‹ Le PrismeChapitre 13 sur 106 · LE GANT-JAUNE NAPOLITAIN · texte numérisé non relu

LE GANT-JAUNE NAPOLITAIN

u E L Q u E s germes féconds qu'ait laissés eu Italie notre irrésistilile pro- I pagande, la forme seule s'y est modiflée ; car il était impossible qu'un I pays devenu une espèce de promenade publique ue perdît pas uu peu I de sa fraîcheur, comme ces allées de nos bois que la poussière des carrosses fait grisonner avant l'âge. Chaque pays d'ailleurs possède un certain nombre de ces créatures mixtes, formées dans toutes les banalités courantes, de ces êtres mal dotés, auxquels Dieu semble n'avoir laissé aucune faculté intelligente, que l'instinct de l'imitation; et rsaples, en ce genre, n'est pas lu ville la moins abondamment pourvue.

Le gant-jaime napolitain semble avoir subi de préférence l'induence de la fashiou anglaise. Dans la coupe étroite de ses habits, dans l'air rogné de sa toilette, ou voit qu'il cherche ce je ne sais quoi des Anglais, dont leurs gentlemen se sont fait une forme caractéristique, dont la roideur n'exclut pas l'élégance et la distinction. Alais le copiste, malheureux dans ses prétentions, n'a fait qu'appauvrii- sa piètre figure, semblable en cela à notre anglomane parodiste, qu'on souffre de voir se donner tant de mal pour étaler l'exiguité de ses habits. — Le lion partliéuopéen paraît sur l'horizon plusieurs lieuresaprès le soleil;et c'est au café qu'il rayonne pour la première fois, étalant, dès avant midi, tous les trésors de sa toilette fraîchement épanouie. — On ignore s'il a déjeuné avant de quitter son domicile, où personne n'a jamais pénétré. — Ce qu'il y a de certain, c'est que, la journée durant, il ne paraît consommer que des verres d'eau. — A partir de onze heures, le voilà installé devant le café d'Italie, le Tortoni de >aples, celui qui possède aussi l'heureux privilège de se faire un étalage des astres de la voie publique. — Là, il voit entrer les étrangers, et lesétudiedansTaccomplissenient des fonctions ingurgitalives. Son occupation se partage alternativement entre l'inspection affectueuse de ses gants, qu'il a soin de maintenir à une distance convenable de ses vêtements, pour que leur contact n'en altère pas la fraîcheur, entre le maintien de sa canne à pomme dorée, qui lui sert à varier ses poses, et l'émission spontanée de toute sa puissance fascinatrice, quand vient à passer une femme suffisamment vêtue. — Le dimanche et les grandes fêtes, lorsque la ville pavoisée monte et descend la large rue de Tolède, on le voit glisser rapidement le long des maisons, l'air affairé; il paraît impatienlé par le pas indolent des promeneurs, et sa tenue est laborieusement combinée de façon à projeter une ombre sur la foule endimanchée. Après une heure ou deux, il entre au café et s'étend nonchalannncnt sur une banquette dans la salle de billard. On l'a vu quelquefois tirer un mouchoir de sa poche; maison a remarqué queccn'étaitjamais qu'en présence d'étrangers, comme moyen d'abouchemenl. Au reste, ses avances aujourd'hui n'aboutissent plus à rien ; caril est rare qu'un voyageur, après deux ou trois jours de séjour à .\aples, n'ait pas rencontré un Kuropcen bienveillant qui l'ait averti de la force supérieure du cant-jaune au billard, et noiannnent ii la Caroliria

(partie russe), où il n'est pas étonnant de lui voir faire quarante-huit points sans quitter la queue, ce qui doit lui être d'une immense ressource sur ses vieux jours.

Vers les deux heures de l'après-midi, lorsque la chaleur devient excessive, le lion de la carambole s'éclipse, et va, on le présume, se livrer au sommeil. Il ne serait pas décent qu'on l'aperçût dehors à une heure où, suivant un proverbe napolitain, on ne rencontre plus dans les rues que des chiens et des Français. — Le proverbe que je viens de citer est aussi faux que possible, car le possesseur exclusif des rues de Naples, pendant les heures consacrées à la sieste, c'est le négro, quadrupède éminemment indigène, auquel on ne saurait contester dans sa patrie une certaine position sociale, lorsqu'on l'y voit jouir d'un monopole aussi important que celui du balayage des rues, monopole essentiellement conifortable, et qui lui procure une imposante obésité.

D'avril en octobre, le gant-jaune reparaît h cinq heures. — Ses repas, sa sieste, sa nuitée, sont un mystère comme l'hivernage de l'hirondelle. — Il se montre toujours là où la foule s'est portée : jamais rien ne l'attire hors du cercle étroit où l'a circonscrit sa stupidité magique. A partir de cette heure, il parcourt la grande allée de la villa Reale. — Vous l'y rencontrerez avantvotre dîner; plus tard, vous l'y rencontrerez encore. A la chute du jour, il a repris sa place au café d'Italie ; et jusqu'à minuit, il occupe trois postes successifs : le péristyle de Saint-Charles, depuis la rue jusqu'au Contrôle exclusivement, un espace de vingt-cinq pieds

carrés devant le café, de temps à autre un tabouret près d'une table autour de laquelle des étrangers prennent des glaces. Kntre cinq heures et minuit, a-t-il dîné, où a-t-il dîné.' C'est ce qu'il est aussi impossible de résoudre, qu'il le serait de découvrir ce qui le remise, lui et ses gants jaunes.

L'espèce que nous avons essayé de décrire, parmi les divisions de la race, est la plus commune et la plus vulgaire. Elle parle peu le français, si répandu dans le monde, et paraît avoir concentré de bonne heure toutes ses facultés intellectuelles dans une ambition qui l'absorbe, l'illustration de la voie publique. L'espèce la plus relevée est celle qui a fait le voyage de Londres; mais elle est rare.

Alexandre HAiîor.

M K ® M (3 K ig ê ê è

Page 1