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LES PASSAGERS

R passager, horame Fait colis, est pur les marins une marchandise de valeur esscnliellemeiil variable, qui tient le milieu entre un ballot de soieries et un boueaut de sucre, et qui mérite, en fféncral, l'étiquette: Fnu;iLB. C'est un lest volant difficile à arrimer, beaucoup plus incommode qu'une cargaison de nègres, un peu moins peut-être qu'un chargement de mulets; car, s'il a le droit de venir promener ses ennuis .sur le pont, comme ?Çî-^-^^ il le veut et quand il le veut , .s'il gène et encombre à ^^Ss^^— toute heure , il n'est pas néccs,saire , par contre , de visiter ses sangles, de lui porter la botte, de le panser, ni de rt'Irillcr. Qu'il ait le mal de mer, qu'il dépérisse par suite des fatigues du voyage, qu'il fas.sc une chute dangereuse, ses souffrances n'ont rien de comnuinavee les intérêts de l'expédition: il se traite lui-même tant bien que mal, et ses avaries sont toutes à .sa charge.

Nous ne parlerons pas du passager qui se rend de iMarseille ;\ (Iran, ou d'Alger ;\ Toulon , à bord d'un vapeur: à peine a-t-il eu le temps de prendre un avanl-gortl des douceurs de la mer, qu'il met pied à terre sur la rive opposée; autant vaudrait choisir pour inodiMes le touriste qui traver.se le Léman, ou le Parisien endimanché qui s'embarque audacieusement au pont Royal pour débarquer à Sainl-flioud. Celui qui doit poser devant nous sillonne l'Atlantique au moins, et ne s'arrête (|u';\ ^e^v-^o^k du aux Antilles. SoiiNciil on le rencontre dans l'océan Pacifique et les mers de l'Inde; il fait voile pour Callao , Bourbon , Fondichéry; il est complet alors: il a trois ou quatre mois de navigation en

perspective; il jouira, à coup sur, du calme et de la tempête, du vent-arrière et du vent de bout ; il aura tout le temps de porter un jugement sur ses compagnons et sur les marins: le portrait qu'il en fera ne sera point flatté.

Mais d'abord, ainsi qu'il y a deux parties dans le navire, l'arrière et l'avant, l'une pour les hauts et puissants seigneurs, le capitaine et les officiers, l'autre pour le menu peuple des gens de l'équipage; de même, il y a deux espèces de passagers , ceux de la chambre, qui profitent en apparence de tous les privilèges aristocratiques , et ceux du pont , traités en parias, même parles simples matelots.

A la première catégorie appartiennent certains curieux qui brûlent de voir le nouveau monde , les furets vierges, les sauvages , les jeunes civilisations, etc., etc. Bonnes âmes ! ils partent dans l'espoir de découvrir des merveilles , qui se réduisent à des crampes d'estomac et des bâillements incommensurables. A leur arrivée, rien ne répond à leur attente : ils reviennent au plus vite , et se dédommagent de leurs déceptions par les plus étonnantes relations de voyage. Cette classe de passagers disparaît malheureusement de jour en jour; les bords lointains sont démonétùsés et rebattus; mais, longtemps encore on peut compter sur les neveux d'oncles d'Amérique , qui volent à la conquête d'un problématique liéritage, et sont heureux de regagner tristement la vieille Europe, après avoir dissipé leur petit avoir en courses pénibles à travers les mornes et les plantations de caféiers. Toutefois, le plus grand nombre des passagers de l'arrière se compose de famille.s créoles, d'employés du gouvernement, et de voyageurs pour affaires. Ces derniers, surtout, abondent sur les bâtiments du commerce: ils font entrer dans leur marché la close d'emporter avec eux une mesquine pacotille, base de leur fortune à venir; ils .s'intitulent négociant-s, et ne parlent que de leurs vastes spéculations. Leur conscience est si large, (|u'on en voit toujours réussir quelques-uns; les autres meurent de misère, ou par euphémisme, de la fièvre jaune, à moins qu'ils ne se fassent enterrer tout vifs dans les geôles d'outre-mer. Dans les colonies , on désigne ces chevaliers d'industrie sous les noms peu flatteurs de petits blancs ou de banians (expression empruntée à la caste commerçante des Hindous).

