LA MISERE
AivRE mère! Elle (-lait avant comme beaucoup d'autres femmes, ni plus ni moins malheureuse. Un jour seulement elle s'effraya de la destinée qui l'attendait. La misère s'était assise, pour n'en plus bouger, sur le seuil de sa porte, au cinquième étage. La misère a-t-elle une expression? Si elle devient l'indigence même, on s'habitue sur-le-champ h la confondre avec le néant. Madame Angel est mère de quatre enfants; son mari mourut l'an dernier, pris dans l'engrenage d'une machine à vapeur, victime de l'industrie, dans l'atelier où il travaillait pour vivre au jour le jour. L'atelier ne fui pas fermé ; on dit , entre voisins, qu'un ouvrier était mort et qu'il laissait une femme et des enfants; l'émotion s'arrêta là. La veuve recueillit l'héritage du travailleur : beaucoup de larmes, .sans pain , elle lutte contre la misère; elle est beaucoup plus morte que son mari.
De ses enfants l'aîné est apprenli compositeur. Un an s'est à peine écoulé depuis la mori du mari , et la misère , lèpre envahissanlc , a frappé Auguste, l'aîn* de la famille ; il gagnait un franc par semaine, et sa mère le nourrissait à peine. C'était justice; il était le plus grand et supportait mieux la faim que ses frères. Malade d'épuisement , il est entré à l'Hôtel-Dieu. Heureusement la mère n'aura plus que trois enfants à soigner ; elle est ouvrière et gagne vingt sous par jour. L'ouvrage venant à manquer, que va-t-elle devenir? Elle cherche un ménage à faire, du pain h porter, et mille autres choses dont on ne peut avoir l'idée que sur le moment même, quand on meurt de faim dans la poitrine de trois ou quatre enfants. Une mère a pour ressource de frapper à toutes les portes; un père en a une de plus, c'est de les enfoncer. Il peut se faire voleur. Oui, mais de toutes ces portes, quelle est celle qui s'ouvre, même pour une mère? quel est le lieu de Paris, le bureau, l'établissement où un malheur réel, incontestable, et comme légalisé par son excès même, puisse se dire : «Je serai secouru. » Et si l'infortune de madame Angel a quelque chose de typique, de général, si c'est celle de beaucoup d'autres , c'est une raison pour y réfléchir moins, et on se console sur la quaniiiâ.
On est en plein hiver; le bois n'étant pas un objet de nécessité première, on s'en passe .sous la mansarde : du menu charbon pour cuire les aliments que le voisinage des halles fournit à ceux qui n'ont pas le moyen d'avoir du pain, voilA tout le combustible de la maison. Des pommes de terre délayées dans du lail pour les plus jeunes, lel esl l'ordinaire de la maison. II n'y a pas de lit, mais en revanche une paillasse di.ssimulée sous une couverture qui .se double d'une grande quanlilé de haillons : tel est le coucher de la maison. Cette existence n'a rien d'absolumenl morlel , cl c'est celle qui fait dire au premier xcnn iju'on ne meuri pas de besoin : cela esl \rai . on nienrl de maladie seu
lemeiit, mais le besoin esl une maladie. Aussi Auguste, l'aîné, mourra-t-il pcut-èlre à l'hôpital , parfaitement soigné par le médecin du roi.
Il est, néanmoins des heures où. si madame Angel n'écoutait que son désespoir, elle aurait d'elle-même une pensée qui n'arrive qu'à ceux qui réfléchissent. Le suicide est souvent un luxe dans une existence ; c'est toujours un crime dans celle d'une mère. Se tuer, d'ailleurs, et comment? avec le charbon? Madame Angel n'en achète jamais assez pour s'asphjTiier complètement , sa journée n'y suffirait pas ; et il n'est pas , d'ailleurs , un seul chiffon sur les épaules de sa fille aînée qui soutînt un crime à hauteur de pendu.
