LES TOURISTES EN ITALIE
j N a inventé les paratonnerres , et la bonne humanité a fait grand fracas de \ cette découverte , comme si la moitié du genre humain périssait ordinaire- ' ment par le feu du ciel. Mais il est des coups de foudre qu'on ne peut parer. jet que l'artiste voyageur sent tomber sur sa léte, à chaque pas, au plus ) beau moment de ses émotions. Quel dommage que Franklin n'ait pas médité sur cet autre phénomène d'attraction magnétique! Dès qu'une pensée, une rêverie, une fantaisie d'imagination, courent dans Tair. vous êtes .sur qu'une parole de plomb tombe d'une bouche mal faite pcmr tout tuer.
Cette judicieuse observation peut s'appliquer, ajuste titre, à la graude majorité des touristes, gens désœuvrés qui viennent secouer en Italie l'ennui qu'ils portent avec eux: ci-éalurcs malheureuses, fatiguées d'un trop long bien-être, colportant en tous lieux leur
paresseuse insouciance, et demandanl à lout pays des sensations et des jouissances qu'ils ne peuvent éprouver. L'Italie est le point de mire de ces êtres ennuyés; et ne croyez pas qu'un sentiment de prédilection les y conduit , qu'un attrait particulier leur fait choisir cette contrée : leur seul but est de chauger de place, et de jeter un peu de variété dans leurs habitudes de chaque jour. Sous le poids d'une monotone existence, la perspective d'un mouvement prolongé les fait sortir de leur apathie habituelle, et .souvent ils se lancent dans ce pèlerinage comme ces malades qui consentent, après mille hésitations, à prendre le remède violent qui doit les guérir.
Quelquefois, entraînés par esprit d'imitation , ces heureux de la terre se sentent tout à coup piqués de la mouche du tourisme, contagion inévitable du monde élégant. Alors ce voyage n'est plus une nécessité hygiénique, mais une affaire d'amour-propre, une impulsion de livalité, une corvée dont ils veulent se débarrasser à tout prix. Que demandentils , en effet? Les seules jouissances du retour , la satisfaction d'un fait accompli , le droit de pouvoir dire : «Et nous aussi, nous avons fait notre voyage d'Italie!» Que voulezvous? la mode le veut, la mode l'exige. Et cette influence est si pernicieuse que, dans un salon , une dame, dont l'instinct musical se révèle par une larme furtive répandue sur une chansonnette de Panseron , un monsieur, dont l'admiration artistique commence à M. Dubuffe pour aller mourir sur les toiles de M. Grenier, vous poursuivent en chœur de cette phrase de circonstance : «Nous partons pour la terre classique des beaux-arts! Nous allons admirer les chefs-d'œuvre de Raphaël et nous plonger dans des flots d'harmonie!»
C'est ainsi que l'Italie est aujourd'hui encombrée de promeneurs qui se plaisent à traîner leur oisiveté de ville en ville, de palais en palais, de monuments eu monuments, conduits par ce noble désir de voir et de connaître qui les guidait naguère à Versailles , » Saint-Germain et à Fontainebleau. Dans ces excursions étrangères , ils vont apporter les mêmes goûts, la même instruction, les mêmes sentiments. Les chefs-d'œuvre de l'art , les beautés de la nature vont pa.iser sous leurs yeux ; ils les regarderont sans les voir, ils vont les juger sans les comprendre. Que leur demandez-vous de plus? Ils ont du temps et de l'argent qui les fatiguent ; il leur est bien permis de les dépenser à leur guise , et, à ce prix, d'augmenter leurs souvenirs de quelques noms poétiques et sonores qu'ils écorcheront à leur retour.
Franchissons les Alpes, traversons la mer, montons sur le Pharamoiid ou le Sully, et mettons-nous h la suite de ces explorateurs en flagrant délit d'admiration préventive, qu'ils soutiennent à l'aide de Mariana Slarke et du président Dupaty. Voyez! ils s'animent déjA de tous les points d'exclamation qu'ils rencontrent dans le guide de leur choix. Leur enthousiasme s'exerce; ils se préparent à une suite de surpri.scs et d'adorations. Celui-ci s'initie aux beautés de la langue A l'aide de la Grammaire de f'eneroni ; cet autre, suspendu aux Modèles de comersation, orne sa mémoire de ces articles de prévoyance : y^owr /)n;rr /fv porteurs, pour demander à diner, pour se procurer un logement. Les noms harmonieux de Venise, de Naples, de Florence, se mêlent à ces études; une famille tourmentée par le mal de mer appelle de tous ses \(rux les rives italiennes, et l'approche de Gènes vient lui rendre le courage qu'elle avait un instant perdu. Les amis des arts se réchauffent en invoquant Titien, Véronèse, Michel-Ange, Raphaël. Les indifférents laissent tomber autour (l'eux ([ueiqucs phrases glaciales sur l'étal actuel (lu commerce génois; et le voyageur classique s'écrie , en déployant .fon Virgile : '( Voici la reine de la Ligurie !