Les passagers du pont, confondus pêle-mêle avec l'équipage, sont tous des malheureux qui abandonnent l'Europe , et se mettent à la poursuite de la richesse sur la foi des on dit populaires. Les uns, ouvriers inhabiles, espèrent tirer plus facilement parti de leurs bras en pays étrangers; d'autres, cultivateurs venus des bords du Rhin, s'expatrient avec leurs familles , pour aller défricher des terres souvent chimériques ; d'autres, enfin , aventuriers du plus bas étage , malgré leur pauvreté absolue , se bercent de folles espérances, et révent de millions dans la toile grossière de leurs hamacs.

Si ce n'est sur les grands paquebots transatlantiques , véritables paradis du voyageur maritime, le pa.ssager n'est qu'un accessoire, un casuel. On l'exploite ; il reçoit une nourriture aussi maigrement départie que grassement rétribuée, et s'il s'en plaint , il doit s'attendre aux faux-fuyants traditionnels.

«Que voulez-vous, mon cher ami , lui répond bonnement le capitaine, j'en suis tout aussi contrarié qu'un autre; mais nos volailles sont mortes les premiers jours, pendant que vous étiez à la cape, comptant vos chemises, comme on dit ; les pauvres bêles ont eu le mal de mer: qu'y faire? Prenez-en votre parti gaienu'nt ; nous avons du lard et du bœuf salé à disciétioi" , et les vivres frais ne nous paraîtront que meilleurs en arrivant. A la guerre comme à la guerre ! voilà mon refrain.

— Il est gracieux, votre refrain ! Encore si l'on pouvait dormir à voire biu-d: j"ai une gouttière qui coule dans ma couchette toutes les fois qu'il pleut ou qu'on lave le pont; faites-moi donc arranger cela, je vous prie.

— Dans les pays chauds, les coutures baillent toujours un peu: mettez votre manteau ciré sur vous pendant la nuit; d'ailleurs , je vais essayer de vous éviter ce petit désagrément. »

Le capitaine, en effet, donne l'ordre à son charpentier-calfat de faire en sorte que le réclamant ne soit plus arrosé pendant son sommeil.

L'unique résultat de cette opération est un déluge pour la nuit suivante. Le lendemain , même plainte :

« J'ai fait de mon mieux et n'ai pas réussi , reprend l'impassible marin ; patientez, mon cher, en arrivant là-bas, je ferai calfater tout mon pont.

— C'est consolant ! Quand je serai débarqué , je me soucie bien que vos coutures crachent ou ne crachent pas. »

Le passager, mal couché , mal nourri , sans occupations , sans distractions , porte son désœuvrement comme un ver rongeur, de sa cabane sur le pont, et du pont dans la grand'chambre ; il maudit le navire , le capitaine qui lui avait promis du comfortable, les officiers qui le raillent sur ses infortunes, en le félicitant de n'avoir pas de quart à faire, et d'être à bord comme un coq en pâte. Il jure contre le calme, qui recule le terme du voyage ; il déteste le vent variable, qui force à manœuvrer, et oblige à se défier de toutes les cordes comme d'autant de pièges; il exècre la fraîche brise, qui rend la promenade impossible. Le pasjîager n'acquiert le pied marin qu'après dix accidents qui lui valent autant de nouvelles plaisanteries. — A table, il oublie sans cesse qu'il est A bord, il ne tient pas son assiette à la main, elle glisse et lui échappe ; il ne sait pas garder l'équilibre sur sa chaise, il tombe et roule avec elle; s'il .se lève par un mouvement brusque, il se heurte violemment le crâne contre les baux. — Pendant les premières semaines, .sa vie matérielle n'est que plaies , bosses et contusions. Il ne trouve aucune compassion chez qui que ce soit , et ses confrères d'infortune sont les plus impitoyables du moment où ils commencent à s'amariner. Alors naissent les dissensions intestines. L'autorité du capitaine intervient: nouvelle contrariété! on n'a pas même la liberté de se querellera son aise. Arrive le jour du passage de la ligne ou du tropique: notre malheureux voyageur doitse résignera être rançonné, et bafoué plus que jamais; il est livré comme un jouet aux grossiers loustics du gaillard d'avant; tous, jusqu'au dernier mousse, veulent .se vanter de lui avoir servi quelque plat du métier : il est blanchi , noirci , poudré , graissé , goudronné , aspergé à l'envi. Lt puis le moyen de di.ssimuler un lidicule A une troupe d'oisifs qui n'ont rien de mieux à faire que de s'observer les uns les autres. 11 y a toujours quelques bonnes langues qui devinent ou inventent vos antécédents, pour les révéler à qui veut les entendre, le tout assaisonné d'anecdotes et de quolibets incisifs. Parmi ces coureurs d'aventures qui forment une si grande partie de la caravane, il s'en trouve nécessairement plusieurs qui ont déj;\ traversé la mer nombre de fois , et prennent avec vous le ton tranchant de commis voyageurs et d'habitués. Ceux-là possèdent une admirable aptitude à faire res.sorlir vos petites manies, et s'empressent de les divulguer à tous leshAtesdu bord. Les mauvais plaisants ont beau jeu; malheur à vous, si vous n'avez la repartie vive et mordante, car vous devenez plastron jusqu'à la fin du voyage, et vous aurez surtout .à redouter la verve malicieuse des passagères.