Madame Angel n'est d'aucun bureau de bienfaisance; elle n'a pas le temps de s'informer comment viennent les secours, mais seulement comment vient le travail. Quand elle aurait pu demander des secours , elle n'était pas encore assez malheureuse pour y songer; maintenant elle l'est trop pour que cela puisse lui suffire. Ayant éloigné une fois pour toutes une pensée criminelle, le suicide, ira-t-elle se jeter dans les bras de l'aumône, ce tombeau de la fierté humaine? Elle rassemble toutes ses forces en un seul faisceau; elle met sa robe la moins déguenillée; elle se souvient qu'elle est ouvrière et qu'elle peut vivre ainsi du fruit de son travail; elle visite tous les marchands, marchands de jouets d'enfants destinés à de riches bambins qui, brisant et lacérant tous ces riens qui les amusent un instant . auront d'avance arraché à la mort une mère et sa famille. Les magasins sont encombrés, la vente est douteuse; néanmoins on assure à la mère du salaire pour uue journée.
Hier, la pauvre mère était encore quelque chose, une ouvrière; ce n'est plus aujourd'hui qu'une femme malheureuse. Bientôt toute la famille n'aura plus qu'une ressource . mourir de faim.
Combien durera cette vie de combats et d'épuisement? Demain ses enfants vivront-ils encore? aura-t-elle encore la force , le pouvoir, la volonté de travailler pour eux? seral-elle encore à même de souffrir comme elle a souffert? Madame Angel ignore tout cela : elle vit aujourd'hui . parce qu'elle a vécu hier, parce qu'il lui est impossible de s'arrêter tout à coup , parce que son sort est de faire ce qu'elle faisait tout à l'heure . parce que le malheur qui s'est emparé d'elle, la Providence qui la conduit au tombeau, connaissent seuls ce qu'il lui reste à vivre.
Le froid devient plus aigu , on se presse la nuit sur le même grabat ; les vêtements se déchirent, on passe la nuit pour les raccommoder; enfin un malin le pain , les pommes de terre, l'ouvrage, tout manque à la fois, et la pauvre mère manque la dernière à .ses enfants; elle s'évanouit!... les enfants pleurent, et les voisins sont bien forcés de venir au secours de la famille. On indique de l'ouvrage h madame Angel; elle y vole. Les enfants vivront encore une semaine...
Mais dans le réduit occupé par cette pauvre famille , rue Guérin-Boisseau , dans la plus pauvre maison de la rue la plus pau\ re de Paris, la pitié n'a que des éclairs ; chaque voisin en a un qui l'est encore plus : la misère ; c'est l'hôte le plus constant de la maison , tous les locataires la connaissent. Là on prête un instant la main à celui qui tiunbe, mais malheur à lui s'il n'est pas assez fort pour marcher encore! si c'est une mère de famille, malheur à elle! Une redoutable .sentence est écrite sur le front de chaque habitant de ce fortuné séjour, et chacun en éloigne le plus qu'il peut l'exécution. D'ailleurs, plusieurs misères réunies n'ont jamais fait une fortune.
On sut dans la maison , dans la rue, dans le quartier;' on sut dans un grand journal, cl on le sut partout en \aiii. qu'une femme, mère de plusieurs enfants , mourail de nii.sèrcdans un coin obscur de Paris. Ce fui eu vain au.ssi que le scnlimeiil inatcnii'l ne fil jamais défaut à celle feninie. Le eouraije s'arrcle quelquefois parce (|u'il esl homme ou
femme; le malheur ne se repose jamais : il n'était pas éeiit que le malheur devait laisser échapper sa proie.
Madame Angel. aussi forte que le malheur, fut vaincue par sa persistance; un jour on la trouva morte dans sa mansarde: le froid avait atteint 29 degrés. Ses enfants vivaient encore, et furent recueillis par le bureau de bienfaisance et l'administration des hospices. Auguste, en sortant de l'hôpital, ne retrouva plus sa mère; mais il sait qu'il a sur la terre des frères et des sœurs. Auguste est ouvrier compositeur. Puisse-t-il ne point faire défaut à la tâche qu'il a reçue de la destinée, en se souvenant que la sienne n'a été autre que par une faveur spéciale de cette Providence qui le fit entrer... à l'hôpital.
