LES VISITEURS DU SALON
BovEz-vocs, par hasard , que la foule qui eucombre chaque année les ; salles du Musée est une preuve du progrès de l'art et de l'influence qu'il doit avoir sur les masses? Si telle est votre opinion, vous tombez dans ' une étrange erreur , et si vous élaguez de la cohorte des visiteurs ; habituels quelques hommes distingués qu'une élude théorique rend propres à découvrir les qualités el les défauts d'un ouvrage, vous ne rencontrez dans cette foule de parasites qu'ignorance, indifférence et désœuvrement.
Plaçons en première ligne les visiteurs insouciants qui viennent au Salon parce qu'il est ouvert , n'ayant d'autre but qu'une pelite promenade, uoe légère distraction à se procurer, el d'autre désir que celui de consommer deux heures de leur journée.
Ces gens-là ont cependant leurs toiles de prédilection. Ils aiment les grandes pages militaires, les scènes familières, les compositions morales, les sujets dramatiques el palpitants. La Créalion du monde ; un Ours blanc déiorant un homme ; des Sauiages préparant le feu destine au paune voyageur représenté dans le lointain. Ainsi , vous apercevez des bonnes d'enfants, douées d'un instinct culinaire heureusement développé, s'épanouissant à la vue d'un intérieur de cuisine, devant la propreté irréprochable d'une casserole dans tout son éclat; déjeunes soldats en extase devant des batailles, et regrettant le temps de l'autre-, des groupes nombreux visiblement émus par les petites scènes de M. Roehn le fils , et les moralités de M. Deslouches.
Dans ces groupes, il est des hommes consciencieux qui ne font grâce à aucun numéro, qui veulent se rendre compte de tous les sujets. Mais, par malheur, souvent mal servis par leurs yeux ou leur mémoire, ils lisent gravement de fausses indications, cl jcllenl dans l'erreur les personnes qui les entourent. Quelquefois aussi, pour donner au public une haute idée de la précocité de leurs enfants, ils les emploient à déchiffrer les articles du livret, avec cette facilité d'éloculion qui n'appai tient qu'à la jeunesse.
Les exclusifs, qui font parlie de la classe des désœuvrés, n'adoptent ordinairement qu'une spccialilé. Celui-ci est amateur passionné d'intérieurs. Depuis quinze ans il ne vient à l'exposition que pour jouir des effets de lumière ; rien uc l'émeut dans un autre genre. Il passe avec indifférence et mépris devant les compositions les plus remarquables : il lui faut îles intérieurs ! A voir son empressement , vous croyez qu'une pensée d'émulation le porte à étudier le faire de l'artiste , à deviner ses secrets? Point du tout. Son but unique est de s'arrêter pendant quelques minutes devant l'ouvrage désiré, de/n/'/r/wr^wc/^favcc sa main, et de dire : —Dieu de Dieu ! que c'est vrai! C'est le jour, c'est le soleil, c'est la lumière !— Puis il conseille aux personnes qui l'entourent d'u.scr du même procédé. Après quoi II se retire plus gonflé d'aise que Christophe Colomb venant de découvrir l'Amérique.
Viennent ensuite les amateurs passionnés de fleurs , qui vous disent d'un Ion mielleux : — Quels beaux dahlias! quelles tulipes ! voyez ces camélias ! on dirait qu'on peut les cueillir.— Et les amateurs de fruits, — Quels beaux raisins! je n'en ai jamais vu d'aussi gros! oh! les belles pêches! Vous ne regardez pas cette poire! et la tache! elle est véreuse; rien n'est oublié! C'est vraiment dommage! sans cela on voudrait la manger. N'oubliez pas l'ami des champs, qui ne regarde que les paysages, l'homme pastoral, pour lequel il suffit qu'un tableau repré.senle un mouton ou un taureau ; les gens qui ont la malhcnrciisc faiblesse des animaux, créatures heureuses, dont les yeux se dilatent à la vue d'un caniche, et qui s'écrient : — Ne dirait-on pas que c'est Azor ? Pauvre petite bête! comme il vous regarde! Que les riches sont heureux de pouvoir faire faire le portrait de leurs chiens! Cette exquise sensibilité se manifeste aussi chez les personnes qui adorent les enfants. Ces pauvres petits , livrés par leurs parents au supplice de l'exécution du portrait , excitent chez elles de touchantes exclamations. — Comme il est joli !... Voyez comme il dort bien!... On aurait envie de l'embrasser! S'il était éveillé, il nous ferait une petite moue charmante. Si j'avais les moyens de faire faire leporlraitde mon dernier, je choisirais ce peintre-là. Comme il s'est donné de la peine ! Rien n'a été négligé : le policliinelle , les soldats de plomb, la tartine de confiture, le petit sabre, le volant, la balle , les raquettes, le cheval de bois ; tout cela a l'air vivant!