La présence de ces dernières à bord donne fréquemment lieu à des épisodes qui rompent la monotonie du voyage. Les âmes .sensibles , du reste , ne sont pas très-rares sur l'Océan: la modiste , l'actrice, la chaiileu.se, exportent volontiers leurs talents et leurs charmes jus(iue par delà les tropiques; et l'on conçoit que les cœurs dilatés par trente et quelques degrés Kéaumur doivent être d'une expansion proportionnée à l'iiitentiité de la ehaleni .

ALBUM DliS FIIANÇAIS. 273

A cinq ceiils lieues de leire , une jolie Femnie qui inoiite et descend familièrement les échelles, ((u'nii \(iil à chaque inslaut, qui a sans cesse besoin d'appui el de protecteur, est une leiilalion à laquelle les mieux doublés et clicti/lrs ne peuvent résister longtemps. Les marins ont l'avantage du terrain, mais les passagers ont pour eux le port d'arrivage. LesOlympias et les Aniandas hésitent entre le présent et l'avenir. Il est doux, sans doute, d'être sous l'égide dominatrice d'un des officiers pendant lu traversée ; mais qu'il serait agréable aussi d'avoir un cavalier 4e;va«f dés le débarquement à Rio -Janeiro oui Calcutta ! Le bâtiment repart, mais le passager reste. Toutefois, si le capitaine est jeune et se met sur les rangs, il l'emportera dans cette joute. Lors , cancans de germer, pousser, grandir, fleurir, et s'épanouir de toutes parts. Quel bonheur pour les rivales et les vieilles d'avoir découvert le noeud d'une intrigue et de crier au scandale! Un bâtiment, avec sa population nomade de voyageurs , d'employés , de banians et de marins . est une ville de province comprimée à la machine hydraulique. L'on a vu certains petits romans maritimes se dénouer, connue au vaudeville, par l'union a.ssortie d'un aventurier et d'une aventurière; parfois , comme des mélodrames, par un cartel sanglant; mais plus souvent tout s'arrange à l'amiable, et se termine à l'hôtel de France, rendez-vous célèbre des commis voyageurs gastronomes. Compatissons néanmoins au sort des infortunés qui charroient avec eux leurs familles aux parages lointains : le passager, par lui-même, est déjà fort à plaindre ; mais il devient le plus mi.sérable des mortels quand il doit veiller sans relâche sur des êtres plus faibles et plus fragiles que lui-même. 11 ne lui reste , hélas ! que la triste consolation de s'écrier :

O fortunatos lU'iniim sua si huiui ttôiinl Agiicolas .'...

ou bien :

«0 que troys et quatre foys heureux sont ceulx qui iilanlenl choulx ! »

Sur le gaillard d'avant, les mêmes situations se reproduisent, mais les plaisanteries sont plus énergiques et les rivalités plus franches: les coups de pied et coups de poing se substituent naturellement aux pointes et aux calembourgs. En butte à l'humeur brutale des matelots, le passager du pont subit à bord les tortures d'un purgatoiie, et achète par de rudes épreuves le droit d'aller végéter à l'autre extrémité du monde.