Voilà cette vie de Paris si brillante et si parée. Écrivains, artistes, qui avez de l'or au bout de la plume ou du pinceau, montrez-nous-en la médaille ; pour vous, au contraire , heureux du siècle, souffrez parfois qu'on vous en montre le revers.
AsnR É »s.
LES APPARTEMEÎSTS A LOUER.
i-J ARisest la ville des déménagements et des appartements à louer. Quatre fois par an, c'est un déplacement de la population, un va-et-vient perpétuel de tapissières, àei voitures d'admiuislration, un remue-ménage "^F général. Les fortunes s'élèvent et s'écroulent si vite, et les déplacements (Jf^y^ se font avec tant de facilité ! L'employé mis à la réforme , l'industriel , zi'^J^ le spéculateur, changent de logement selon les variations de l'aveugle déesse; ils descendent ou montent d'un étage, selon que leur position fiuancière hausse ou baisse; mais le mouvement se fait toujours en sens inverse. Les filles d'Opéra et toute la grande famille des femmes qui spéculent sur l'amour ont mille et une raisons qui les poussent à faire voyager incessamment leurs pénates. L'artiste qui a deux jours de fortune se hâte de prendre un appartement confortable. L'étoile d'or vient-elle à pâlir, l'artiste va planter sa tente sur les hauteurs inaccessibles de quelque masure ignorée. En province, l'usage plus fréquent des baux met bon ordre à celle manie d'émigration périodique: la Saint-Jean et Noël sont les seuls termes adoptés entre les locataires et les propriétaires départementaux.
Depuis le 1''"' janvier jusqu'au 31 décembre, dans chaque rue et presque à chaque porte, vous trouvez un ou plusieurs écriteaux suspendus, de couleur jaune on blanche (la couleur jaune est exclusivement réservée à l'indication des appartements meublés). De tous côtés vous voyez briller, comme les ardentes prunelles d'une courti.sane, les grandes lettres noires des écriteaux provocateurs. Vous êtes sous le charme ; la séduction vous arrive à chaque pas. sous toutes les formes , par toutes les portes... Grand cl l'cl
(ippartciiicnl A pparlcmcnt fiaichcment décoré Petil apjiitrlenicnl Quand
nicme vous n'auriez pas un désir bien prononcé de quiller le logement que vous occupez actuellement, si vous m'en croyez et si vous n'avez pas une triple enveloppe autour du cerveau , vous entrerez sans hésiter; il ne vous en coûtera qu'un escalier plus ou moins haut à monter, et en redescendant, quelques paroles d'excuses au bienveillant portier, à qui vous serez redevable , en outre , de plus d'une précieuse découverte.
Et d'abord , s'il s'agit pour vous d'un bel appartement, le regard inquisiteur du portier vous parcourt de la tête aux pieds, et si ce rapide inventaire de votre personne donne pour résultat approximatif une situation financière en rapport avec les prétentions que vous manifestez , alors le cerbère parisien s'humanise , soulève lentement sa casquette plus ou moins vénérable, et répond à toutes vos questions avec une complaisance et un air de respect qui prévient en sa faveur. Vous demandez le prix de l'appartement: — «Quatre mille francs, monsieur.»
Vous suivez l'aimable portier, dont l'occiput a été définitivement et entièrement dégagé de l'indispensable casquette. Il est devenu , comme par enchantement , communicatif à l'excès , et prodigue de promesses comme un éligible ou comme un prospectus. Vous remarquez que l'escalier est mal tenu : « 11 va être remis en couleur. — Lin peu sombre. — Il est éclairé jusqu'à minuit. — Etroit. — 11 peut èlre élargi. — Les murs sont malpropres. — Ils vont être repeints à l'huile.» Pour peu que vous insistiez , il vous dira qu'on va démolir la maison pour en construire une autre sur votre plan et selon vos goûts. L'appartement que vous allez visiter est au second ou au troisième étage , et avant que vous soyez arrivé à la porte vous savez , 1 " le nom et la demeure du propriétaire ; 2° le nom , la profession, la^fortune, le train de maison, le caractère du locataire auquel vous allez succéder.
