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LE PORTELR DE JOURNAUX

courbe à cet usage; malheur aux journaux qu'il peut lojjer dans son gousset de montre.

Il sait d'avance toutes les stations qu'il doit faire sur .son chemin , le secret de toutes les portes, l'humeur de tous les concierges, les pierres d'achoppement qu'il peut rencontrer sur sa route; il se taxe à l'heure, à la minute , et y renchérit toujours de vitesse sur iion propre mouvement. Jamais allardi!, jamais malade ou même indisposé, éprouvc-t-il un malaise , il l'ajourne; une migraine , il la repasse à l'abonné.

Fontenelle a dit, je crois, de la curiosité : «C'est la plus matinale de toutes nos passions»; on pourrait ajouter qu'elle est la plus vivace, la plus insatiable ; elle renaît sans cesse des journaux qui l'entreliennenl. On a un journal aujourd'hui pour en avoir un demain : c'est à celui-là qu'on s'abonne; il a le charme de l'inconnu , qui , de toutes les choses de ce monde , est la plus charmante ; c'est par elle que le porteur de journaux existe, et qu'il est sans cesse attendu.

Aussi nul n'a la croyance de sa mission comme le porteur de journaux, nul ne sait comme lui l'intérêt qu'il inspire, la terreur qu'il sème, l'espoir qu'il ressuscite, l'émotion qu'il éveille, la passion qu'il éparpille, le drame qu'il jette au hasard, nul ne grandit chaque jour comme lui : vircx arquirit cundo. Le porteur de journaux a le sort de ces planètes obligées de graviter autour du même astre, sans s'écarter d'une seule ligne, sans avoir de mouvement qui leur soit propre, ou le droit de se reposer une seconde , de retarder d'un seul instant leur apparition.

On s'arrache les journaux qui tombent de la main du porteur. Qu'ils sont intéressants avant d'avoir été lus! qu'ils ont de charme quand on les ouvre! qu'ils renferment d'illusions quand ils renferment quelque chose ! qu'ils sont attachants quand ils doivent l'élre ! Après la première ouverture d'un journal quotidien , tout est su , tout est commenté , tout est vu , analysé et jugé. Le porteur disparaît à peine, et l'émotion cesse sous ses pas , le charme se dissipe , l'illusion s'évanouit. On s'aborde : « C'en est fait , elle est condamnée.

— C(mdamnée! et à quoi? — Eh. parbleu! aux travaux forcés. — Ils l'auraient osé? — Que n'ose-t-on pas de nos jours? — Pauvre femme ! pauvre faible femme! — J'excu.se son crime. — Je plains son malheur. — Quel grand exemple! — Quelle atroce punition !

— Lisez-vous le journal ? — Non , cela me suffit. » Et cet homme qui s'était levé pour lire le journal s'en retourne sans l'avoir ouvert. Le journal le plus intéressant est celui qu'on ne lit jamais, tant il est vrai que la publicité ne s'applique qu'aux petits drames, aux petits intérêts delà vie humaine. Ce que l'on sait, a-t-on besoin de le lire. L'n livre n'est jamais acheté, pour peu qu'il .soit su de tous et qu'il ait paru trop intéressant.

Le porteur de journaux n'a fait que paraître et disparaître, et il n'est déjà plus bon à rien; c'est un de ces héros , ou hérauts ad lifiltum , qui ne vivent qu'un moment , mais qui renais.sent tous les jours. Il répond à ce grand mot, la i>rcsse, qui ces.se à chaqiu- instant de représenter la même idée, et il a pour véhicule l'actualité.

Si l'Evangile n'est plus prêché en plein air, si l'on ne crie plus la vérité pardessus les toits , si notre Credo de chaque jour circule comme l'air, se produit comme la lumière du gaz ou du soleil , c'est au porteur de journaux que nous devons ces phénomènes.

Dévouement ambulant, abnégation vivante, politique à pieds et à pattes, on voit le porteurde journaux, pour la moitié d'un petit écu, endosser tons les systèmes, se faire le Sganarelle de tous les pouvoirs en crédit, le véhicule de toutes les doctrines, et faire de sa personne la préface de ses impressions ; et il n'y a de .sa part ni complaisance maudite, ni coupable flmierie. ni basse adulation , ni fanatisme, ni aveuglement: ce n'est pas une opinion qu'il porte, c'est un journal. L'Europe peut perdre à jar.iais ,scni éiiuilibre , le

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globe peut cioulei' comme tant de journaux ont croulé ou crouleront , il se tiendra debout , ou s'il succombe , impaiiiliim ferlent ruina;.

Le porteur de journaux a une vie extrêmement privée. Il est à peine inscrit sur la liste des fonctionnaires publics : on croit qu'il ne l'a jamais été ; on le suppose sans but , sans lien social, lui l'élément le plus actif du monde moderne, l'aorte du corps politique; lui qui fait la société , ou l'accuse de ne pas en être , et de vivre en bohémien.

Et il est vrai qu'après avoir fait sa distribution, après s'être promené partout comme un messie, cet homme se couche ainsi qu'il plaît à Dieu , avec plus de sang-froid qu'un ministre, avec plus de calme qu'un procureur, avec moins de millions et plus de gaieté, d'insouciance , qu'un agent de change.

Sans passions et sans préjugés politiques, saus préventions littéraires, le porteur de journaux ignore complètement qu'il y ait une politique et une littérature, et que chacune de ses courses marque un pas immense dans la route du progrè.s qu'il représente en portant .sou journal.

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