Jusqu'à présent nous n'avons vu les passagers qu'à bord des bâtiments marchands, où l'on compte sur eux comme sur un complément néce.s.saire de cargaison. Leur présence y est calculée. Le capitaine sait qu'ils seront nombreux, et qu'ils doivent s'attendre, pour leur argent , à quelques-unes des commodités de la vie. Il n'en est pas ainsi sur les navires degfuerre, où ils n'apparaissent ordinairement qu'en minorité, exceptionnellement, toujours par ordre ou par faveur, jamais à leurs frais. Embarqués en vcriu des dispositions de l'autorité maritime, ils ont une assimilation à bord, et s'y trouvent soumis au régime militaire. Ainsi , mis à la suite des simples matelots, ils sont traités comme eux; imposés aux élèves, ils habitent leur poste étroit; dévolus aux officiers, ils semblent par tagcr tous leurs privilèges, el vivent dins le carré. Les grands per.<oniiaj;es, ou les plus

protégés, sont passagers du ccmmandtmt, ont droit à sa table, et jouissent d'un logement particulier, qu'on leur improvise dans quelque partie du bâtiment.

Les passagers des vaisseaux de l'État sont le plus souvent des militaires qui campent là . chacun suivant son grade . se plaignant sans cesse de leur position , et n'aspirant qu'à débarquer. Les marins, de leur côté, sont peu jaloux de pareils hôtes, et considèrent le transport des troupes comme une corvée affreuse.

L'équipage, déjà trop resserré pour avoir les coudées franches, n'accueille pas de bou cœur ce surcroît de population étrangère aux us et coutumes du bord. Des soldats ! des fainéants ! des loiirloiiroiis .' race maladroite et gênante, qui a le mal de mer, et donne un supplément d'ouvrage par sa malpropreté , qui ,<e roule sur les ponts, et fait obstacle à la libre circulation , qui est bruyante par nature, et attire souvent des punitions générales. Pour une traversée de quelques jours, le matelot se console encore en flibustant les quarts de viu du piou-yioii; mais dans les longs voyages, lorsqu'il s'agit , par exemple, de renouveler les garnisons des Antilles , le troupier s'amarine, et devient bientôt capable de réclamer énergiquement ses droits.

Beau-Soleil s'avance avec dignité vers pérc ta Chitine, et l'aborde sous le petit gaillard d'avant ; les soldats et les matelots font cercle autour d'eux:

«Il paraîtrait, marin . dit le militaire en retroussant sa moustache , il paraîtrait que, trouvant voire ration d'eau-de-vie insuffisante, vous vous êtes permis de faire obliquer la mienne à votre profit. Je ne souffrirai pas plus longtemps ces licences impolies ; on ne me mécanise pas comme un conscrit , entendez-vous!

— Qu'est-ce qu'y nous chante, ce pousse-caillou ici ! Ton boujaron de croc, c'est vrai, il est entré sans louvoyer dans mon pertuis aux légumes; pour l'instant , il est arrimé dans ma soute aux vivres ; mets tes lunettes , et vas-y-voir ! «

(Gros rires parmi les matelots, sourds murmures chez les soldats.) Les deux camps s'observent et se menacent du regard; mais les marins sont sur leur élément, ils auraient une supériorité trop marquée en cas de r\\c: Beau-Soleil, d'ailleurs , est esclave de la consigne, et ne se bat jamais à coups de poing.

«Assez cau.sé ! goudron, vous me rendrez raison de ces insolences à Fort-Royal; en attendani , je vais porter plainte à l'officier.» La Chique haus.se les épaules avec mépris.

"Des caliillols comme çà.çà parle de raison ! fi'uu reversdemain, je gage d'en «mz/rcr douze, et le treizième avec ! »

Cinq minutes après le gabier achève ses réflexions aux fers. Mais aucun des troupiers ne dormira de la nuit ; ou les arrose, ou on les transfile pendant leur sommeil; leurs hamacs sont brusquement décrochés par les pieds; cl le lendemain . à dîner, tous les bidons militaires sont mis à sec, comme la mer Rouge, par les Moïses en paletot.

L'autorité du bord se voit forcée d'intervenir sérieusement; l'équipage et les passagers sont rassemblés: le second fait un discours menaçant d'abord, mais dont la pérorai.son pathétique rappelle la caricature de (Ihauvin.

" Plus de diiîsensions ! plus de querelles ! s"ccrie-t-il ; souvenez-vous bien que vous êtes Ions Français et serviteurs de la France ! montrez-vous dignes de ce titre glorieux par votre accord et votre union , et...

ti*RI)E A VOLS, KtllIPloe!