Il est dix heures du matin. Le portier sonne (bizarre contradiction de mots) à la porte du locataire que vous venez surprendre à une heure aussi indue. Un autre se serait révolté, et aurait refusé tout nettement votre visite importune , car il en avait le droit. Selon les us et coutumes qui règlent la matière, le locataire n'est tenu d'ouvrir sa porte à l'indiscrète sollicitation des amateurs qu'à partir de midi. Mais je suppose que vous avez affaire à un locataire complaisant. Le domestique qui est venu vous ouvrir livre successivement à votre curiosité chaque pièce de l'appartement , tandis que le locataire importuné fuit de chambre en chambre, avec toute sa famille, devant cette invasion de barbares, comme le vieux Priam devant les soldats d'Achille. Vous voilà dans la salle à manger, dont la table, où le couvert est encore mis, vient d'êtie désertée subitement. Vous pou\ez d'un coup d'o'il compter les plats, en connaître la qualité, et juger ainsi de l'ordinaire et du nombre des convives obligés du maître de la mai.son. Vous passez dans le salon ; tout y est dans un dé.sordre qui n'a rien d'artiste ; les meubles ont quitté leurs places respectives, cl s'enla.s.sent confondus au milieu du parquet dans uu pêle-mêle inextricable. C'est un labyrinthe de sièges de toutes les fornies: il y a une pile de tabourets sui' un guéridon, une châtelaine est étendue renversée sur un canapé, des chaises montent les unes sur les autres les pieds en l'air, à la façon d'Auriol ; plus loin , à l'écart , un immense fauteuil se couvre d'une famille de sièges de toutes formes et de toutes dimensions, les uns assis sur ses bras, comme de petits enfants, d'autres sur ses genoux, d'autres huches derrière son dos, tableau touchant! — Vous vousarrachez à celte scène de famille, el vous tournez à droile... Arrclez ! vous voilà à l'entrée du sanctuaire... Il est é(trit que les étrangers ii'eiilrenl pas ici... Libre à vous, cependant, d'embrasser d'un regard furtif l'ensemble de cette chambre, qui n'a pas achevé sa toilette, pourvu que \ous con.sentiez à ne pas voir re que l'on n'a pas eu le lemps de cacher, el le lit à demi déeouverl ([ui
ALIfUiM DES FRANÇAIS. I!)i
n'a pas encore reçu son enveloppe de soie... Vous pénétrez dan.s une aulie pièce de la même destination que celle-ci , mais moins élégamment ornée, et puis... vous revenez sur vos pas, toujours chassant devant vous quelque brebis retardataire du troupeau paisible que vous avez effarouché, un enfant qui tombe en ,se sauvant, une bonne, un petit chien qui dispute le terrain . chambre à chambre, avec un louable acharnement... Vous passez dans la cuisine , dont la souveraine légitime vous a fait un accueil assez semblable à celui du fidèle roquet, plus , deux ou trois taches à votre habit. Enfin vous avez tout vu, l'officieux concierge ne vous a pas fait grâce du recoin le plus obscur. En vous retirant, vous rencontrez par hasard le maître du logis, que vous saluez bien bas. et qui passe sans \ous répondre.
Maintenant , si vous n'êtes pas né au pays des Esquimaux, ou que vous ne soyez pas débarqué hier de Brives-la-Gaillarde, vous devez connaître l'intérieur que vous venez de visiter, comme un bon marin connaît à première vue le navire où il a posé le pied. Vous en savez la géographie générale, le personnel, les ressources, les provisions, le gouvernement... Que si vous désirez pénétrer plus avant... parlez , votre cicérone ne demande pas mieux que de vous répondre. Voulez-vous savoir si monsieur et madame sont des gens comme il faut, s'ils vivent en bonne ou mauvaise intelligence, si leurs affaires prospèrent, si monsieur est fier ou bon enfant^ rangé ou libertin, avare ou prodigue; si madame est jeune ou vieille, jolie ou laide, sage ou coquette; si les enfants sont bien élevés et les domestiques bien payés, si l'on reçoit, quel monde on fréquente, si monsieur s'absente fréquemment, si madame reçoit des visites particulières, si... demandez toujours, ne craignez rien , le portier mettra moins de tempsà raconter que je n'en mets à écrire... Le portier a été institué pour garder la porte, mais non pour garder les secrets qu'il surprend. Demandez!... quand il vous en coûterait bien une pièce de cinq francs!