— Geiiova ! Gcnova ! Genova ! » répond un touriste exalté par celte conquête grammaticale, qu'il vient de ravir à .son dictionnaire de poche.
" Monsieur est bien heureux de savoir l'italien , ajoute un voyageur en huiles ; on n'est jamais embarrassé. Cependant ce n'est pas une chose indispensable , et si vous aile/ loger chez Michel , vous rencontrerez des dames françaises qui parlent fort bien le français. On dîne fort bien chez Michel... prix modéré; et puis le macaroni y est excellent. J'aime beaucoup les pâtes avec du parmesan , et c'est pour cela que je ne crains pas de venir à Gênes , bien que la place soit fort mauvaise. »
Conservez donc vos illusions sous le coup de cette apostrophe prosaïque ! Enveloppe dans les rêves brillants de votre imagination, vous vous croyiez déjà à Rome, au Vatican, à Tivoli, sur la route de Naples ; î'Om.? vous balanciez mollement sur les Jloti d'azur, et la voix du désenchantement vient crier à vos oreilles : Michel, macaroni, fromage parmesan! Ici commence le décroissement de vos illusions; vos inspirations poétiques se trouvent anéanties par celle exclamation culinaire ; vous promeniez vos rêveries sous les ombrages de Tuscnlum, la réalité vous place à la porte d'une salle à manger. Dans cette voie, il vous sera difficile de vous arrêter. Vous allez rencontrer des voyageurs dont le sentiment s'épuise en appréciations gastronomiques : pour ces hommes de goût, l'Italie n'a pas de monuments. Gênes peut renverser ses palais, Florence fermer ses galeries , Rome voiler ses chefs-d'œuvre , ils ne s'en plaindront pas ; leur seule affaire est de découvrir une hôtellerie passable et une table bien servie. Tous leurs soins, toute leur sollicitude tendent vers ce but : ils s'inquiètent , ils consultent, ils interrogent, ils instruisent ; et si vous êtes de leurs amis , ils étalent devant vous les richesses de leurs albums. Voyez !
Rome, 5 acril 1840. — On dîne a.<isez bien chez Lepri.
Borne, 15 avril. — Il nous a été impossible de trouver du poisson frais.
Naples , V mai. — Le vin est exécrable ici !
Milan, juin. — Encore du macaroni et des ravioli , et des ravioli et du macaroni. Toujours du parmesan. Le parmesan nous poursuit.
— Si vous allez de Rome à Florence, ne prenez pas la route de Viterbe. Les auberges sont déplorables; vous n'y trouvez rien à manger. Triste journée !
Florence. — Le pays devient moins sauvage. Nous avons fait pendant notre séjour ici plusieurs repas excellents , etc., etc. »
La mission de ces touristes est d'acquérir des connaissances approfondies sur cette matière, d'orner leurs souvenirs d'études spéciales sur les tables d'hôte comparées , afin , sans doute, d'obtenir à leur retour d'Italie le titre de bachelier es cuisine.
Quelquefois ces jugements et ces appréciations , au lieu d'aller s'enfouir dans des archives de famille , prennent rang dans ces libres d'auberge destinés à recevoir les improvisations locales : les voyageurs inspirés profitent volontiers de ces pages ouvertes à leur génie ; ils sont fiers de laisser quelques fragments inédits dans le pays qui vit naître les chantres de la Jérusalem et de la Diiine comédie. Ne sont-ils pas sous le même ciel , au scinde la même nature? Ne soyez donc plus surpris de leur fécondité ! Dans ces recueils cosmopolites, les plus étranges pensées .se mêlent et se confondent. Des noms, étonnés de se trouver ensemble , se heurtent et se pressent. Qu'une signature illustre apparaisse sur l'un de ces feuillets , et mille noms inconnus la feront disparaître sous leur obscurité. « Où est Byron ? Montrez - nous Chateaubriand ! nous voulons nous placer sur la même ligne !» Et , après de longues recherches , vous parvenez à déchiffrer ces précieux auto graphes sous un amas de griffonnages, mis en lumière par des satellites importuns venant graviter autour de ces planètes. Et encore si ces bonnes gens se bornaient à donner cette seule preuve d'existence .on n'y ferait pas allenlion : mais ils torturent leur esprit .