Celle admiration nous amène aux amateurs de détails , qui restent longtemps en présence d'une brillante composition , pour y découvrir les objets les moins importants, les accessoires inutiles , et en disculer l'exactitude. Us s'arrêtent , par exemple , devant V Ouverture (les états généraux de Couder , et disent à leurs voisins : — Les banquettes sont trèsbien! elles sont, ma foi, tontes neuves.... Les galons imitent parfaitement l'or fin 11
y en aurait pour beaucoup d'argent, si on les fondait.... Ce paysan a une canne à pomme d'or comme on les fait aujourd'hui. Ne trouvez-vous pas cela ridicule? un paysan avec une canne à pomme d'or , et portant de gros souliers , encore ! Du reste , ces souliers sont trèsbien faits; n'est-ce pas votre avis?
N'oublions pas les amateurs d'objets de luxe, enchantés de pouvoir donner des preuves de leur bon goût, en discutant avec conscience sur la beauté des cadres; et les hommes indépendants qui, pour avoir une opinion originale, recherchent une composition justement admirée, choisissent la parlic la plus faible, le personnage le plus obscur , et s'écrient avec fierté : — Voilà qui est vraiment bien ! et pourtant c'est tout à fait inaperçu ! — Et les marins, possesseurs d'un quart de chaloupe sur la Seine , venant étaler au Salon leurs expériences maritimes, et lançant à tout propos les mots techniques de leur répertoire : — Voici un bâtiment qui doit filer dix nœuds à l'heure, toutes voiles déployées. — Ces matelots larguent avec une grande habileté. — Quel tangage ! quel roulis! — Montons à Vabordage ! Vrai Dieu ! c'est un beau métier que celui de marin ! A nous, Gudin, Tanneur. Lepoitevin , Isabey, nous sommes seuls capables de les apprécier; les marines nous appartiennent.
Nous rencontrons maintenant la catégorie des connaisseurs et des hommes instruits 11 vous sera facile de les reconnaître à leurs poses académiques , à leurs tournures majestueuses, à leur organe sonore, à leurs jugements déci,<ifs. Ces hommes d'élite ont la prétention, bien naturelle, de deviner l'auteur d'un tableau à la première vue. Us entrent avec assurance dans la première salle, et disent à haute et intelligible voix: — Ah! voici un Roqueplan ! Je suis sur que c'est un Roqueplan! Je parie que c'est un Roqueplan! —Et après avoir regardé la signature de l'artiste : — Ma foi , ce n'est pas un Roqueplan ! c'est fort étonnant; tout-à-fait sa manière!... Pour le coup, voici un Granet! Je jure bien que c'est un Granet! Regardez-moi ce Granet !.. Comment ! ce n'est pas un Granet?. . C'est
surprenant; tout à fait sa manière. — D'autres connaisseurs appellent à l'aide de leur jugement tous les peintres anciens qu'ils citent avec un charmant à propos. Par exemple, ils invoquent vingt fois Téniers devant une bataille, Rembrandt au sujet d'un paysage, Raphaël devant un intérieur; et le nom de Rubens vient à l'appui d'un tableau représentant un lapin étouffé par un chou monstrueux, ou des petits poi.ssons rouges s'ébattant follement dans un bocal. Ne parlons pas de ces visiteurs pleins d'indulgence, qui s'écrient depuis le premier numéro jusqu'au dernier : — Joli! forl joli! très-joli! Ni de cesjugeurs pessimistes, qui répètent depuis le premier jusqu'au dernier tableau: — Mauvais! très-mauvais! fort mauvais! Leur admiration et leur mépris ne nous paraissent pas assez motivés.
Le feuilletoniste en fait d'art fait partie nécessaire de la catégorie des connaisseurs. Rubens sans couleur, Raphaël sans dessin, mpiii depuis dix ans, il vient enfin de sortir des ateliers; et, faute de mieux, sa mission consiste aujourd'hui à doter le monde de ses théories artistiques. A l'ouverture du salon, il se sent renaître: sa chevelure est plus jaillissante, sa barbe plus ébouriffée; la pose de son chapeau plus menaçante et plus cavalière, et son habit, coupé au point de vue des grands maîtres, est d'une couleur plus saisissante et plus tranchée.