Vous vous retrouvez dans la rue. Un autre écrileau se balance au-dessus de la porte en face: Joli appaiiemcnt de garçon ! Cette annonce a je ne sais quoi de séduisant. Cela fait rêver et sourire en même temps; il y a dans ces trois mots tout ce qui fait l'existence douce et bonne, les deux plus grands biens de la vie : l'amour et la liberté ! Il y a de joyeux amis qui viennent fumer vos cigares et boire votre punch; il y a de gais déjeuners, de décentes orgies, et parfois aussi, des femmes voilées qui moulent légèrement l'escalier et frappent diserèlcment à la porte... (Ih! entrez ! entrez! , c'est à l'amateur que je parle) entrez visiter votre futur logis...; mais auparavant, répondez-moi: Savez-vous ce que c'est qu'un appartement de garçon ? C'est quelque chose de bizarre, d'incomplet, de bas, d'obscur, d'étroit , d'incommode et de fort cher! Savez-vous encore quelles charges sont attachées à ce nom? C'est, d'abord, un ménage à faire pour le portier, qui vous demandera préalablement si vous êtes pourvu, pour' cet objet, d'une personne de confiance. En ce cas, il faudrait y renoncer; car c'est là pour vous une condition tacite mais inévitable d'admission, la pierre d'achoppement entre le célibataire c( le portier. Le ménage du garçon appartient, de temps immémorial, au portier, par droit d'inquisition et de persécution ; l'impôt mensuel qu'il prélève sur l'insouciance et la générosité naturelles à celte classe estimable de locataires forme la plus forle et la plus claire partie de son budget. t)n sait que le cinquième est d'un meilleur rapport pour la loge que tous les autres étages réunis; aussi n'espérez pas faire entendre raison au portier à cet égard. Si vous avez l'air de ne pas le comprendre et de passer outre ;\ .sa réclamalion , soyez srtr qu'il va doublir pour vous le prix du logement , et si, par inqw.ssible el contre .«on attente , souscrivant en homme a\euglé par la passion à toutes les conditi(ms qu'il lui plaira de vous impo.ser, vous persistez à venir vous installer malgré lui dans l'appartement malencontreux, allcndez-vmis à recevoir vos lettres le lendemain de leur arrivée, vos
journaux deux heures après leur remise, vos créanciers à toute heure, vos amis le plus rarement possible , et votre maîtresse... dans le moment oft vous l'attendez le moins; attendez-vous à crier toujours trois fois : Le cordon^ s'il vous plaît ! quand vous voudrez sortir, et à frapper à la porte le soir, quand vous voudrez rentrer, un nombre de coups d'autant plus grand qu'il fera plus froid, ou que la pluie tombera plus serrée; attendezvous à voir votre palier tout particulièrement sale et constamment boueux, à ne recevoir chez vous que des inconnus et des importuns, à perdre peu à peu toutes vos relations dans le monde... attendez-vous à tout, hormis au bonheur que vous vous étiez promis... Après cela, je ne vous retiens plus, entrez si vous l'osez... ou plutôt, exécutez-vous de bonne grâce, en congédiant votre gouvernante au bénéfice de votre portier. Moyennant cette légère concession, vous pouvez être assuré d'être rançonné, volé, espionné, écorché vif tout le long de l'année , depuis huit heures du matin jusqu'à minuit inclu.sivement...