158 LE l'RlSME,
ils compriment leur cerveau pour en faire sorlir une idc'e , un semblant d'idt'e , une phrase,
un seul mot! L'usage le veut; la postérité le réclame.
Ouvrons ces vastes répertoires, monuments littéraires qui s'enrichissent chaque jour (le collaborateurs nouveaux ; laissons de côté tous les vers de Virgile , d"Horace , de Tibuile , d'Ovide, devenus inintelligibles sous la main qui les a transcrits faute de mieux, et saisissons au vol quelques-unes des impressions personnelles que les touristes ont soin d'y consigner.
«La vue des belles scènes de la nature émeut profondément. » Eugène Taniinct.
«Rien n'est beau comme un soleil couchant dans la baie de Naples: cela vous fait rêver.» Edgar Falcmpin.
«Sur les bords de la mer on peut s'abandonner sans crainte aux charmes enivrant.»! de la mélancolie. » Jehan Rinsxnre.
«Les voyages sont indispensables à la jeunesse. »
f'^. D., précepteur des enfants de lord If^.
« L'Italie est le plus beau pays qu'on puisse voir ! » Un touriste enthousiaste.
«Rome n'a pas sa pareille dans l'univers entier.» Un touriste consciencieux.
a Sur le Vésuve. — Quand on pense qu'un de ces jours ce gouffre affreux pourra engloutir les villes et villages qui l'entourent , c'est effrayant rien que d'y penser ! »
S. Dura.
uSur le Vésuve. — Je suis sur le Vésuve; le volcan fume, qu'importe ! Voir Naples, et puis mourir !» Un touriste courageux.
('Sur le Vésuve. — Depuis deux ans j'attends une éruption , et j'attendrai encore : je ne suis venu en Italie que pour cela. » Sir H.
« Si la vie n'était qu'un voyage ,
Je resterais bien malheureux ;
Car, Adèle, votre image
Me poursuivra jusques aux cieux. Pclrus Tintain.
«Je suis devenu poète dans ces sublimes contrées.» l'etrus Tintain.
« Pompéia ! Ilerculanum ! grandes cités, que reste-t-il de votre ancienne splendeur? Des ruines ! C'est ainsi que le temps implacable détruit tout dans sa course rapide !
Téléniatjue P.
«La grotte du Chien est la chose la plus étonnante de l'Italie.»
M. Durand , ancien négociant retiré, M"" Durand , Victor Durand , Célestine Durand, Jeannette, domestique de M. Durand.
«Depuis huit jours , je cours à la recherche du roi des mers , dont on parle dans la Muette de Portici. Que veut dire le roi des mers? Tout le numde fait semblant de ne pas me comprendre. Serait-ce par ha.sard une allusion politique? Cette préoccupation me tourmente. J'en obtiendrai la solution avant mon départ.» P. A'., ISapIes.
ALBL'M DES FRANÇAIS. 159
«Je viens de voir Venise et ses gondoles , Milan cl sa caihédrale , Florence elle campanile , Turin et la Superga , Pise et le Campo-Sanlo , Rome , la ville des Césars . et le Vatican , Naples el le Vt-suve , ô Victorine ! et je préfère à tout cela ton petit logement de la rue Taitbout , où mon cousin nous faisait passer de si délicieuses soirées en jouant du flageolet. » Athanase R.
«Le plus beau monument de l'Italie est le pont de Carignan. On voit sous ses pieds des maisons de six étages. Cela seul vaut le voyage !» M. Fcrdoré et ses enfants.
«L'Italie serait un pays assez agréable si elle n'était pas gouvernée par les prêtres. On n'y rencontre que des jésuites. Horrible corporation ! »
Celte pensée d'un abonné de l'ancien Constitutionnel a été effacée par l'archiviste conservateur.
«La plus étonnante curiosité de l'Italie est la Tour penchée de Pise bien supérieure à celle de Rologne. Quand on pense que personne ne sait comment est arrivée cette catastrophe ! » Bernard T.
Nous formerions des volumes , si nous tenions à reproduire toutes les inspira- |;It7 . lions du même genre , précieusement ^'^^' conservées par les bibliothécaires des -. Alpes, du Vésuve et des Apennins. Les j touristes se sentent enflammés à li { source de la poésie antique. Que !■ raient-ils de leur enthousiasme s'ils ne trouvaient à l'épancher quelque part?
Aussi le licre de police lui - même , ce registre inoffensif, placé dans les hôtels par ordre de l'autorité, n'échappe -t-il pas à ces pensées intimes, à ces sublimes révélations ! Elles .«e glissent entre ses cases, elles se font jour au milieu de ses indications officielles :