Par lk pi.axc uRorr et i-ah le ruse cmciib {Face <i i avant) Ohoitk ! Gaiciie!

lîdMl'EZ vos HAKCs! — MARCItH ! '>

ALISUM DES FRANÇAIS. 275

Les lanibours LatleiU la breloque , et lu paix csl rétablie jusqu'A la première oreasioii. Sur l'arrière, il n'est pas aussi facile d'enlieleuir la bonne intelligence. Les officiers passageis sont exigeants , ceux du bord mal disposés A faire des concessions; une froideur étudiée règne dans leurs relations réciproques. Souvent on échange des paroles mordantes, et parfois des coups d'épée à la fin du voyage. L'hospitalité des officiers de marine, si agréable dans les relâches, est toute autre en pleine mer: fatigués d'avoir des témoins de leur vie privée , ils ne supportent pas qu'on se croie à bord des droiLs égaux aux siens , qu'on s'immisce dans leur coterie , et qu'on rompe le cercle de leurs habitudes.

Nous devons signaler, cependant, une espèce de passagers avec lesquels il leur est donné de sympathiser. Ces privilégiés sont les artistes, qu'ils se plaisent à recevoir cordialement, et qu'ils admettent volontiers dans leur intimité. Le porte-voix et le hausse-col ont une admirable affinité pour les brosses et la palette.

Pour les voyages autour du monde , l'on embarquait toujours autrefois quelque méchant preneur de croquis, emphatiquement désignéà bord sous le nom d'artiste. L'i'pithète fit fortune parmi les marins, et depuis ils l'appliquent indifféremment aux dessinateurs, aux peintres, aux littérateurs ,aux naturalistes, aux .savants, à tous les hommes spéciaux enfin, devenus auxiliaires obligés d'une expédition de quelque importance. Une campagne de découvertes ou d'explorations, une campagne belliqueuse même, ne s'entreprennent plus aujourd'hui sans artistes. Ceux-ci constituent donc une classe de passagers assez nombreuse pour mériter une mention particulière ; et d'ailleurs ils ne ressemblent en rien au vulgaire des voyageurs par mer. Le vaisseau n'est pas uniquement pour eux une diligence qui doit les porter à destination , une table d'hôte qui doit les nourrir ; ils s'intéressent à lui, et bien qu'étrangers à son administration et à ses manœuvres, ils prennent une certaine part à l'action générale. Ils ne se bornent pas à faire une seule traversée , et lorsqu'ils débarquent, qui à Cadix, qui à Rio- Janeiro, ils sont considérés comme des membres de l'état-major détachés à terre, et sur lesquels on compte pour le prochain appareillage.

En rade de France, si les officiers d'un bâtiment prêt à mettre sous voiles apprennent que des artistes doivent faire la campagne , un hourra de joie retentit dans le carré: «La mis.sion ne peut être qu'intéressante , l'on ira dans des parages curieux et peu connus; évidemment on sortira de la routine habituelle de la navigation.» Aussi l'on décrète A l'unanimité de fêter les nouveaux venus dès qu'ils paraîtront.

Tandis que les passagers ordinaires fatiguent par leur air ennuyé et leur mauvaise humeur, les artistes, charmés de l'accueil qu'ils reçoivent, s'identifient avec le navire, et sont favorables , sans même s'en douter, au maintien de la bonne harmonie. L'attention de leurs commensaux se porte nécessairement vers le sujet qui les amène. Les discussions d'usage, presque toujours arides, et souvent acerbes, font place à d'intéressantes dissertations; les officiers s'enflamment pour des connaissances nouvelles, .se déclarent disciples de l'ami commun, et se proposent de coopérer à ses travaux. La satiété, du reste, n'a pas le temps de détruire ces bons effets, car l'artiste ne vit réellement à bord qu'en pleine mer, et abandonne le bâtiment dès qu'on jette l'ancre. Il n'a ni chefs, ni subalternes, et pourtant il jouit du droit de cité maritime. Les officiers sont ses camarades, le commandant a des égards pour lui , les élèves n'ont aucune raison de lui en vouloir, et les matelots en font grand cas, sans savoir au juste pourquoi. Cependant , si vous les poussez de questions : «Y a-t-apparence , vous dira qmiqne vieux de la cale, que c'est un malin, un soigné . vu qu'on nous l'a z'envoyé de Taris, pai- r.ippurl (pi'il en .sait long sur .son arlielc,pire qu'un docteur. Kl malgré ca , il n'est pas fier nt homme; il \(ms blague

comme un autre quand il vient devant allumer sa pipe, et il semble un vrai matelot, pas

plus gêné que moi z'à bord. »

Au retour à Brest ou à Toulon , les membres de l'élat-major se réunissent pour traiter une dernière fois leur compagnon de voyage. Ils lui promettent tous solennellement d'aller le voir à Paris, et n'ont garde d'y manquer s'ils peuvent obtenir un congé. Plus tard, ils parlent complaisamment de leur expédition artistique, la rappellent à tout propos, et se vantent d'avoir fait campagne et d'être intimement liés avec *"", un Je nos //lus cclcbics contemporains.