Enfin vous avez consenti à tout; vous visitez votre futur domaine... Vous remarquez d'abord qu'il est situé un peu haut. Mais la vue y est si belle , l'air si pur, et puis , quand on est jeune, quelques centaines de marches de plus à monter, cela fait du bien. — Les pièces sont petites. — Mais, c'est plus commode... on a tout sous la main. — Vous remarquez encore que les papiers sont sales, que les peintures .sont effacées, que le parquet et le plafond , crevassés et lézardés , ont l'air de se faire la grimace... Rien n'embarrasse le portier ; i! a une réponse prête à chaque objection. D'un coup d'neil il a vu le parti qu'il pouvait tirer de vous, pour son maître comme pour lui-même. En général, quand ,sa propre part est faite, le portier ne demande pas mieux que de .songer aux intérêts de son maître. Or, en général les propriétaires, comme on sait, .sont généralement ennemis des réparations qui leur coulent , et les portiers, interprètes naturels des réclamations des locataires, sont souvent mal venus. L'habileté du portier, dans cette circonstance, est d'une simplicité remarquable: elle consiste à promettre toujours... Il prend alors un air de bonhomie, et vous dit d'un ton confidentiel :« Il y a bien quelques petites choses à faire, sans doute, et ce n'est qu'une bagatelle; mais noire monsieur en un peu regardant... ii vous vouliez seulement partager les frais, je me chargerais bien d'obtenir...)) Pour peu que le logement soit à votre goût, la proposition vous agrée... vous acceptez... Les réparations sont faites... vous voilà installé dans le nid si longtemps convoité par vous, si propre maintenant , si bien décoré... vous êtes heureux, ravi... Le tapissier, le plâtrier, le peintre, apportent leurs notes; vous payez sans objection , et vous serrez précieusement les mémoires acquittés que vous présenterez au propriétaire en règlement deconipte... Le terme venu, le propriétaire vous répondra qu'il n'a entendu parler d'aucun arrangement de ce genre avec vous... Le portier avait tout pris .sous sa casquette... Vous criez à l'infamie, au guel-apens, et puis vous vous calme/, comme doit le faire tout homme sage et tout locataire qui se respecte. — Trois mois plus tard, on parle d'augmentation... Vous criez plus haut, mais vous restez... Enfin, trois mois plus tard, vous recevez un congé en bonne forme , .sous prétexte qu'un parent du propriétaire est venu lui demander un logement, ou qu'un grand appartement veut s'agrandir aux dépens du vôtre, et que l'on n'a rien à refuser aux grands locataires... Cette fois vous ne criez plus, vous êtes foudroyé; vous payez votre terme avec une dignité parfaite, et comme la loi exige absolument que tout citoyen loge quelque part , vous allez retenir un autre logement , mais vous ne faites plus de réparations.
Dans l'ar.senal des ruses du portier, ceci n'est (|iu' de la glu poui- prendre les petits oiseaux. Il y a bien d'autres tours, vraiment, à l'encontre de la getit locataire, aux dépens de laquelle il vil grassement . embusqiu- dans sa loge, comme un renard qui aurait
fait élection de domicile à l'entrce d'uu poulailler. Pour ne parler que des plus fréquents et des plus sûrs , avez-vous jamais réfléchi que le denier à Dieu étih pour le porlier une .source de profits trimestriels, et qui , dans certaines maisons, lui complètent un revenu assez rond et presque .sur? II prélève la dîme sur tout ce qui entre dans sa loge. La />il(:lic du portier (pour le dire en passant) n'est qu'une image légère, imparfaite des droits qu'il s'arroge en secret. Il lui serait aussi impossible d'expliquer ainsi la chaleur suffocante de son foyer pendant l'hiver, que l'abondance de sa table pendant toute l'année, par la maigreur extrême de ses gages. Il y a , d'ailleurs, dans la pratique de son métier une finesse toute spéciale. Une vieille coquette n'est pas plus habile à dissimuler ses rides, que le portier à déguiser les défaul.s d'un logement difficile à louer. La vue donne-t-elle sur une cour laide ou malpropre? s'agit-il de dérober l'aspect de quelque objet désagréable? un clou , adroitement caché, rendra impossible pour le moment l'ouverture de la fenêtre. C'est un avocat qui plaide les plus mauvaises causes , et qui les gagne souvent.
