le plus d'avantages. Sa sève puissante sait résister aux malheurs qui font le charme de sa vie ; la force de sa constitution parvient à surmonter les rudes secou.sses de .son existence. Et puis , n'a-t-elle pas les bénéfices de la position qu'elle s'est faite ? n'cslelle pas soutenue par le sentiment d'intérêt et de compassion qui accompagne les grandes infortunes? D'autres cherchent dans le monde des distractions et des plaisirs; elle, au contraire , ne lui demande que des déceptions et des ennuis. Satisfaite du rôle qu'elle a adopté, elle s'est initiée de bonne heure aux blessures du cœur, elle s'en est fait une douce habitude; cl la souffrance morale est devenue son élément. Connue toutes ses semblables, elle a été sacrifiée; et, dans une union mal assortie, elle a senti se développer ses dispositions naturelles. Abandonnée plusieurs fois, et plusieurs fois consolée, son courage s'est exercé dans les (risles moments de la séparation ; son âme s'est reirenipée pindani ces
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heures d'aiigoisses. Pourquoi l'âge est-il venu interrompre le cours de ses ad\ersités désirées? Toujours prèle à succomber, cette victime des hommes se plaint maiutenaDt de leur indifférence , et demande une main secourable qui la conduise encore dans la voie des douleurs : elle espère n'avoir pas recueilli les derniers profits de l'abandon.
A coté de celte création sortie toute fanée du roman intime , un être maladif et disgracieux , triste copie d'un modèle imaginaire , se fait remarquer par ses poses mélancoliques. Cette pauvre femme demande incessamment ans rêveries de l'imagination les joies et les voluptés terrestres qu'elle n'a jamais connues. A l'eulendre. elle a été uuiudite à sa naissance ; le ciel ne lui a donné qu'une organisation incomplète , et , comme les créatures déchues . elle se révolte contre lui. Ses jeunes années , elle les a vainement consumées, et dans des épreuves sans cesse renouvelées, et dans des essais toujours infructueux. Klle n'a rien acquis dans ces études ; l'analyse de ses sensations n'a rien produit; sou cœur n'a jamais vibré. iN'allez pas lui parler de bonheur, d'entraînement , de passion; vous loucheriez une corde insensible, vous réveilleriez des désirs à peine calmés ! Et puis vous comprendrait-elle? N'est-elle pas encore étrangère à la perception de ces idées? Cependant vous pouvez, sans crainte de la blesser, aborder avec elle une discussion sérieuse sur cette matière. Mieux que vous, elle saura l'agiter et l'approfondir; et vous serez surpris de sa facilité à faire surgir les questions les plus délicates, les points les plus scabreux. Une fois pénétrée de son sujet, elle n'évitera aucun détail intime, et donnera aux choses des noms si bien choisis, que , par décence, vous serez forcé de rougir de son inconcevable naïveté. Malheur au jeune \^'ertlier qui se laisse prendre au regard fauve et à la tristesse de cette ingénue! Il sait bientôt à quoi s'en tenir sur cette fleur d'innocence sur le retour ! Cette mélancolie , ces aspirations célestes , ces rêves de l'innocence , cette absence de cœur, tout cela se résume dans une laideur repoussante, et dans certaine difformité physique que l'art est quelquefois inhabile à cacher.
Telles sont les sommités de ce monde bizarre, où se rencontrent encore toutes les femmes qu'une conduite trop libre et des allures trop audacieuses ont placées en dehors de la société; et les Madeleines sans repentir, et celles qu'un éclatant adultère a mises en évidence et en circulation, et les femmes devenues philanthropes par la force des années et d'un penchant irrésistible, et toutes celles qui .se trouvent entraînées par esprit de révolte et d'imitation. C'est au milieu de ce monde que les grandes idées d'éniancipatio:i et de progrès prennent un libre cours ; c'est dans ce sanctuaire que les lois sont refaites , que les hommes sont régentés . que les liens terrestres s<tnt méprisés ! Le ti'uips viendr.i donner à ce sexe trop sacrifié une position digne de lui; bientôt il pourra jouir des droits et privilèges que le législateur lui a refusés. L'avenir lui appartient , et, comme l'a dit le poète , l'aienir ne /iciit pas clic ilccapilc !
Que votre bonne étoile vous conduise au sein de l'un de ces petits cercles péniblement réunis dans un cinquième étage enfumé : le désordre et la pénurie de l'appartement .sont de nature à indiquer que la maîtresse du lieu se plaît ,i vivre dans des sphères encore plus élevées. Dès l'antichambre, vous êtes saisi par une forte odeur de c'gare et de philosophie. Dans une pièce plus que modeste , et cependant décorée du titre de salon , dcu\ pauvres chandelles répandent a\er peine une demi-obscurité . en attendant le soleil de l'émancipation: vous êtes dans la demeure de l'un des membres les plus iniluents de celte corporation de femmes éinancifjées. Vous pouvez vous initier h ses projets, et recueillir à votre aise les sublimes décrets qu'elle lai.<sc tomber sur la foule. Selon cette grande rénovatrice, tout est à détruire et à refondre; notre civilisalion est vicieuse; les femmes n'ont pas été comprises ! Oue l'une d'elles . faligué<- d'un joug tv raiinique , se débarrasse de sou mari par un niovon viulinl : elle a élé ciinduile à cet acic ri-piélii-iisibli' p.ir l'iii-