G. DE LA LaJ|]]ELI.E.

L'ÉTUDIAIST EN VACANCES.

L arrive une époque dans la vie de l'étudiant ofi les bancs de la Faculté , de la Sorbonne , du collège de France , commencent à lui paraître extrêmement durs; où les cours des professeurs, quels qu'ils soient, n'ont plus aucun sens pour lui ; où le café lui-même et les autres passe-temps du pays d'oulre-Seine ont perdu à ses yeux toute espèce d'attraits : c'est d'ordinaire lorsque l'étudiant a assez de science et n'a plus assez d'argent, c'est-à-dire un ou deux mois avant la fin de l'année scolaire. Toujours en avance de quelques mois sur son budget, l'épuisement de ses ressources supplémentaires lui donne le signal de la retraite; en général, les vacances s'ouvrent pour rétudiaiit quand le crédit se ferme.

A la manière dont il fait sa malle pour entrer en diligence , on peut juger des dispositions qu'il apporte en province : il met en relief, sur le premier plan, tous les bons livres qu'il compte repasser dans les moments de loisir créés par les vacances; au fond , tous les mauvais habits qui doivent dépo.ser de .ton pencliant A l'économie pendant son séjour à Paris ; il a soin de ne rien introduire de suspect dans l'inlérieur de sa valise, ni romans nouveaux, ni pantoufles, ni éventails, ni fichus, ni bonnel.s de dentelles; il n'y a rien dans sa malle que des vêtement.s d'honune , encore cet homme est-il un étudiant usant tout i fond: un cœur nœuf et des habits nu^rs , voilà ce qu'il rapporte en province , avec sa feuille d'inscription à moitié remplie.

Les vacances sont nécessaires à l'étudiant connue le code civil , comme la liberté illimitée de Paris. Les vacances ne soni crpiMidanl pas la liberlé; n'imporle! il les accepte connue une halte au milieu de la course éclnvelee qu'il arcoinpiil A travers les ambages et les difficultés du droit romain, comme une diversion utile à des études analoniiques trop prolongées. L'étudiant sait s'astreindre à tout ce que la Providence ou sa famille exige de lui; il n'est pas prouvé qu'il dé.sire les vacances, mais il a .soin de s'y coufiirmer.

Une fois ce principe admis cl passé même en applicalioii , le cœur de i'éludiant s'ouvre comme un autre aux douces émotions, aux joies de la campagne el de la ftimille; le voilà prêt à tirer un voile sur la vie de Paris et à vivre de celle de province, sauf à n'exister qu'à demi ; faisant de nouveau connaissance avec ceux de ses proches qu'il a mis en oubli. et qu'il retrouve à .son arrivée, disposés à ne lui épargner ni les embrassades, ni les compliments , ni les invitations , ni les demandes , jii Ips réponses , <\\i\ signalent son introduction à la vie de province.

L'arrivée de l'étudiant donne généralement le signal de tous les banquets , de toutes les parties de chasse, de pêche ou de boston qui doivent embellir son séjour el composer cette somme de jouissances modestes qu'on nomme les vacances. Toujours sur d'être heureux , il ne lui manque guère que de connaître .son bonheur, et de laisser igiiorer celui dont il a joui ailleurs. Ce n'est pas qu'on ne frtt bien ai.se d'en être informé, car. Dieu merci, la curiosité est une faiblesse chez les provinciaux comme chez les Parisiens ; mais il est des choses qui ne veulent être confiées qu'à ceux qui les connaissent. Un étudiant qui arrive en vacances a soin de ne satisfaire qu'imparfaitement la curiosité pour ne pas l'effrayer; il se tait en général sur ses bonnes fortunes, sauf à s'en laisser attribuer qu'il n'a jamais eues : c'est un genre de fatuité qui lui réussit sans le compromettre ouvertement. S'il vante quelque chose , c'est la vie calme et aisée, le bonheur tranquille dont il e.st appelé à jouir pendant un trimestre. Il se hâte d'être heureux à la façon des provinciaux pour ne pas être soupçonne de regretter Paris ; dùt-il succomber à l'excès de son bonheur, il s'acquitte à merveille de celui que les vacances lui imposent.