Si vous n'êtes pas un habitant de Paris, et que vous soyez en goût d'un logement, je vous dois un avis. Voyez-vous cette maison dont la porte est flanquée d'écriteaux ? Toutes les fenêtres ont des abat-jour, et tous ces abat-jour sont constamment baissés... Une chaîne les retient irrésistiblement fixés à un anneau enfoncé dans l'encoignure de la fenêtre... C'est une prison, dites-vous? Non, c'est moins que cela... Je suis sur, cependant, qu'on vous y donnerait pour rien . ou à peu près , un logement fort confortable ; car on y est d'autant plus avide de gens honnêtes, qu'ils y sont plus rares. Dieu vous préserve d'habiter jamais cette maison. Votre logement serait délaissé aussitôt par toutes vos connaissances , et vous verriez vos plus chers amis se détourner sur votre chemin... Passons.
Les appartements meublés, ceux, du moins, destinés aux célibataires, deviennent plus nombreux de jour en jour. Les per.<onnes qui les donnent à location se divisent en deux catégories. Les personnes malaisées, qui retranchent sur leur logement pour ajouter à leur revenu, et celles qui spéculent sur l'imprévoyance habituelle des célibataires et l'inexpérience des étrangers. Celles-ci sont ordinairement des femmes galantes sur le retour, qui suppléent ainsi à l'insuffisance d'une maigre pension ou d'une inscription de rente sur l'État , seul débris de leur ancienne opulence. Quelquefois , cependant , la maîtresse du logis est encore jeune et jolie. Dans ce cas, l'appartement est remarquablement plus cher. Il est formé, généralement , de deux pièces détachées de l'appartement principal, et meublées avec une élégance mesquine. Le meuble du salon est dépareillé. Il se compose d'un canapé rouge ou bleu , dont les bordures sont ternies , et dont le fond commence à blanchir, de deux fauteuils de couleur différente, deux chaises en crin , et d'un guéridon avec un dessus de marbre gris. Les murs .«ont toujours décorés de quatre dessins de Dubuffe. La chambre ,à coucher est petite; souvent il n'y a pas de cheminée. Le lit est entouré de rideaux de mou,sseline , surmonté d'un édredon. La ruelle est nécessairement ornée d'une glace. Une causeuse est placée au coin de la cheminée. Les pendules sont rares dans ces sortes de logements; mais, en revanche, on y prodigue les canapés, les causeuses, et les fauteuils à la Voltaire. Si la maîtresse est jeune, la chambre A coucher pos.sède une armoire à glace au lieu d'une commode. Inutile de dire que cet appartement communique avec le grand par une porte qui n'est jamais condamnée ! porte fatale! toile d'araignée toujours tendue à la jeunesse et à la bonne foi! Combien d'innocents provinciaux, de riches étrangers, ont payé de leur liberté et de leur bourse un instant d'imprévoyante ardeur ! Dès lors vous ne vous appartenez plus , vous n'avez plus rien qui soif à vous , pas même votre personne. Vous êtes devenu , corps et biens, la propriété de votre propriétaire. A toute heure du jour et de la nuit vous êtes chargé de ce précieux dépOt ; vous avez le droit de la conduire à la promenade, au bois, au concert ,
(9i LE PRISME.
au biil, au théâtre , partout oii il y a du plaisir pour elle; pour vous , de l'argent à débourser. Moyennaat tout cela, et beaucoup d'autres choses encore, vous serez logé, comme vous savez, à raison décent francs par mois.
Il est rare qu'une table d'hôte uc soit pas annexée, comme supplément d'industrie, à l'appartement meublé, et il est plus rare encore que le locataire privilégié ne .soit pas le pensionnaire de l'hôtesse. Dès ce moment , il passe à l'état de protecteur. Quand il en est là, c'en est fait de lui: il roule, avec sa fortune et sa moralité, sur une pente rapide où il ne peut être sauvé que par une de ces déterminations violentes que le désespoir inspire quelquefois aux âmes faibles , ou par un coup inattendu du sort qui le rappelle brusquement dans sa ville natale.
Les appartements à louer sont une mine féconde pour l'observateur. L'amour peut aussi en tirer un parti immense, et, .sans cire vaudevilliste le moins du monde, on découvre du premier coup d'œil toutes les combinaisons, les situations neuves, les surprises, les intrigues, qu'il y a au fond d'un paieil sujet. A. he Lacroix.