Le Musée appartient au rapiu feuilletoniste ; c'est son domaine, sa conquête, son théâtre, son pain de chaque jour : il vous coudoie , vous pousse , vous écrase et vous foudroie sous un tonnerre d'exclamations furibondes puisées à la source de Diderot.
Toujours flanqué de cinq ou six amis, grands peintres incompris, il ne dit jamais: — Ceci est un beau tableau; ce serait trop perruque et trop bourgeois; mais bien: — Voici une belle loile: regardez cette /^o^c sublime!
Si le tableau est à sa portée , il l'englobe du regard , il s'avance , se recule , se penche , s'élève, s'abaisse, exécute avec sa léie un mouvement de rotation continu; puis, il lance rapidement le pouce autour de trois cercles qui désignent la partie admirée, ou bien, il pose ses mains en visière sur ses yeux, pour découvrir des beautés cachées qu'il devine seul. Si le tableau est un peu élevé, il fait usage de toutes les contorsions d'un possédé, de tous les mouvements d'un danseur équilibrisle : alors, .seulement, il croit avoir le droit de prononcer un de ces graves jugements que dévorent ses amis.
— Voyez , messieurs, comme ceci est bien louché.'
— L'air circule là-dedans.
— Comme le soleil s'y joue avec amour!
— Quelle conception savante ! Quelle entente des masses ! Quel ehique, quclgalhe, quel caractère !
— Quel appétissant ragoût de faire cl de pâle ! C'est croustillant ., papillotant , embrasé , infernal !
Ce$t léché, beurré , doré , gratiné, égratigné à l'aide d'un magique pinceau.'
Savez-vous ce qui fait naître ce grand enthousiasme? C'est la vue d'un tableau dont le seul mérite consiste à n'être regardé par personne. 11 faut le dire , le rapin jugeur a ses peintres et ses tableaux de choix. Tantôt il se prend de belle passion pour les figures rugueuses, anguleuses, rachitiques, cadavéreuses, phosphorescentes, et protège de son amour d'artiste ces filles frêles, tristes, débiles, diaphaues et maladives , qui viennent s'étioler et s'éteindre au grand jour du salon. Tantôt il s'abandonne avec ardeur aux femmes larges, grasses, épaisses, rubicondes, exubérantes de santé, cl cependant menacées d'une extinction prochaine.
Souvent il a pour toi une divine sympathie, ô beauté sublime du laid! Que quelqu'un s'avise de répéter devant lui que le Trajan de Delacroix ressemble au triomphe du bœuf gras , et que ce travail est un sublime gâchis : il l'écrasera des épithètcs furibondes
de ganache et &t fossile! Malheur à vous, peintres timides, si vous n'êtes pas de l'école dont il se dit le maître et le grand juge , vous serez accablé de son dédain.
— Quel faiseur de paravents que ce Winterhalter! il avait des dispositions; mais il a été sourd à mes conseils.
— Et ce Delaroche! j'avais essayé de le diriger; et, à peine livré à lui-même, il s'est aussitôt écarté de la roule que je lui avais indiquée.
— Et ce Scheffcr qui s'avise aussi de flatter la foule slupide, et qui se met à finir ses tableaux. Va ! je t'abandonne , et je le livre aux remords éternels de tes malheureux succès !
Mais qu'il est souple et caressant pour l'artiste qui s'est soumis à ses avis dans l'exécution d'un portrait chocolat, ou d'un paysage orange ! Voyez, comme il se place amoureusement devant l'objet de son admiration ! il lui sourit , le caresse, l'abandonne un instant pour y revenir avec plus de bonheur. Si c'est un paysage orné d'un pain à cacheter simulant le soleil, il pose sa main sur ses yeux comme un homme ébloui. Puis, il s'écrie:
— Quels effets de lumière ! quels tons vigoureux ! Comme l'ombre s'harmonie délicieusement avec \e fondu de l'horizon! Ceci est dans une gamme parfaite. Quel clavier coloriste! Cet être doit avoir le soleil à sa disposition ; il peint avec ses rayons !
— Comme on reconnaît la main de notre merveilleux Cornélius Rinsure! Ah! Rinsure, Rinsure! tes ouvrages ne sont pas la nature! mais ils sont plus que la nature! c'est une nature créée par toi!
— Voici, messieurs, une production de noire grand et sublime Petrus Rokambol! Je ne demande à voir qu'une seule de tes touches , et je te devine, ô Rokambol! Tu as enfin découvert l'art de peindre, ô trop magicien Rokambol !
— Grand coloriste, tu es le roi de la pâte. F. G.
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