Dès le second jour de son arrivée il a dt^à fait une visite au maire , à l'adjoint , au curé de la commune: c'est le moyen de vivre bien avec tout le monde; d'ailleurs, sa f.imille exige qu'il rende dL's visites , et il va lui-même au de\ant des vneux de sa famille en allaiil au devant des autorités de l'endroit.

Les uns le trouvent charmant parce qu'il rapporte quelque chose des manières de Paris , les autres , parce qu'il a conservé une teinte de celles de la province ; tous se le disputent avec un formidable empressement. Un homme a beau arriver de Paris , il ne peut être eu même temps à tout le monde, surtout s'il aime la solitude.

11 faut considérer les vacances comme un étal transitoire et mixte qui établit Téludiant sur un pied de demi-bien-être, de demi-confiance , de demi-liberté.

Il s'assied au banquet de famille, et il y dine mieux qu'à Paris; en revanche il n'éprouve aucune de ces agréables privations qui se compensent par des distractions artistiques eu harmonie avec ses goûts et ses habitudes. Un diner à plusieurs services . s;ins café ni eaude-vie , sans cigare surtout , c'est celui de la famille ; eu famille le cigare est prohibé. En partant de Paris l'étudiant y doit laisser ses affections , sauf à s'en créer de plus légitimes en province.

Ce cas prévu de longue main ne laisse pas de se présenter comme par hasard ; les nouvelles passions ont toujours quelque chose qui surprend ; toutefois , le bonheur improvisé qui l'attend en province demande quelques préparations.

11 est entré tout d'abord dans un système de capitulations de conscience qui l'ont amené à se séparer de tous ses défauts. De quelque part qu'il arrive, il se présente naturellement comme un homme primitif qui vient de revêtir la robe prétexte ; et de fait . peut-être est-il innocent à son insu. Ce u'est pas qu'en général on ne se défie beaucoup en province d'un Parisien, d'un étudiant surtout; mais peut-être on s'en défie trop. Les provinciaux ont une imagination qui va toujours au delà de la réalité : on s'était attendu à trouver dans l'étudiant en vacances un perfide débauché , on finit par l'accepter comme quelqu'un d'assez accompli , et qui . à l'exagération près, a tous les goûts d'un homme positif ou d'un provincial. Après une sorte d'initiation qui consiste à s'étudier de part et d'autre .«ans parvenir à se connaître . on s'accepte comme on s'est toujours connu , et l'étudiant en vacances reste le fils de .«on père et le prétendu de .<a cousine. A cette époque on en permet la vue aux demoistlles à marier, et il ne manque jamais de se la permettre à son tour et d'en profiter.

Alors seulement commence sans arrière-pensée cet échange de plaisirs , ces rapprts sociaux qu'on peut appeler la vie de vacances. En province comme ailleurs il n'y a que le premier pas qui coûte , et il coûte même beaucoup moins qu'à Paris , parce que là , d'ordinaire, ce premier pas n'est jamais que le second.

L'étudiant, soupçonné d'abord d'un peu de .sauvagerie, s'est peu à peu acclimaté à la province; il a fait par système . par nécessité , le sacrifice d'une partie de ses goûts, de .«es affections les plus chères , dont la principale se résume par un amour exagéré de l'indépendance ; on le trouve maintenant galant et empressé auprès des dames et même des demoiselles : ce .sacrifice produit beaucoup et ne lui a presque rien coûté. Il assiste religieusement à toutes les cérénianies de famille, ou il ne se fait pas remarquer par une originalité trop prononcée; en revanche il est fort ainiabie, ce qui est toléré même en province.

Presque toujours l'étudiant arrive en ^acances avec le projet de travailler beaucoup , cl cette résolution s'explique par le peu de temps qu'il a consacré au travail fM'ndanl le temps des cours; mais ses beaux projets finissent par se résumer par qmlques bonnes parties de campagne, s'il habite une petite \ille, ou de \ille s'il habile la campagne. Ceux qui s'ennuient viennent le chercher; ceux , au contraire , qui ont f(uuié le piojel de s'amuser ne sauraient le faire .«ans lui. Avouer aux uns et aux autres qu'on a beaucoup à étudier, ce serait se coinpromelire , et s'il est un temps où il ne .«oit pas |>ermis à l'éliulianl di l'être , ou de passer |)onr Irl. (•'(•«( Mirlnul relui des vaeames ; il'ailleui s. il a assez pratiqué la pro

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vince pour se omvaiiicre qu'il ne faut pas avoir beaucoup étudié pour être savant; il finit par se persuader qu'il ne faut rien faire à conlre-teinps, et que les vacances ont (-lii créées pour se reposer, surtout si l'on a eu longtemps le malheur de ne rien faire, ce qui suppose toujours une double fatigue au bout de l'année.

L'étudiant plaît aux chasseurs de l'endroit parce qu'il est bon tireur el coureur intrépide ; il plaît aux politiques parce qu'il parle de tout avec sang-froid, éloquence et impartialité , parce qu'il affirme avoir touché la main à M. 0. Barrot ; aux lettrés, pour avoir fréquenté le café Procope et causé avec M. de Sainte-Beuve; aux douairières, pour avoir été salué , sur le chemin du bois de Boulogne, par S. A. R. mademoiselle Adélaïde; il plaît à une jeune personne par une de ces lois bizarres de sa destinée que rien n'explique ; et, en vérité, qu'a-t-il de mieux à faire que d'être agréé par tout le monde?

Il est des préventions dont on est revenu à son égard ; il en est d'autres dont il revient à l'égard de beaucoup de monde ; il finit par se convaincre de cette vérité , qui est comme la synthèse de ses éludes :« Il y a des honnêtes gens partout, même en province.» Au bout d'un mois . le succès de l'étudiant en vacances n'est pas encore épuisé ; alors . au contraire, commencent à se former entre lui et ses principaux hôtes ces amitiés solides qui impriment le dernier sceau à une destinée; il est décidé que l'étudiant viendra s'établir dans le pays et qu'on lui en rendra le séjour agréable , et ses hôtes ont déjà commencé.

Les jours s'écoulent sans se ressembler entre plusieurs parties de chasse et autant de repas splendides; il se trouve que l'étudiant ne s'est jamais tant réjoui que depuis qu'il mène une vie d'anachorète. L'arl avec lequel les provinciaux s'appropiient celte chose après laquelle lout le monde court , le plaisir , qu'on croit à Paris lorsqu'il est en province, et vice versa , est un des sujets de l'admiration secrète de l'étudiant. Ce vin de Champagne , que Paris vend si cher et qu'il falsifie tant , en province on le boit comme de l'eau ; à la seconde ou troisième bouteille il jure de ne jamais s'établir ailleurs.

Soit qu'il s'encroûte en province et qu'il tourne au juge de paix, soit qu'il fasse une étude comparée de l'homme dans les deux états de provincial et de Parisien , il est de fait qu'il se guérit d'une foule de préjugés dont notre orgueil national grève la province. L'étudiant en vacances récapitule avec maturité el sang- froid les avantages de la vie de petite ville, ou ce qui revient au même les désagréments de la vie de Paris ; il se rappelle la dureté des créanciers , la légèreté des femmes, la mauvaise foi des restaurateurs , et les exigences des maîtres d'hôtels garnis; il finit par conclure ainsi : «J'habilerai la province oi"i , pour n'être pas inquiété sur le prix de mon logement , j'aurai une maison à moi.» Il s'était posé les vacances comme un mois ou deux à passer; il va maintenant jusqu'à trouver que les vacances sont bien courtes pour les passer en province; il est vrai qu'il a savouré en peu de temps les loisirs de la vie champêtre : chasser, boire , manger, êlre amoureux, c'est pourcela qu'ildésire faire de sa vie des vacances perpétuelles. Il se hâte de quitter son Eldorado avec l'intention secrète de ne le jamais perdre de vue.

L'étudiant qui va en vacances est par cela même à moitié sauvé; il ne tarde guère à devenir l'élu de la province et à s'y installer en qualité de médecin , d'avocat, ou de substitut du procureur du roi , en attendant que le moment soit venu d'être quelqu'un ou quelque chose ; c;ir la province est une pierre d'attente jetée dans la vie de l'étudianl. Vulgairement un bon mariage est le couronnement de l'œuvre. Quant à celui pour qui les vacances n'ont pas été faites, il ne manque jamais de faire fortune ou de se noyer dans cet océan sans limites qu'on nomme Paris.

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